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Le Port : les pharmacies en proie à une guerre de territoire

Ecrit par Eric Lainé – le mardi 30 juin 2026 à 06H07

Depuis plusieurs années, une pharmacie portoise rêve de s’implanter près de ses concurrents et sans doute aussi de se rapprocher au plus près de la clinique des Orchidées. En donnant son feu vert au transfert de l’officine, malgré plusieurs avis défavorables, l’ARS a mis le feu aux poudres en avril dernier. Zinfos974 vous livre les dessous d’une guerre sans merci qui ne fait que commencer.

La volonté de la direction de la pharmacie de l’Ancre de baisser le rideau de son officine à l’angle des rues François de Mahy et Léon de Lepervanche ne date pas d’hier. Bien que parfaitement intégrée dans un quartier très fréquenté de la ville du Port où elle prospère depuis de nombreuses années à bonne distance de ses concurrents les plus proches, la direction de l’établissement tente par tous moyens de transférer son activité pour se reconstruire dans des locaux flambants neufs.

Le conseil de l'ordre des pharmaciens comme les syndicats et le pharmacien de l'ARS ont rendu un avis défavorable qui n'a pas convaincu la direction de l'ARS.

Personne n’y verrait a priori d’inconvénients si la pharmacie de l’Ancre ne cherchait pas à s’implanter au plus près d’autres pharmacies déjà existantes avec un risque évident pour elles de péricliter voire de disparaître à terme. Personne n’est dupe non plus quant à la volonté sous-jacente de se rapprocher de la clinique des Orchidées dans l’espoir de rafler une partie de sa précieuse patientèle. Voilà pour le décor.

2023-2024 : la valse-hésitation de l’ARS

Dans le détail, la pharmacie de l’Ancre tente une première fois de déménager son activité qui lui offre pourtant un bassin de population quasi-exclusif de plus de 3.500 habitants à l’ouest de la ville du Port. La demande de transfert qu’elle dépose en juillet 2023 a pour objectif de s’installer aux abords du rond-point McDonald’s. Trois mois plus tard, l’Agence Régionale de Santé (ARS), dirigée par Gérard Cotellon, autorise ledit transfert sans ciller. Il s’en suit une bataille au plan administratif avec la Grande Pharmacie du Port, située tout à proximité.

Le 12 février 2024, le directeur de l’ARS fait machine arrière en retirant à l’officine son autorisation de transfert, découvrant après coup que plusieurs griefs propices à la légitimité du transfert font défaut. La direction de l’Ancre n’abdique pas. Elle saisit le tribunal administratif dans le but de faire annuler la décision de l’ARS ayant abouti au retrait du précieux sésame. Elle souhaite au passage la prise en charge de ses frais d’avocats à hauteur de 5.000 euros. L’ARS réplique en concluant au rejet de la requête tout comme la Grande Pharmacie du Port. La procédure s’étire pendant de longs mois.

Bras de fer devant le tribunal administratif

La pharmacie de l’Ancre ne lâche rien jusqu’à l’envoi d’un courrier adressé à l’ARS en date du 26 janvier 2026 où elle indique avoir déposé une nouvelle demande de transfert de son officine, le 15 décembre 2025. Non plus au 2 rue Boris Vian à proximité du rond-point McDonald’s mais dans de futurs locaux qu’elle envisage de faire construire sur le terrain d’assiette de la grande station-service Engen, à l’angle de la rue du Général de Gaulle et de l’avenue du 20 décembre 1848, toujours dans la cité portoise bien entendu.

Sans l’ombre d’un doute, la pharmacie de l’Ancre a compris que son entêtement avait peu de chance d’aboutir à une décision favorable devant le tribunal administratif. Le plus surprenant dans cette missive que Zinfos974 a consultée est qu’elle fait passer un message à l’ARS qui s’apparente à un deal.

« Dans un souci d’apaisement… » avec l’ARS

Voici ce que la direction de l’officine écrit à ce propos : « Dans un souci d’apaisement et afin de permettre l’instruction sereine de ma nouvelle demande, je souhaite vous indiquer que dans l’hypothèse où cette demande de transfert aboutirait à une autorisation (..), je m’engage à me désister des recours et litiges en cours relatifs à la précédente décision précitée. »

Le projet vise à faire migrer la Pharmacie de l'Ancre sur le terrain d'assiette de la station-service.

Il s’avère que par extraordinaire la pharmacie de l’Ancre obtient gain de cause moins de trois mois plus tard. Le 15 avril 2026, la direction de l’ARS autorise le transfert de l’officine dans un local qui doit sortir de terre au 130 de l’avenue du 20 décembre 1848, adossé donc à la station-service Engen. C’est dans ces conditions que la pharmacie met fin, le 19 mai dernier, à son bras de fer entamé avec l’ARS en 2024. Le tribunal administratif prend acte de l’abandon de sa requête.

