Privés de pesticides, les agents communaux ont dû remettre la main à la terre

Faciles d’utilisation, efficaces mais pas sans danger, les pesticides ont définitivement quitté les placards des services techniques des 24 communes de La Réunion. Depuis le 1er janvier 2017, il leur est interdit de répandre des pesticides chimiques de synthèse pour l'entretien des espaces verts et de la voirie.
Financé par l’ADEME (Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie), un poste de chargé de mission avait été lancé à La Réunion en 2017 et pour une durée de six ans pour accompagner les collectivités qui le souhaitaient dans cette transition écologique. Ingénieur agricole et formateur chez Forma'Terra, Jérôme Masson a présenté il y a quelques jours en comité de pilotage le bilan de cette démarche "Pour des collectivités sans pesticides à La Réunion".
Au final, neuf communes ont adhéré au concept, sur la base du volontariat, parmi lesquelles - il faut tout d’abord saluer celles qui ont été les premières à lever la main - Saint-André, la Plaine des Palmistes et Saint-Joseph. S’en sont suivies Le Port, Petite Ile, Bras Panon, Saint-Louis, Sainte-Rose, Sainte-Suzanne et Saint-Benoit.
Jérôme Masson se rappelle des débuts de la charte zéro pesticide. "Elle n’était pas forcément très contraignante. On allait voir à l’intérieur des armoires s’il n’y avait plus de produits phyto ou s’il restait des stocks et comment ils les géraient mais aussi s’ils avaient une bonne formation et les bonnes combinaisons", décrit-il son approche pédagogique.
Des communes ont essayé mais ont vite lâché prise comme celle de Saint-Paul puisque les agents n’y étaient "pas favorables" car l’arrêt des produits impliquait une sorte de retour en arrière. D’autres ne se sont jamais intéressées à la charte estimant qu'elles avaient les outils et les compétences en interne pour gérer la transition vers la fin des produits phytosanitaires sur les lieux publics, les terrains de sport, les cimetières,....
Un retour vers le passé parfois mal vécu
"Le désherbeur thermique est adapté pour tous les enrobés comme les trottoirs ou les fils d’eau, par contre pour les parterres aménagés, il faut un arrachage à la main ou à la binette. Un agent communal, comme pour un agriculteur, vous lui enlevez un produit phyto et c’est vécu comme un retour à l’époque de leurs grands-parents à arracher les herbes à la main. Donc c’est un accompagnement à faire, des mentalités à changer, ce n’est pas simple", reconnaît-il.
Le but de la charte était donc d’aller un peu plus loin que la loi Labbé et donc "d’arrêter même les produits de biocontrôle, les produits bio pesticides, et de vraiment trouver des méthodes mécaniques, alternatives pour arrêter totalement l’utilisation des produits phyto", décrit l’agronome.
La dernière commune à avoir signé est Saint-Benoît. C’était il y a un an. Un peu intéressée quand même, la ville avait demandé une subvention à l’ADEME pour l’acquisition d’un désherbeur thermique mais "l’agence lui a dit 'ok', mais à condition que vous vous inscriviez dans la charte", sourit Jérôme Masson. Un donnant-donnant qui colle à l’esprit de ce virage écologique qui semble ne présenter que des avantages, à commencer par un moindre impact sur l’environnement et donc sur la santé.
"J’ai vu des pratiques qui n’étaient pas bien, vraiment pas bien, c’est-à-dire du désherbage de trottoir sans délimitation, sans règles en fait…! Je suis formateur certiphyto. La réglementation en produits certiphyto est très encadrée, c’est-à-dire qu’on ne fait pas n’importe quoi avec un produit chimique. Que l’on soit agriculteur ou que l’on soit dans une zone où il y a du passage du public, il faut délimiter l’endroit par de la rubalise et définir un délai de rerentrée. C’est le délai durant lequel le produit va être imprégné par la plante ou dégradé s’il est tombé à côté de la plante et où il ne présente plus de danger pour quelqu’un qui va marcher dessus ou pour un enfant qui va jouer avec un caillou. Il y a eu des pratiques qui n’ont pas été bonnes mais cela est derrière nous", porte-t-il un regard désabusé sur ces pratiques révolues.
