Elu à la Région, Jean-Bernard Maratchia souhaite que La Réunion s'inspire de l'Occitanie pour développer un foncier agricole "public".
VOLET 5. Après une phase de concertation en amont, c’est aujourd’hui que l’ensemble des acteurs de la filière se retrouvent à Saint-Leu pour les premiers États généraux de la canne. Initiés par la Région, l’événement vise à redonner un « cap clair et ambitieux » à la filière. Nous avons demandé à plusieurs acteurs leurs pistes pour relancer la canne.
Le monde agricole, politique et économique a rendez-vous tôt ce matin au musée Stella Matutina à l'occasion des Etats Généraux de la canne, initiés par la Région et organisé en partenariat avec l’État, la Chambre d’agriculture, le Département et les acteurs de la filière. Une feuille de route : redonner un « cap » à une filière canne en mauvaise santé. Un nouveau plus bas historique en matière de récolte est de nouveau attendu cette année.
Après le temps des discours, tous les acteurs vont rapidement se retrouver autour de tables rondes pour passer en revue les difficultés dont souffre la filière. La liste est longue : protection du foncier, valorisation des produits de la canne, interaction avec les autres filières, emploi, image… La suite d’une première étape en amont de concertation avec l’organisation de six ateliers dans les principaux bassins canniers en mai et en juin et d’une consultation par un questionnaire destiné aux 2 300 planteurs. Autant de propositions et contributions qui donneront lieu en fin de journée à la signature d’un « protocole partenarial ». La base d’un « plan d’action » à long terme (un livre vert) destiné à « pérenniser et garantir l’avenir de la filière canne ».
Pas une question d’argent, déclarent en chœur la plupart des acteurs interrogés. « Le modèle est encore viable si on arrive à remotiver les agriculteurs, ils doivent retrouver le goût et la passion de cultiver la canne », juge Serge Hoareau, vice-président du Département chargé des affaires agricoles. Pas en injectant toujours plus d’argent : « Ce dont le planteur a besoin, ce n'est pas d’aides ponctuelles mais de perspectives et d’un revenu », juge le maire de Petite-Île.
De toute façon, un coup de pouce supplémentaire de l’État semble proscrit. Lors de sa récente visite, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, avait insisté sur les « réalités budgétaires » du moment. Si elle avait appelé à une « mobilisation générale » pour la filière, elle avait aussi posé la question d’un soutien supplémentaire de la Région et du Département.
« Ce dont le planteur a besoin, ce n'est pas d’aides ponctuelles mais de perspectives", juge Serge Hoareau.
Une attente de « concret »
Du côté des planteurs, on attend du « concret » de l’événement. Certains en doutent : « Il faut un plan d’action et arrêter le bla-bla politique, ce n’est que ça. À chaque fois, on nous promet monts et merveilles, mais depuis Garance quelle politique a-t-elle été engagée ? À part deux, trois actions pour boucher les yeux de la presse, il n’y a rien de concret », lançait ainsi il y a quelques semaines le co-président, côté planteur, du CPCS (Comité paritaire interprofessionnel de la canne et du sucre), Pierre-Emmanuel Thonon (JA), en marge d’une conférence de presse de la Chambre verte.
« Il faut un plan d’action et arrêter le bla-bla politique", clame Pierre-Emmanuel thon, co-président du CPCS.
En amont de l’événement, nous avons demandé à plusieurs acteurs leurs pistes pour relancer la filière.
