Il est grand temps d’arrêter de planter n’importe quoi n’importe où

Zinfos : Que se passe-t-il après une adhésion à la démarche DAUPI ?
Christophe Lavergne : Je vais parler de Petite-Ile car j’y suis également élu à l’environnement. Quand Petite-Ile a adhéré, déjà ce n’était pas une convention commerciale, ce n’était pas de l’affichage, c’était une décision politique que d’intégrer des plantes indigènes dans tout l’aménagement. A Petite-Ile ça s’est décliné en plantations sur toute l’année, sur l’espace public, que l’on a organisées avec les écoles. C’était hyper important de planter avec des enfants parce que le geste est symbolique, ça marque les esprits. Ces enfants, ils reviendront dans 10, 15 ans voir ce qu’ils ont planté. On s’est rendu compte aussi qu’en plantant avec les enfants, il y a une meilleure appropriation du grand public et ça prévient des actes de vandalisme ou des vols.
On a aussi construit un nouveau cimetière et son aménagement a été entièrement fait avec des plantes indigènes. Pareil pour le terrain de beach volley, le skate parc et c’est magnifique.
J’ai aussi voulu créer une pépinière communale car il n’y en avait pas. Il y a eu des formations délivrées aux agents qui s’occupent de cette pépinière. Ces agents vont passer du temps chez nous au Conservatoire botanique pour voir comment on multiplie les plantes indigènes. Il y a aussi des sorties dans la forêt pour apprendre à connaître ces plantes-là, savoir comment elles poussent, quelles sont leurs exigences d’entretien, comment faire un arboretum, comment l’entretenir, tout cela n’est pas forcément inné.
Si vous deviez qualifier le degré de connaissance des responsables des services environnement et espaces verts des collectivités avant DAUPI, vous diriez quoi ? Est-ce qu’on plantait pour planter, est-ce que c’était une ignorance totale… ?
Oui quasi totale. Les plantes indigènes sont mal connues à La Réunion. Il y a eu des connaissances qui ont été diffusées par des réseaux associatifs comme l’APN (l’association des Amis des Plantes et de la Nature) qui s’intéressait surtout aux plantes menacées et rares. Tout ce qui est rare est attractif mais ce n’est qu’une partie de la flore réunionnaise. Nous, avec DAUPI, on s’est intéressés à des plantes indigènes communes dont finalement personne ne s’intéressait. On ne savait même pas les multiplier.
Comment s’y prennent les agents communaux lors de l’aménagement d’un espace vert ?
Soit les communes font ça en interne en régie avec une équipe, des gens sensibles et un savoir qui se construit en interne, soit elles font appel à des prestataires, des associations, des bureaux d’études. Souvent, lorsqu’il y a des aménagements, ce sont des bureaux d’étude qui s’y collent. Même les bureaux d’études font appel à nous, conservatoire, parce qu’ils n’ont pas la science infuse.
Combien d’espèces à privilégier sont listées à ce jour ?
La liste DAUPI c’est une liste évolutive et participative. Au départ, on avait 130 espèces et à l’heure actuelle environ 160 et d’autres qu’on va ajouter.
La préoccupation actuelle autour des périodes de sécheresse donne-t-elle encore plus de crédit au programme DAUPI ? Une plante positionnée dans son vrai milieu, est-ce que c’est aussi moins de ressource en eau ?
Toutes les communes sont confrontées à la baisse des ressources de l’Etat. Il faut optimiser, faire des économies d’eau, d’entretien. Du coup, utiliser des espèces indigènes ça demande moins d’entretien puisqu’elles sont adaptées. Elles vont demander moins d’eau et d’amendements. Après elles demandent des soins comme toute plante. Quand on installe quelque chose de petit et fragile, il faut quand même un suivi au départ pour être sûr que la plante a bien pris. Mais après, si on choisit les bonnes plantes à planter au bon endroit, il y a moins de problèmes que de vouloir à tout prix mettre telle plante parce qu’elle est jolie mais elle va demander une quantité d’eau phénoménale.
La plantation ne constitue donc pas la dernière étape ?
Le fait d’utiliser des espèces indigènes qu’on avait jamais utilisées dans des espaces urbains alors qu’elles sortent de milieux naturels, même si on est dans le même étage altitudinal, avec du béton il fait plus chaud donc il faut un retour d’expérience. On constate par exemple que le bois de tension – c’est une espèce de milieu semi-sec – est très sujet aux maladies avec des cochenilles en milieu urbain donc si on ne l’étudie pas, on ne peut pas le savoir. Ce qui est dommage et je l’ai dit à l’Etat, ça serait pas mal de faire ce retour d’expérience sur tout ce qui a été fait jusqu’à présent car personne à l’heure actuelle ne fait ce suivi. On ne sait pas ce qui a marché, pas marché.