Les communes se sont donc adaptées en achetant des désherbeurs thermiques - avec de l’eau chaude ou de la vapeur très chaude - pour éliminer du décor les mauvaises herbes poussant par exemple dans l’interstice d’un trottoir ou d’une ligne d'eau.
"Si on a beaucoup de communes de l’Est dans la charte, c’est grâce à la CIREST qui a vraiment oeuvré à la promouvoir. Elle a acheté un désherbeur thermique qu’elle a mis à disposition en suivant un calendrier de répartition dans toutes ses communes. Très vite, elle s’est rendue compte qu’un seul désherbeur ne suffisait pas. Saint-Joseph a vraiment joué le jeu, elle a mis des panneaux avec le logo de l'endormi : 'Pour des collectivités sans pesticides à La Réunion' devant son cimetière pour avertir ses usagers que ça serait peut-être moins désherbé qu'avant mais qu’il n’y aura plus de produits chimiques. Chaque commune était libre de communiquer comme elle l’entendait. On a eu de bons rapports avec les communes impliquées. Elles y ont mis de l’argent et n’ont pas fait semblant. Ç’a été une belle aventure", résume le chargé de mission.
Elles sont belles mais deviennent un poison pour les milieux naturels réunionnais
Il est grand temps d’arrêter de planter n’importe quoi n’importe où
Autre exemple, à la Plaine des Palmistes, comme il fait froid, ils ont opté pour un désherbeur thermique à gaz, et "ça fonctionne". Lorsque cette solution mécanique trouve ses limites, reste… l’arrachage manuel. "Former les jardiniers à revenir au naturel, ne pas avoir honte - alors c’est pénible évidemment de se baisser, d’arracher à la main - ça répond aussi à une adaptation environnementale : on dépense moins d’énergie et on a beaucoup moins d’externalités négatives, de pollution de l'eau, de pollution de l’air parce qu’il n’y a pas d’utilisation de produits chimiques de synthèse."
Au tour de l'agriculture de s'y mettre
Après les collectives en 2017, le deuxième effet de la loi Labbé s’est traduit par l'interdiction d’utilisation des produits chimiques de synthèse par les particuliers. "Au 1er janvier 2019, dans les étals des Gamm vert et autres Fermes & Jardins, tout avait disparu", s'en rappelle-t-il. Seuls étaient autorisés les produits de bio contrôle (naturels). "Les clients n’étaient pas forcément contents car ils étaient habitués aux désherbants qui fonctionnaient très bien."
Les accro continuaient à déverser des herbicides dans leur cour mais à travers les professionnels du jardinage qui pouvaient encore, en 2019, utiliser des produits chimiques chez les particuliers. Un plan B qui a duré trois ans puisque la loi Labbé a continué à produire ses effets. En 2022, c’est donc l’interdiction de ce type de prestations qui est entré en vigueur. A cette date donc, l’usage des produits phytosanitaires est interdit dans les secteurs qui étaient encore autorisés jusque-là comme les habitats collectifs, les aéroports et les cimetières…
La dernière lame législative est prévue pour 2025 et ciblera les grands complexes sportifs, les hippodromes, les grands stades de foot et les terrains de golf. "Ça va venir, ça prend du temps, il faut que les gens l’acceptent", résume Jérôme Masson. "On a tourné la page, les produits chimiques de synthèse sont interdits d’utilisation dans les lieux publics. Maintenant, les seuls produits chimiques de synthèse encore utilisés le sont en grande majorité dans l’agriculture. 80% des pesticides qui sont utilisés à La Réunion sont des herbicides. La molécule du glyphosate correspond à un tiers des herbicides vendus à La Réunion" mais des motifs d'espoir apparaissent.
"J’ai toujours fait le lien entre l’agriculture et le paysagisme à La Réunion en milieu urbain parce que pour moi, il y a des solutions qui viennent de l’agriculture qui peuvent très bien s’adapter au milieu urbain et inversement. Voyez, par exemple, eR’Canne est en train d’essayer d'utiliser des désherbeurs thermiques entre deux lignes de canne. Il y a donc des passerelles possibles entre urbain et agriculture."

La charte zéro pesticide à La Réunion a été déclinée pendant six ans depuis 2017 pour les communes volontaires


