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Coupe de la canne : faut-il recourir à la main-d'œuvre étrangère ?

Ecrit par Philippe Madubost – le jeudi 19 juin 2025 à 06H04

La pénurie de main-d'œuvre est l’une des principales causes de la perte de rendement dans les champs. Malgré de nombreux dispositifs incitatifs créés au fil des années, elle reste toujours rare, posant la question du recours à la main-d'œuvre étrangère dans une île minée par le chômage. Quatrième volet de notre série sur les Etats Généraux.


Attention sujet sensible au sein de l’agriculture péi et bien au-delà de la société Réunionnaise. Une agriculture en manque de bras, aussi bien pour couper la canne que pour récolter et planter des ananas ou casser les letchis. Des métiers difficiles, physiques, qui attirent de moins en moins les jeunes.

Dans la canne, les coupeurs sont devenus une “denrée” rare et coûteuse. A Sainte-Rose, où la mécanisation est plus difficile à mettre en œuvre qu’ailleurs, un bon coupeur est payé aujourd’hui environ 20 euros la tonne contre 14 euros il y a une dizaine d’années. Selon, le président de l’UPNA et planteur Sainte-Rosien Dominique Clain, leur nombre a été divisé par deux sur la période. 

Une pénurie de main d'œuvre que la filière tente de compenser par une mécanisation grandissante mais accusée de faire chuter le taux de sucre par rapport à la canne coupée manuellement et donc de faire baisser le prix payé au planteur. Ce à quoi les syndicats, l'UPNA en tête, demandent l’instauration d’un prix “plancher”. 

Lire aussi : Vers les États généraux : Pourquoi la canne s'effondre-t-elle ?

Des dispositifs qui peinent à convaincre

Pour tenter d’enrayer ce déficit, des dispositifs incitatifs permettant de cumuler revenus sociaux et revenus tirés de la coupe ont été mis en place, du type dispositif R+ du Département, mais avec un succès mitigé à écouter les acteurs de la filière. Dernier en date, la prime «A.I.D.E.S Agricole» permet à un bénéficiaire du RSA de se voir attribuer une prime de 600 euros payée par l’Etat, en plus du maintien de son RSA et de son salaire tiré de la coupe, pour un contrat saisonnier d’au-moins 3 mois.

Compliqué et souffrant d’un manque de communication à son lancement, le dispositif peine à trouver son public. Selon nos informations, une quarantaine de contrats de ce type seulement ont été signés l’an dernier pour un objectif affiché de 1.000. 

Des professionnels du secteur de l’insertion appellent à simplifier le dispositif et à le rendre plus souple en matière de durée pour l’ouvrir à d’autres filières comme le letchi ou l’ananas, mais aussi à d’autres publics que les seuls bénéficiaires du RSA. 


Lire aussi : Dispositifs d’aide à l’emploi saisonnier en agriculture

Plus de tabou en Europe

En attendant, une question restée tabou refait surface : comme en métropole, les agriculteurs doivent-ils avoir recours à la main-d'oeuvre étrangère ? 

Dans l’hexagone, la question ne fait plus débat depuis longtemps : En 2022, 4.616 travailleurs étrangers ont été détachés en France pour travailler dans le secteur agricole. L’agriculture représentait 8 % de l’emploi des travailleurs détachés en 2022. Le secteur a même été reconnu début 2024 comme «secteur en tension» par l’Etat pour favoriser l’obtention de visas aux saisonniers hors-Union européenne.

C’est déjà le cas au Royaume-Uni : pour la seule année 2024, le gouvernement britannique a accordé 45.000 visas à des travailleurs saisonniers. Parmi les saisonniers, seulement 4% sont britanniques, nous apprend Le Figaro.

“Ne pas se voiler la face”

Interrogé, le président de la chambre d'agriculture, Olivier Fontaine, appelle à “ne pas se voiler la face” : "Nous travaillons avec les différents partenaires comme France Travail pour trouver des pistes locales, c’est une priorité, mais cela n’interdit pas d’avoir aussi une réflexion pour répondre à des besoins ponctuels et saisonniers”. La fin d’un tabou ? Le planteur de Saint-Benoît ne manque pas de pointer certains secteurs comme l’hôtellerie ou la construction où l’on retrouverait déjà de la main d'œuvre non locale. 

