Faute de bras dans les champs, l'expérimentation de travailleurs étrangers se précise à La Réunion

Face aux difficultés persistantes de recrutement dans les exploitations agricoles, une expérimentation visant à faire venir des travailleurs saisonniers étrangers est à l'étude et pourrait voir le jour d'ici à la fin de l'année. Inspiré de dispositifs déjà en vigueur en métropole et en Outre-mer, le projet fait son chemin même s'il continue de diviser dans un département où plus de 170.000 personnes sont inscrites à France Travail.
Les discussions avancent vite, même si elles ont connu un contretemps ce mardi. Réunis à la DEAL pour évoquer les conditions réglementaires et matérielles du recrutement de travailleurs étrangers sous autorisation de séjour temporaire, les représentants du monde agricole n'ont finalement pas pu aller au bout des échanges en raison de l'absence du représentant de la préfecture.
Pour autant, personne ne semble douter que le dossier est désormais lancé. Chambre d'agriculture, syndicats agricoles, organisations de producteurs, DAAF et DEETS travaillent désormais à définir le cadre d'une expérimentation qui pourrait concerner dans un premier temps une dizaine de travailleurs étrangers.
L'objectif : répondre aux difficultés croissantes de recrutement rencontrées par de nombreuses filières, canne, ananas et letchi en tête.

« On ne peut pas laisser mourir nos exploitations »
Pour les défenseurs du projet, le constat est simple : malgré les dispositifs d'aide et les efforts de recrutement, les bras manquent toujours dans les champs.
« Il y a un manque de main-d'œuvre dans la profession. Les mesures mises en place depuis plusieurs années ne fonctionnent pas suffisamment. On perd des parts de marché, on voit des terres partir en friche, des serres être abandonnées », estime à la sortie le président de la CGPER, Jean-Michel Moutama.
Tous les acteurs insistent sur le fait que la priorité restera donnée aux travailleurs locaux.
« On préférera toujours embaucher quelqu'un de La Réunion. Mais on ne peut pas laisser crever nos exploitations en attendant de trouver une solution miracle », poursuit le responsable syndical et producteur, entre autres, de bananes.
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Un sujet loin d'être nouveau, remis de façon récurrente sur la table. Il avait déjà été évoqué lors des États généraux de la canne avant d'être remis sur la table lors de la mobilisation de la FDSEA et des Jeunes Agriculteurs devant la préfecture début juin.
Parmi les principaux défenseurs de la mesure, on retrouve Gaël Dijoux, producteur diversifié à Sainte-Suzanne, élu à la chambre d'agriculture, président de l'organisation de producteurs Anafruit et administrateur de l'Arifel.
« Aujourd'hui on a une population au chômage, mais on sait tous que ces personnes ne sont pas intéressées par nos secteurs d'activité agricole, notamment à cause de la pénibilité du métier », estime-t-il.

Des centaines d'emplois saisonniers non pourvus
Pour lui, la question n'est plus de savoir si l'expérimentation doit se faire mais comment, avec un premier essai espéré avant la saison des fruits de fin d'année.
« On a un besoin de main-d'œuvre saisonnière, par exemple pendant 45 jours pour la saison des letchis, en novembre, décembre quand il fait le plus chaud et que les journées sont les plus longues. On a besoin d'une main-d'œuvre disponible. »
Pour Gaël Dijoux, la profession dispose désormais de peu d'alternatives : « On a de moins en moins de choix, on a la main-d'œuvre réunionnaise mais elle est de moins en moins disponible à travers les tâches agricoles. »
Il estime le besoin à plusieurs centaines de bras dans l'île. A Maurice, ils sont déjà plusieurs milliers à travailler dans les champs.
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Des besoins criants dans certaines filières
Installé à Sainte-Anne, Davis Naze, vice-secrétaire général des JA Réunion et producteur de letchis et d'ananas, estime ses besoins annuels entre 20 et 25 salariés pour assurer ses récoltes.
« J'en trouve à peine la moitié. Derrière, je dois travailler de 4 heures du matin à 18 heures pour compenser. Une fois l'ananas cueilli, il faut encore le charger, le préparer et l'expédier. »
L'agriculteur espère qu'une expérimentation pourra être mise en place rapidement afin de sécuriser la prochaine campagne d'exportation.
Même constat du côté de la filière ananas. Pour l'un de ses représentants, David Cayrou (entreprise Philibon / export), La Réunion ferait même figure d'exception.
« Il n'y a quasiment plus que La Réunion qui ne fait pas venir de main-d'œuvre étrangère pour certains travaux saisonniers. Pour les plantations ou les récoltes, mais il faut préciser qu'il s'agira de missions bien précises et limitées dans le temps, un emploi saisonnier et donc temporaire. »
Les professionnels rappellent que ces travailleurs seront soumis aux mêmes règles que les salariés français, avec les mêmes rémunérations et les mêmes protections.

Un surcoût assumé par les exploitants
Le recours à des travailleurs étrangers n'aurait toutefois rien d'une solution économique miracle.
Le directeur de la DAAF, Jacques Parodi, rappelle que de nombreuses questions restent à régler : conditions d'entrée sur le territoire, hébergement, rémunération, transport ou encore protection sociale.
C'est un cadre bien défini qui sera à respecter et ce sera aux exploitants de prendre en charge les frais liés au transport et à l'accueil des travailleurs, notamment l'hébergement.
Des surcoûts dont une quote-part seulement pourra être retenue sur le salaire des futurs saisonniers étrangers.
Selon des professionnels, seules les exploitations suffisamment solides financièrement pourront avoir recours à ce type de dispositif. Une mutualisation entre agriculteurs, sous la forme d'un groupement d'employeurs, est à l'étude pour limiter les coûts.

Des réserves aussi au sein du monde agricole
Le projet ne fait cependant pas l'unanimité dans le monde agricole alors que La Réunion demeure l'un des départements les plus touchés par le chômage, avec plus de 170.000 personnes inscrites à France Travail.
Présent à la DEAL ce mardi, le président de l'UPNA, Dominique Clain, reste prudent. « C'est un sujet qui mérite réflexion. Quand je vois le chômage à La Réunion, je pense qu'il faut d'abord regarder toutes les solutions locales possibles. »
S'il se dit favorable à une expérimentation afin d'évaluer concrètement le dispositif, il redoute également les tensions que pourrait provoquer l'arrivée de travailleurs étrangers avec les salariés locaux dans un contexte social déjà fragile.
Même prudence chez le co-président du Comité paritaire canne-sucre (CPCS), Jean-François Sababady, interrogé récemment sur le sujet :
« Faire entrer des travailleurs étrangers peut être choquant quand on voit le nombre de chômeurs à La Réunion. »
L'agriculteur reconnaît néanmoins les difficultés de recrutement rencontrées sur le terrain : « Depuis vingt ans, je demande un centre de formation pour couper la canne. Je suis incapable de trouver des jeunes pour faire ce travail. »
Un cadre à finaliser
Avant toute expérimentation, les services de l'État doivent encore définir précisément le cadre juridique du dispositif et les conditions d'accueil des futurs travailleurs.
Pour la DAAF, le recours à une main-d'œuvre étrangère ne pourra constituer qu'une réponse partielle.
« Je pense que c'est une partie de la solution. Je ne suis pas sûr que cela règle tout le problème de la main-d'œuvre agricole, mais ponctuellement cela peut être une piste », commentait il y a peu son directeur, interrogé sur le sujet.
Une nouvelle réunion devrait être organisée dans les prochaines semaines afin de finaliser les contours de cette expérimentation qui pourrait marquer un tournant pour l'agriculture réunionnaise.