Où les communes peuvent-elles trouver les plantes indigènes préconisées ?
DAUPI ça a fonctionné grâce à un outil qui s’appelle la banque de graines départementale. La limite à la production c’est l’accès aux semences. Les communes nous disent : « oui, nous on veut faire mais comment on se procure des semences ou des pieds ? ». Donc c’est là où ça a coincé car dès qu’il y a eu le plan « 1 Million d’arbres » du Département, tout le monde voulait planter, mais où on tire les graines ? DAUPI ce n’est pas une démarche qui a été créée pour piller les milieux naturels donc on a voulu, dans la dernière évolution du programme, créer un réseau d’arboretums.
Privés de pesticides, les agents communaux ont dû remettre la main à la terre
Elles sont belles mais deviennent un poison pour les milieux naturels réunionnais
A l’échelle de l’île, il y a environ une centaine d’espaces plantés avec des indigènes qui peuvent servir de réservoir de semences pour ne pas appauvrir le milieu naturel. Collecter des semences c’est un métier ! Il faut les traiter, les trier, les stocker, vérifier la viabilité car toutes les graines ne germent pas, fournir aux producteurs des lots de bonne qualité. On peut les distribuer et dire : « voilà, telle semence va donner telle plante et peut être plantée à tel endroit ». Cet outil a été long a être mis en place mais on y est arrivé !
Est-ce qu’il y a des pratiques qui vous choquent dans l’activité des pépiniéristes grand public ?
Ce qui gouverne leur commerce, c’est la demande. Les pépiniéristes introduisent des plantes parce que les gens veulent toujours des nouveautés mais ils n’ont pas cette démarche de regarder si ça peut poser un problème parce qu’il n’y a rien qui les oblige aussi.
Il y a une réglementation avec la liste des 153 espèces envahissantes interdites à La Réunion. Cette liste des 153 on l’a construite avec les pépiniéristes. C’est une liste consensuelle. On avait proposé à l’Etat et aux ministères à l’époque 800 espèces à interdire et il en est resté que 153. Il faudrait systématiquement faire des analyses de risque sur les nouvelles espèces introduites à La Réunion. Cette démarche-là n’est pas financée, prise en compte. C’est pas tout d’avoir une réglementation, il faut que l’Etat ait les moyens de l’appliquer. Si je prends l’exemple des 153 espèces interdites, l’Etat a annoncé la liste (ndlr : en 2019), a dit aux pépiniéristes de faire le ménage donc il y a eu quelques contrôles avec la Brigade nature océan Indien mais les agents ne connaissaient pas les espèces. Du coup ils sont venus nous chercher.
Commander des graines sur des sites internet spécialisés comme je l'ai fait pour des fleurs et les recevoir par la Poste à La Réunion, c'est possible. Qu'en pensez-vous ?
C’est sûr que sur la biosécurité, c’est-à-dire sur tout ce qui entre à La Réunion, ce n’est pas assez strict comme dans d’autres pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande où ils ont mis le curseur à un autre niveau. Déjà pour un passager, s’il introduit une espèce interdite, c’est 5 ans d’emprisonnement et 200.000 euros d’amende. Ça, ils l’affichent. À La Réunion ce n’est pas le cas. Il y a très peu de contrôles, sans parler des colis qui ne sont pas scannés.
Les gens restent finalement éblouis par les ornementales sans forcément regarder leurs conséquences possibles pour les milieux naturels ?
Une espèce envahissante sur deux est ornementale, ce qui veut dire que la moitié de nos espèces envahissantes vient de la filière horticole… Pour vous donner un ordre de grandeur, quand on introduit des espèces su un territoire nouveau : sur 1000 espèces qu’on introduit, il y en a 100 qui s’acclimatent. Sur ces 100 là, il y en a 10 qui retournent à l’état sauvage, c’est-à-dire qui n’ont plus besoin de l’homme pour se propager. Elles se naturalisent. Et puis il y en a une qui devient envahissante. Donc 1 sur 1000, voilà la proportion. Donc plus on introduit d’espèces, notamment avec les échanges mondiaux, plus il y a de chances et de risques de créer des bombes écologiques à retardement.
Voici la liste des collectivités qui ont adhéré à la Démarche Aménagement Urbain et Plantes Indigènes ainsi que leur année d’adhésion :
Commune de Petite-Ile (2015 renouvelée en 2021)
Commune de Saint-André (2017)
CINOR (2018)
CIVIS (2018)
TCO (2019)
Département de La Réunion (2019)
Commune de Saint-Paul (2020)
Commune de La Possession (2020)
Commune des Avirons (2021)
Commune de Saint-Pierre (2021)
Commune de Trois-Bassins (2021)
Commune de Saint-Leu (2021)