“Un frein culturel et moral”

Président de l’ARIFEL (association réunionnaise interprofessionnelle des fruits et légumes), Daniel Moreau se montre encore plus prudent. S’il reconnaît que la pénurie de main d’oeuvre est un “frein au développement”, il donne sa priorité à une solution locale. “La facilité serait de faire venir des travailleurs étrangers”, juge le PDG de Royal Bourbon. Il met en garde sur un sujet potentiellement explosif, mettant en avant un “frein culturel et moral (...) Il ne faut pas nier que la Réunion à une histoire particulière sur le sujet”.

Déjà des demandes à la préfecture

Selon nos informations, le recours à des travailleurs étrangers serait déjà une réalité, même si le phénomène reste encore minoritaire. Plusieurs demandes d’autorisations ont été déposées dans ce sens à la préfecture. Par le passé, des professionnels avaient déjà fait de même, mais en dehors de tout cadre légal. En 2018, un planteur de Sainte-Anne avait été condamné pour avoir employé des Mauriciens au noir pour récolter ses 24 ha de cannes et de letchis dans des conditions déplorables. Il avait été condamné en premier instance pour traite d’êtres humains avant d’être relaxé.

Jean-François Sababady appelle à rendre des "formations obligatoires" pour que les jeunes puissent découvrir les métiers agricoles.

“Pas de l’emploi volé aux Réunionnais”

Pour des professionnels de l’insertion, il n’y aurait désormais plus le choix, évoquant des centaines d’ha aujourd’hui en friches faute de bras pour les couper. “Dans ce cas on ne peut pas parler d’emplois qui seraient volés aux Réunionnais, ces emplois étant vacants depuis des années”, juge l’un d’entre eux.

Président du MPSR et élu à la chambre verte (liste UPNA), Jean-François Sababady voit rouge : “C’est scandaleux sur une île qui compte 130.000 chômeurs ! Ça veut dire quoi, que la France abandonne ? Que France Travail abandonne ?” Un discours qu’il a tenu face au préfet lors d’une réunion à la préfecture où la question avait été abordée.

Pour des “formations obligatoires”

Au contraire, il appelle à ne pas baisser les bras et à développer des formations “à grande échelle” et les dispositifs incitatifs. Il propose notamment de rendre une formation obligatoire sur quelques jours afin “que les jeunes puissent découvrir ces métiers”. Il regrette que les “gens ne veulent plus travailler”.

L’agriculteur, vainqueur à de très nombreuses reprises du convoité titre de meilleur coupeur à la Foire de Bras-Panon, se dit prêt à devenir un éducateur et de signer une convention avec France Travail dans ce sens.

Il l’assure, un coupeur motivé peut se dégager un revenu mensuel, pendant la campagne, de plus de 2 000 euros par mois de par la seule coupe de la canne.

Gael Dijoux "lisse" les contrats sur l'année sur exploitations grâce à la diversification pour sortir des emplois purement saisonniers.

Sortir de l’emploi saisonnier

Plutôt favorable au recours à une main d’oeuvre étrangère, Gaël Dijoux, administrateur national pour l’Outre-mer au sein des Jeunes agriculteurs, président de la coopérative Anafruit et important producteur diversifié à Sainte-Suzanne, voit dans cette solution d’abord une réponse aux pics de récoltes. Une solution qui ne resterait cependant minime selon lui, car réservée qu’aux exploitations capables de répondre aux contraintes notamment liées au logement de ses potentiels travailleurs étrangers. 

Pour attirer plus de jeunes vers les métiers agricoles, il appelle à davantage lisser le travail sur toute l’année pour permettre de proposer plus de CDI. Une solution qu’il applique dans son exploitation grâce à la diversification de ses productions. 

A suivre. 

Etiquettes : Canne

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