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Vers les États généraux : La Réunion peut-elle se passer de la canne ?

Ecrit par P.M. – le lundi 16 juin 2025 à 05H34
Photo d'illustration.

En fin de semaine, tous les acteurs de la filière, les collectivités et l’État se donnent rendez-vous pour tenter de trouver des solutions à la chute des tonnages et fixer un nouveau cap au pilier agricole réunionnais. Doit-il le rester ? Tout au long de la semaine, nous reviendrons sur les enjeux et pistes de développement pour la canne. Une culture qui façonne La Réunion depuis plus de 400 ans. Premier volet de notre série sur l'avenir de la canne à La Réunion.

L’agribashing existe aussi à La Réunion, ou plutôt un “cannebashing”. Il n’est pas spécifiquement destiné aux agriculteurs, dont l’image reste positive dans l’opinion ici et ailleurs, mais à la seule culture de la canne à sucre. Chaque parution d’article sur le sujet s’accompagne d’un flot de critiques envers la canne, accusée de polluer les sols, de produire du sucre destiné à l’exportation et donc de peu contribuer à la souveraineté alimentaire de l’île, ou encore de ne devoir sa survie qu’à de colossales aides financières nationales et européennes.

Un dernier point bien réel. Lors de sa récente visite, la ministre de l’Agriculture n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler que l’agriculture réunionnaise - la plus productive - perçoit à elle seule près de la moitié des aides dédiées à l’Outre-mer, dont environ 150 millions d’euros pour la canne par an.

La canne a aussi des atouts

Alors une question se pose : à quelques jours des premiers États généraux de la canne, qui doivent se tenir ce vendredi au musée Stella Matutina, faut-il (encore) sauver la filière ? De surcroît à l’heure où la question de la souveraineté alimentaire est érigée en priorité ?
Pour tous les acteurs agricoles, économiques, politiques et associatifs que nous avons interrogés, c’est oui, même si les positions divergent. Si la canne a ses détracteurs, elle a aussi ses défenseurs, et ils ne sont pas forcément agriculteurs ou producteurs de sucre ou de rhum.


La raison vient des atouts déployés par la culture. Et ils sont plutôt nombreux. En commençant par sa bonne adaptation aux contraintes climatiques de La Réunion. La canne résiste mieux aux cyclones et à la sécheresse que d’autres, même si deux cyclones consécutifs, Belal et Garance, en plus de la pénurie de pluies de l’an dernier, l’ont mise à genoux.

Un poids lourd social et économique

La filière est aussi un poids lourd économique et social : elle représente 13 % de l’emploi privé et exporte 90 % de sa production, faisant du sucre le premier produit exporté de La Réunion. À elle seule, la filière canne-sucre-rhum-énergie est pourvoyeuse de plus de 18.000 emplois directs, indirects et induits, incluant plus de 2.700 planteurs, chiffrait l’État en 2022. Un modèle qui repose sur un modèle familial  : 72 % des exploitations ont une surface inférieure à 8 ha.


Son ancrage dans l’histoire et les paysages de l’île est également indéniable : la canne a été introduite dès le XVIIe siècle et couvre aujourd’hui environ 19.000 ha. Une taille qui la rend incontournable et difficilement remplaçable à grande échelle, l’île étant déjà autosuffisante à 70 % en fruits et légumes frais. Ce qui limite les perspectives de substitution et présente un risque de “bétonisation” de La Réunion si elle venait à disparaître, argumentent ses partisans.


Les besoins des autres cultures restent également limités. Dans le cadre d’AGRIpéi 2030, le Département avait chiffré au maximum à 2.000 ha les besoins pour la diversification végétale et à 750 ha pour les filières animales d’ici à 2030. En parallèle à un objectif de remise en culture de 2 à 3.000 ha de terres en friche.

Des atouts (aussi) environnementaux

Côté environnement, la canne fixe les sols face au risque d’érosion (jusqu’à 6 mètres sous terre) et absorbe le CO₂. Une tonne de canne à sucre est capable de capter 543 kg de CO₂ par hectare et par an. C’est 8 fois plus qu’un hectare de céréales. À noter que, si elle a fortement recours aux herbicides, sa culture affiche un indice de traitement plus faible que d’autres, et en légère baisse, a mis en avant une récente étude de la DAAF.

La canne dessine les paysages de La Réunion depuis près de 400 ans.


Sa culture participe aussi à la sécurité énergétique de l’île. En 2023, la part de la production électrique totale à partir de la bagasse était de 6,5 %. Un chiffre en baisse du fait de la chute des tonnages (il était de près de 10 % en 2012). Une part qui pourrait augmenter à l’avenir dans l’optique d’un choix stratégique vers le développement d’une filière canne « fibre » ou « énergie », en complémentarité de la canne “sucre”. Nous y reviendrons.

Lire aussi : Pratiques culturales : Le désherbage de la canne en 2021

Une économie circulaire

La canne, c’est aussi un modèle circulaire : elle produit des écumes et des cendres utilisées pour la fertilisation des sols, de la mélasse, la matière première du rhum réunionnais, et une partie de ses résidus est destinée à l’alimentation animale. Pas moins de 6.000 tonnes de pailles sont utilisées dans les élevages. La canne fournit environ un tiers des besoins en paille (fourrages et litières) des élevages. Les effluents d’élevage sont par ailleurs un fertilisant pour la canne, ce qui offre une solution de valorisation via l'épandage pour les éleveurs et permet de limiter le recours aux intrants de synthèse. 

La canne, c’est surtout un pilier de la diversification agricole. Le sujet de notre prochain volet.

Lire aussi : Un modèle d’économie circulaire

Une culture à réinventer

Interrogé sur l’avenir de la filière, le président de la chambre verte, Olivier Fontaine, retourne la question : « Je dirais plutôt, La Réunion a-t-elle un avenir sans la canne ? Quand on voit son poids économique, son rôle central pour l’ensemble de l’agriculture, dans l’interconnexion des filières ? C’est celle qui résiste le mieux aux cyclones, et pourtant elle est à terre. S’il y avait 20 000 hectares de maraîchage, il resterait quoi ? Sans la canne, les répercussions seraient environnementales, énergétiques, touristiques… Toutes les économies du monde soutiennent leur agriculture, et parfois à des niveaux supérieurs. », déclarait le planteur de Saint-Benoît à Zinfos974 avant la venue d’Emmanuel Macron.

Lire aussi : Olivier Fontaine : « C’est l’avenir de notre agriculture qui est en jeu »

Si la survie de la filière est défendue par le monde agricole, économique et politique, elle ne pourra pas pour autant faire l’économie d’une évolution (révolution ?), le modèle actuel ayant démontré ses limites. Le niveau des tonnages est depuis longtemps devenu critique.


Elle devra devenir plus attractive et peut-être laisser un peu de place à plus de diversification avec d’autres cultures et productions (rhum agricole, maïs, fruits et légumes, élevages…) pour sécuriser et renforcer les trésoreries, répondre à des besoins locaux comme l’alimentation animale,  tout en rendant les métiers agricoles plus porteurs.

Des spécialistes prédisent une récolte de canne qui pourrait trouver un nouveau point d'équilibre entre 1,2 et 1,5 million de tonnes par an dans les dix ans à venir (elle était de près de 2 millions de tonnes il y a 20 ans). Ça laisse des marges de manœuvre. 

À condition que les rendements repartent de l’avant. Tout l’enjeu de ces États généraux et du livre vert qui doit en découler.


Etiquettes : Agriculture | Canne

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