Formule de paiement et prix « plancher »
Dans une tribune dans laquelle elle liste ses propositions, la CGPER a notamment mis en avant la nécessité selon elle de renégocier la formule de paiement de la canne, basée sur une richesse de référence de 13,8, « fixée en 1978, alors que la moyenne décennale 2014-2024 est de 13,35 ». L’écart technique est aussi jugé plus « favorable » pour l’usinier. De son côté, l’UPNA n’a qu’une seule revendication, l’instauration d’un prix plancher : « Si on veut sauver la filière canne pour protéger toutes les filières qui sont autour, il faut passer par la mécanisation. Et il ne faut pas être sorcier pour comprendre qu’il faut un juste prix qui convient à l’industriel, au planteur, pour travailler tranquillement, tout simplement », résume son président, Dominique Clain. Président de la Chambre d’agriculture, Olivier Fontaine, plaide lui aussi pour une refonte de la formule d’achat : « Il faut revoir la méthode d’échantillonnage et le calcul de paiement de la canne. Aujourd’hui, la fibre, essentielle pour la production d’énergie, est pénalisée. Il faut valoriser des variétés plus fibreuses, tout en continuant à produire du sucre ».
L'UPNA n'a qu'une seule revendication, l'instauration d'un prix "plancher".
Vers un foncier « public » agricole ?
Conseiller régional délégué à l’agriculture, Jean-Bernard Maratchia s’inspire de sa propre expérience dans son exploitation de Saint-Pierre pour faire ses propositions. Il fait de la mécanisation et de la préparation des sols une priorité absolue pour notamment épierrer les surfaces. Il propose notamment de favoriser les CUMA (coopératives d’utilisation de matériel agricole). Pour relancer les rendements, il souhaite mieux distribuer les terres, en favorisant, en cas d’agrandissement, les exploitants qui ont déjà fait leurs preuves sur de grandes surfaces. Dans le but de préserver le foncier agricole, l’élu appelle également à s’inspirer du modèle de la Région Occitanie « qui achète des terres en vente et les met ensuite en location à des jeunes pendant une période définie pour faciliter leur installation ». Le foncier reste propriété de la Région « dans un but de souveraineté alimentaire et de préservation des terres ». Le développement d’un engrais organique péi et normé est une autre priorité à ses yeux, tout comme la « multiplication des ressources », pour améliorer et sécuriser les revenus. Ce qu’il fait sur son exploitation avec le fruit de la passion notamment.
Augmenter les « débouchés »
C’est l’une des priorités érigées par bon nombre d’acteurs pour améliorer et sécuriser les revenus des planteurs : favoriser la diversification et multiplier les débouchés. Tout le discours tenu par les rhumiers, dont la production est mise à mal par le manque de mélasse croissant. Ils appellent à revoir en « profondeur » un modèle centré aujourd’hui autour du sucre, que ce soit pour les surfaces ou les aides. « Jusqu’à présent on n’a réfléchi qu’à un seul débouché, majoritaire. Il faut réussir à moduler et à additionner les débouchés en faisant aussi que chacun s’intéresse aux problèmes des autres », déclarait à Zinfos Émilie Marty, la secrétaire générale du syndicat. En donnant par exemple plus d’espaces au rhum agricole et en donnant le choix à un planteur devenu « auto-entrepreneur » du choix du débouché de sa production. Le président de la Chambre verte confirme la nécessité de diversifier davantage les productions et donc les recettes pour les planteurs. Il évoque par exemple la possibilité de faire « entre chaque replantation un peu de maïs, qui permet de produire du fourrage dont les élevages ont besoin, et replanter de la canne derrière, sans perturber les cycles ».
Président de La Réunion des rhums, Teddy Boyer, appelle à "additionner les débouchés".
L’urgence des rendements
C’est LA priorité érigée par la totalité des acteurs : l’urgence de relancer les rendements à l’hectare, également en chute année après année. « Le rendement est tombé à 65 tonnes/ha. Pourquoi certains arrivent à faire 100 tonnes et d’autres seulement 40 ? Il faut poser ces questions. Ça ne veut pas dire qu’ils sont paresseux. Quels sont les facteurs qui bloquent ? », s’interroge le président de la Chambre d’agriculture. Directeur d’eRcane, Bernard Siegmund insiste sur la nécessité de lutter contre l’enherbement, par le développement de solutions mécaniques « complémentaires » et l’émergence de nouvelles molécules d’herbicides, ces dernières se comptant désormais sur les doigts d’une main. Des études sont menées à eRcane pour favoriser l’utilisation de molécules autorisées pour d’autres cultures similaires en Europe. Avec le soutien financier de l’Odeadom, la structure a aussi mis en place un accompagnement technique des planteurs avec la mise en place de parcelles de démonstration dans les différents bassins de l’île. Pas moins de six techniciens ont été embauchés pour l’occasion.
