Canne : la « mobilisation générale » est lancée

C’était le premier objectif recherché et il a été atteint. Les États généraux de la canne ont donné lieu ce vendredi à un engagement fort des collectivités locales et de l’État à sauver la filière canne, « colonne vertébrale de La Réunion ». Un appel partagé par les planteurs qui n’ont pas hésité à interpeller les acteurs présents. Après le constat, un plan d’action doit remettre la filière en marche.
Preuve que la canne a encore de l’avenir à La Réunion et que beaucoup de gens croient encore en elle et à son « intérêt » pour le territoire : toutes les places du vaste auditorium du musée Stella Matutina étaient occupées hier matin au moment de lancer les premiers États généraux de la canne, initiés par la Région et organisés en partenariat avec l’État, le Département, la chambre d’agriculture et le CPCS (comité paritaire interprofessionnel de la canne et du sucre). Plus de 400 personnes ont répondu à l’invitation. Toutes présentes pour affirmer un seul mot d’ordre : il faut sauver la filière.
Les soutiens viennent de tous les horizons. L'évêque de La Réunion, Mgr Pascal Chane-Teng, est venu pour être aux côtés des planteurs et passer un message : « Être solidaire c’est important et la canne c’est notre identité, notre mémoire, le goût du galabé, marcher sur la paille canne, c’est notre ADN, il faut préserver ces merveilleux paysages du béton ».
Dans les rangs des politiques, on retrouve aux côtés d’Huguette Bello et de Cyrille Melchior, plusieurs élus de la Région (Patrick Lebreton, Bernard Maratchia, Karine Nabénésa, Fabrice Hoarau), Serge Hoareau et les parlementaires Karine Lebon, Évelyne Corbière et Frédéric Maillot.

« À ceux qui veulent décanner La Réunion »
« La canne, c’est la valeur sûre de La Réunion », lance d’entrée le président de la chambre d’agriculture, Olivier Fontaine. À l’heure où la filière traverse l’une de ses plus graves crises et qu’elle s’apprête à vivre sa pire récolte de son histoire, il vante la « résilience » de la canne. « Une culture bicentenaire qui a toujours su se relever », mais qui « souffre souvent, et de manière assez injuste, par méconnaissance du sujet, d’une image peu reluisante chez les consommateurs », regrette l’agriculteur de Saint-Benoît.
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La présidente de la Région, Huguette Bello, s’adresse justement aux « Cassandre qui veulent décanner La Réunion ». « Une agriculture réunionnaise sans canne ? À ceux-là, je veux leur dire que je ne partage pas cette vision comme beaucoup de Réunionnais (...). J’en suis convaincue, la canne a un avenir à La Réunion. Il s'agit toujours du premier poste d’exportation de l'île et notre excellence sucrière est mondialement reconnue, parce que la canne et ses coproduits font vivre de nombreuses familles, parce qu’elle façonne notre histoire commune, nos paysages et nos imaginaires. À ce titre, elle mérite toute notre attention, loin des décisions hâtives », déclare l’élue avec conviction, emportant l’adhésion générale de la salle.
Face à une conjoncture très défavorable avec un prix du sucre à la baisse sur les marchés et des tonnages en chute dans les champs, elle appelle à la mobilisation de tous et les politiques à « tenir plus que jamais un langage de vérité ».

Pour une « prise de conscience collective »
Le président du Département est sur la même ligne : « La filière canne a un avenir si nous savons la défendre, la faire évoluer. L’heure n’est plus aux constats mais à l’action. Chacun doit prendre ses responsabilités ».
Les planteurs partagent le constat : « La canne fait partie de notre identité mais elle ne survivra pas à coups d’hommages. Elle survivra si l’on s’en donne les moyens. Je lance un appel à l’action, à la solidarité et à la refondation, nous avons besoin d’engagements concrets », intervient le président des Jeunes agriculteurs, Guillaume Sellier.

C’est ce que promet le préfet, Patrice Latron. Après avoir assuré la filière que « l’État restera à vos côtés dans la durée », il annonce la réalisation, à la suite de ces États généraux d’un « plan d’action collectif », sorte de plan canne, doublé d’un suivi régulier avec nomination d’un référent par action.
« C’est un moment important qui peut créer un électrochoc, une prise de conscience collective, y compris, je l’espère, au sein de la société réunionnaise sur le fait qu’on a besoin de la canne et qu’il faut la sauver, la protéger, la fortifier. Il y a des pistes après des semaines de travail. Cet élan ne doit pas retomber », commente le représentant de l’Etat. Il évoque la première étape d’une “mobilisation générale”.

« J’aime mon métier »
Après avoir chiffré le soutien de l’État à environ 100 millions d’euros par an pour la filière (plus 50 millions de l’Europe), le préfet rappelle que « toutes les grandes cultures sont soutenues dans le cadre de la PAC. Les États-Unis, le Japon soutiennent leurs agricultures et c’est normal, car c’est un domaine stratégique. On l’a vu pendant la pandémie du Covid ». De l’argent qui « reste ici, va dans les commerces, dans les foyers réunionnais. Cet argent reste dans notre île. Quelle filière n’est pas subventionnée par l’État ? », ajoute le président de l’UPNA, Dominique Clain.
Le discours du syndicaliste se transforme en cri du cœur : « Je me suis installé en 1994, je suis fils d’agriculteur, j’ai 54 ans, j’ai vu les gens livrer leurs cannes sur une charrette bœuf. Moi-même, j’ai chargé les cannes à la main, j'ai dormi sur les plateformes pour pouvoir charger trois, quatre voyages. Il fallait se lever à minuit, c’était un jeu pour nous, on accompagnait nos parents… J’ai grandi là-dedans, j’aime mon métier. Maintenant je vois que ce métier n’attire plus, pourquoi ? Parce que les revenus sont trop faibles. Qui s’est retrouvé sans revenus à Noël ? Moi, oui ».

