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Croix Marine : « Les majeurs protégés étaient sans suivi, c'était cela l'urgence »

Nommée administratrice provisoire de la Croix Marine avec pour feuille de route la liquidation de l'association, Michelle Narayanin relate les six derniers mois de la structure, vus de l'intérieur.
Ecrit par Thierry Lauret – le lundi 23 septembre 2024 à 17H31

Elle confie avoir « beaucoup travaillé sur le sujet de la bien-traitance » lorsqu'elle était directrice d'établissement médico-social. Retraitée depuis 9 ans, Michelle Narayanin se consacre à des projets autour du lien intergénérationnel, qu'elle a mis de côté le temps d'une mission d'administratrice provisoire au sein de la Croix Marine.

Une mission qu'elle qualifie de « très dure » et dont elle ressort éprouvée. Notamment en raison des situations d'abandon des majeurs protégés qu'elle a eu à gérer dans le cadre du transfert des mesures de protection judiciaire vers d'autres associations. Pour Zinfos974, Michelle Narayanin revient sur son immersion dans un monde, celui de la gestion des majeurs sous tutelle ou curatelle, dont elle ignorait tout.

Ses premiers jours à la Croix Marine

 

« Un premier administrateur provisoire, Nicolas Gricourt, avait été nommé par le préfet avec pour mission de répondre aux questions posées après un audit de la DEETS. Il y a beaucoup de zones d'ombre sur cette période. J'ai lu le compte-rendu d'un CSE avec des élus qui ont posé beaucoup de questions à M. Gricourt, comme : Est-ce qu'on va fermer ? Est-ce qu'il y aura une reprise ou un reclassement ? Ces questions ont été éludées, M. Gricourt a répondu de manière très évasive. M. Gricourt n'était pas sur les lieux, il était dans l'Hexagone, donc il ne pouvait pas faire son travail.

Je suis arrivée le lundi 3 juin, les salariés étaient en grève. Ils ont vécu mon arrivée et cet arrêté de suspension d'agrément comme une vraie violence.

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J'ai pris cette association en main sans trop savoir comment cela fonctionnait. Les majeurs protégés étaient sans suivi, c'était cela l'urgence, donc je me suis attelée au travail tant que bien mal. Il a fallu une quinzaine de jours pour rétablir le fonctionnement dans une certaine normalité.

Il y a eu énormément de manquements dans la gestion des dossiers des personnes suivies. Je pense que la DEETS avait déjà relevé des choses là-dessus, donc il fallait prendre des mesures correctives pour éviter tous ces risques. Ce n'est pas normal qu'on se rende compte deux ans après qu'on a continué à ponctionner un loyer à un majeur protégé parti en Ephad. A la fin, quand on le découvre, on s'aperçoit qu'on lui doit 12.000 euros. »

Son entente avec le directeur

 

« J'avais six mois pour fermer et transférer les mesures [de protection judiciaire], ma mission c'était : il y a une suspension d'activité, je suis là pour accompagner cette fermeture. Évidemment le directeur se retrouve en porte-à-faux avec moi, car j'ai repris la main. Comme lui était beaucoup plus à l'aise sur la gestion des majeurs protégés, je lui ai demandé de collaborer avec moi et ça ne s'est pas bien passé.

Tout ce qui était inscrit dans les comptes-rendus du CA sur le directeur s'est révélé vrai, c'est-à-dire qu'il ne voulait rendre de compte à personne. Il avait menacé la présidente de procédure de harcèlement, il a fait la même chose avec moi.

Les salariés ont reporté leurs attentes de reprise et de reclassement sur moi. Je leur ai dit non, je ne suis pas là pour ça. Cela a été une mission très dure, les membres du CSE ne m'ont pas ménagé.

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Quand on transfère les majeurs protégés, dans le dossier il y a tous éléments quotidiens, mais il y a aussi le compte de gestion qui recense toutes les opérations qu'on a pu faire sur le compte bancaire du majeur protégé. Ce qui m'a étonnée, et j'ai porté l'information à la DEETS, c'est que dernièrement on m'a demandé des comptes de 2021 et 2022.

J'ai demandé à tout le monde de transmettre les comptes de 2023 et j'ai demandé au directeur de m'accompagner. C'était une mesure corrective. Je lui ai confié cela mais j'ai découvert il y a trois semaines qu'il ne l'avait pas fait.

Certains comptables étaient en arrêt maladie. On m'alerte qu'il manque des éléments pour certains comptes, je demande au directeur par écrit ce qu'il en est. En réponse, il me dit que je ne lui avais pas précisé sa délégation, il se défile et il me dit que si ça continue, il va alerter sur le harcèlement qu'il subit. Cela fait trois semaines qu'il ne vient plus.

J'aurais pu engager une procédure disciplinaire contre lui, mais vous n'imaginez pas dans quelle situation était l'association, je travaillais depuis 6 heures du matin jusqu'à parfois 22h. Les salariés avaient donné mon numéro de téléphone aux majeurs protégés qui avaient des problèmes, je devais les gérer toute la journée. »

Ses leçons sur l'enterrement de la Croix Marine

 

« Cette fermeture d'association a été douloureuse, cela doit servir de leçon à d'autres. Que ça les amène à réfléchir. Il y a une réflexion générale à avoir. Moi, je suis pour les contrôles, aussi bien sur le fonctionnement que sur les finances. Cela permet de recadrer, de repérer là où ça ne va pas. Cette réflexion elle est profonde et il faut la mener.

J'ai glissé aussi à la DEETS qu'il faut reconsidérer la position des familles réunionnaises, parce que quand vous réfléchissez, qu'est-ce qu'il vaut mieux ? Confier ces majeurs protégés à des familles qui auront parfois des manquements, ou bien les confier à des associations qui auront aussi des manquements ? Ces familles peuvent être accompagnées et aidées.

J'ai eu deux décès pendant un week-end, je sais que c'est important ce rituel dans les familles réunionnaises. Il n'y a pas d'astreinte le week-end à la Croix Marine. C'est incompréhensible pour les familles qu'on laisse ces personnes toutes nues à la morgue, juste parce qu'il n'y a pas de procédure. Moi j'ai géré la souffrance et les pleurs des familles, j'ai pris des mesures pour faire sortir les personnes de la morgue, j'ai soutenu les famille durant le week-end parce que c'est vital pour eux. Rien qu'avec cet exemple, je me suis dit qu'il y avait une humanité qui était perdue.

J'ai eu affaire à des majeurs protégés, ils analysent bien la situation, ils posent des questions réelles, ils veulent vérifier leur argent, ils veulent savoir s'ils peuvent acheter ça ou ça. Un majeur protégé est mort avec 8.000 et 5.000 euros sur ses comptes bancaire. Sa sœur ne le savait pas, elle m'a dit : à quoi sert cet argent maintenant qu'il est mort ? Il avait des problèmes aux yeux, sa sœur avait demandé à sa mandataire l'autorisation qu'il puisse venir en métropole pour qu'elle l'amène voir des spécialistes. Cela n'a jamais pu se faire. »

Sollicité par Zinfos974, le directeur de la Croix Marine n'a pas souhaité s'exprimer.

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