Président de la chambre verte, Olivier Fontaine fait de la relance des rendements une priorité (photo Chambre d'agriculture).
La canne-énergie, un débouché potentiel ?
Dans les tiroirs de la filière, au rayon des débouchés potentiels, on retrouve le projet de canne-fibre. Une canne non plus destinée à produire du sucre mais un maximum de fibres dans le but d’être brûlée pour produire de l’énergie. Un scénario évoqué en 2021 dans un rapport sur les perspectives de la filière. Si un scénario « tout énergie » avait été jugé irréaliste, l’émergence d’une filière dédiée sur des terres non concurrentielles au sucre (on dénombre plus de 4 000 ha de friches) avait suscité l’intérêt des experts. En se basant notamment sur une étude du Cirad, le modèle leur paraissait « viable » aussi bien au niveau du prix d’achat pour le planteur que du coût de production par rapport aux pellets de bois aujourd’hui importés pour faire tourner les centrales thermiques (plus de 700 000 tonnes prévues cette année). Plus tard, le comité de transformation de l’agriculture réunionnaise, créé après la visite d’Emmanuel Macron en 2019, a favorisé dans ses conclusions le scénario d’une canne-mixte, capable de produire à la fois du sucre et plus de fibres, tout en appelant à étudier la possibilité d’expérimenter le scénario canne-énergie, via une petite unité de production. Le tout sous réserve d’identifier un porteur de projet et une faisabilité financière. Des spécialistes doutent de cette dernière, rappelant que les aides à la canne sont aujourd’hui fléchées sur l’alimentation et non l’énergie, et que de grandes quantités de jus peu sucré seraient difficilement valorisables une fois la canne traitée. La valorisation énergétique de la canne est par contre possible dans les nouvelles chaudières d’Albioma. Mais à quel prix ? C’est toute la question.
Conférencier et co-initiateur d’Oasis Réunion, Bernard Astruc plaide pour une refonte totale du modèle agricole vers le Bio et dans un but de souveraineté alimentaire. Il regrette d’ailleurs que ces États généraux se limitent à la seule canne et ne concernent pas l’agriculture dans son ensemble. Il appelle à l’organisation d’États généraux de l’agriculture réunionnaise. Oasis Réunion a interpellé dans ce sens les maires de l’île.
Sur la canne, le spécialiste du Bio n’appelle pas à la supprimer mais à la faire évoluer. En la cultivant en Bio, en commençant par lancer une grande expérimentation grandeur nature sur les bases du projet Askabio, qui assurait un accompagnement technique et financier des planteurs. Seconde suggestion : donner plus de place à la diversification pour des productions vivrières destinées à renforcer la production locale. « Si on vise l’autonomie alimentaire, on ne peut pas fonctionner avec une culture pétrochimique qui ne peut fonctionner qu’à 100 % avec des fertilisants chimiques et des semences importées, seul le modèle Bio le permet avec fertilisation organique », déclare-t-il notamment. Un modèle qui serait également plus « valorisant » afin d’attirer plus de jeunes vers l’agriculture. À l’origine d’une étude sur la canne Bio, eRcane confirme la possibilité technique de produire de la canne Bio, mais à la condition d’un recours massif à la main-d’œuvre pour suppléer les herbicides. Ce qui ferait grimper le prix final, le rendant difficilement concurrentiel avec le sucre produit ailleurs dans le monde.