Un partage des bénéfices de Téréos
Les agriculteurs ne vont pas hésiter à interpeller directement les acteurs tout au long de la journée et à clamer leur volonté de continuer à planter de la canne. Une volonté que l’on retrouve dans la qualité des nombreuses propositions issues du terrain lors des réunions organisées en amont dans les bassins et présentées ce vendredi.
PDG de Téréos Océan Indien, Philippe Labro appelle la filière à garder « la tête haute. L’heure n’est pas au désespoir. Seuls les combats qui ne sont pas menés sont perdus d’avance ». Le dirigeant chiffre la chute des cours du sucre avec un prix passé de 850 euros à moins de 550 euros la tonne, « environ 20 millions d’euros, soit la quasi-totalité de notre résultat ».
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Il annonce une bonne nouvelle dans la foulée : le versement prochain de près de 4 millions d’euros aux planteurs (à raison de 3,5 euros par tonne) au titre du bonus complémentaire calculé sur les bénéfices de Téréos lors de la dernière campagne.
Le préfet n’est pas en reste. L’aide exceptionnelle de 12 millions d’euros sera également versée rapidement, promet-il.

Une tonne de canne, du courant pour deux semaines
Technique et argumentée, la journée a permis au CPCS de rappeler le poids de la filière et les grands maux dont elle souffre. En plus de retenir les sols dans une île où seulement 21 % du foncier affiche moins de 10 % de pentes, ou d’absorber le CO2, une tonne de canne permet par exemple de fournir deux semaines de courant à un habitant (140 KWh). Elle fait travailler 15 000 personnes directement ou indirectement. Le tout sur un modèle familial : 85 % des planteurs livrent moins de 700 tonnes.
Ce sont aussi des co-produits : la mélasse pour le rhum, l’écume pour fertiliser les champs, de la paille pour les élevages et peut-être demain pour faire plus d’énergie. « La canne est une économie circulaire et le pivot de la diversification agricole », insistent ses deux co-présidents, Pierre-Emmanuel Thonon et Florent Thibault. Huguette Bello voit en elle la « colonne vertébrale de La Réunion ».

La canne n’a également recours à aucun fongicide et insecticide et affiche un traitement d’herbicide plus bas que les autres cultures (taux de traitement de 3), argumente le CPCS.
Les chutes des rendements et du foncier sont présentées comme deux causes majeures. Le manque de main-d’œuvre, la question de la meilleure valorisation de la fibre, les conditions de livraison et surtout les revenus en sont d’autres, ne manquent pas d’ajouter les planteurs. « Mon problème aujourd’hui, c’est l’argent », clame l’un d’entre eux.
Faciliter l’emploi étranger
Les propositions issues du terrain sont riches et nombreuses. On retient par exemple celle de fixer un plan sur 10 à 15 ans avec des objectifs chiffrés, la réalisation d’une étude sur les conséquences d’une réduction ou de la disparition de la canne, d’une autre pour revoir la formule d’achat.
L’une des propositions a fait réagir la salle : faciliter l’emploi des personnes de nationalité étrangère « déjà présentes sur le territoire, qui sont demandeuses et disponibles ». Une campagne de valorisation de la filière est aussi demandée, en priorité destinée aux jeunes.
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La protection du marché européen des sucres spéciaux face à l’entrée des sucres non-européens est une autre priorité pour le CPCS : en 10 ans, la part de marché de La Réunion (premier producteur) a baissé de 9 % quand celle de l’Amérique latine a augmenté de 23 %.

L’Europe est aussi appelée à augmenter les montants du POSEI, « dont les montants n’ont pas augmenté depuis 2007 alors que Mayotte a fait son entrée depuis ».
Un plan spécifique est demandé par la FDSEA pour la mécanisation. La CGPER insiste de son côté sur la question de la transmission et des retraites. Les JA pointent le besoin urgent de soutenir la replantation « de manière massive, simple et rapide » et de garantir un « prix juste et rémunérateur ».
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Sur le volet des terres en friche et de la part de foncier agricole, la SAFER indique que des outils sont déjà à disposition des politiques. Des élus appelés à un peu de courage sur la question par Serge Hoareau, avec la possibilité de classer ce foncier dans des périmètres de protection renforcés (PAEN), « face à la spéculation ». Ce que Petite-Île a fait en sanctuarisant 1 200 ha de terres agricoles, à l’instar de La Possession.

Manuel Valls clôt les débats
Pour bien faire passer le message aux planteurs, c’est le ministre de l’Outre-mer, Manuel Valls, qui s’est chargé de conclure les débats en visio depuis Paris : « La canne, c’est l’âme de La Réunion, il faut retrouver un cap, moi j’y crois », lance-t-il notamment.
Après neuf heures de discussions, discours et présentations, la journée s’est conclue par la signature d’un « protocole partenarial » par la Région, le Département, le préfet et les deux co-présidents du CPCS.
Le document retrace les grands objectifs à atteindre dans tous les domaines pour redresser la filière. Les acteurs s’engagent entre autres à « retrouver une trajectoire” permettant d’atteindre le niveau de production prévu dans la convention canne, à « restaurer l’attractivité et l’image de la filière » ou encore à « renforcer la résilience de la filière ».
Un premier catalogue de bonnes intentions censé redonner de la confiance au sein de la filière. Une première étape réussie. Mais les agriculteurs l’ont rappelé toute la journée :
Ils attendent désormais du « concret ».