Des avis défavorables en cascade mais un blanc-seing de l’ARS

Mais si, par cette décision providentielle, la pharmacie de l’Ancre a remporté une bataille, elle est loin d’avoir gagné la guerre… Car au moins trois officines, déjà implantées sur ce secteur très concurrentiel, fourbissent leurs armes pour entamer des recours devant le tribunal administratif. Et il faut bien avouer qu’elles ne manquent pas d’arguments pour contrer le projet.

Tout d’abord, il est à noter que l’autorisation de transfert accordée à la pharmacie de l’Ancre par l’ARS a fait l’objet, comme il se doit, d’une consultation préalable quadripartite. Celle-ci a été menée à la fois par le Conseil de l’ordre des pharmaciens, par le Syndicat des Pharmaciens de La Réunion et de Mayotte (SPMR), par l’Union de syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) et par un pharmacien inspecteur de santé publique de l’ARS.

« L’emplacement visé est beaucoup trop proche de la pharmacie Centrale… »

Selon nos informations, les quatre instances consultatives ont mené leur petite enquête avant d’en conclure que le transfert de l’officine sur l’aire de la station-service Engen n’était pas souhaitable du tout. Ce qui signifie que la direction de l’ARS, dont la décision est souveraine, est passée outre les avis des professionnels, y compris en interne.

La Pharmacie Centrale est menacée comme d'autres officines déjà présentes aux abords de la station Engen.

Pour sa part, le syndicat SPMR a rendu « un avis défavorable » au motif que « l’emplacement visé est beaucoup trop proche (environ 100 mètres) de la pharmacie Centrale, implantée de très longue date au 7 de l’avenue Rico Carpaye » et que par ailleurs cette officine « répond déjà au besoin des habitants du quartier ». Idem pour l’USPO. Il est à préciser que la distance séparant la pharmacie Centrale de la station Engen Oasis avoisine les 140 mètres et non 200 mètres comme certains voudraient le faire croire.

L’ordre des pharmaciens s’engage contre l’arrêté de l’ARS

L’ordre des pharmaciens a lui aussi rendu un avis défavorable au motif que « le transfert se ferait à proximité de la Pharmacie Centrale qui est déjà en difficulté financière » mais aussi qu’il « ne permet pas une desserte en médicaments optimale au regard de la population résidente du lieu d’implantation ». Et enfin qu’il « est de nature à compromettre l’approvisionnement en médicaments de la population résidente du quartier d’origine ». Fait rare pour être souligné, le conseil de l’ordre entend lui aussi saisir le tribunal administratif pour empêcher ce transfert.

Interrogé, le président du conseil de l’ordre des pharmaciens confirme ce que Zinfos974 avait découvert. « Le conseil de l’ordre intervient avant tout dans l’intérêt des patients. Nous sommes là pour veiller à une bonne répartition démographique en matière de santé publique pour que leur situation soit préservée. N’oublions pas qu’il y a des personnes âgées et d’autres à mobilité réduite parmi cette clientèle. » Claude Marodon considère que cette offre est préservée dans un rayon de 400 à 500 mètres.

« Limiter les déplacements abusifs pour des raisons mercantiles au détriment de la clientèle »

Or, le transfert de la Pharmacie de l’Ancre, tel qu’il est validé par l’ARS, la mènerait à près d’un kilomètre de son cœur de cible, 970 mètres pour être précis. « Ce qui conduirait à un abandon de la population à l’ouest de la ville du Port », constate le président du conseil de l’ordre. Il précise que le rôle de l’instance est de veiller « à limiter les déplacements abusifs pour des raisons mercantiles qui se feraient au détriment de la clientèle. Pour cela, il faut étaler les pharmacies et ne pas les concentrer. »

La patientèle de la clinique des Orchidées est l'un des enjeux majeurs de la guerre de territoire.

« Le quartier d’origine et d’accueil offre une unité géographique déterminée par les infrastructures de transport »

Pour balayer ces arguments d’un trait de plume, l’ARS s’appuie sur un découpage astucieux qui étend le périmètre du quartier d’origine de la Pharmacie de l’Ancre pour y englober le quartier d’accueil dans le prolongement de l’avenue de la commune de Paris jusqu’à rejoindre l’avenue Amiral Bouvet avant de remonter à l’Est par l’avenue Rico Carpaye puis celle du 20 décembre 1848.

Grâce à ce dessein, l’ARS considère que la pharmacie de l’Ancre reste dans son quartier d’origine. A l’image de la direction de celle-ci qui conclut notamment : « Le quartier d’origine et d’accueil offre une unité géographique déterminée par les infrastructures de transport (..) et que la nouvelle officine serait en mesure d’approvisionner la même population résidente ». Ce qui la met néanmoins en prise directe avec la pharmacie Jeanne d’Arc, celle de l’Oasis mais aussi la Pharmacie de la Rocade, plus au nord, et celle des Mascareignes, plus au sud.

La future officine sur le terrain d’assiette de la station-service Engen

Quant à la Pharmacie Centrale, située à moins de 140 mètres du futur lieu d’implantation, elle se retrouve au plus près de la future pharmacie de la station Engen, tout en étant exclue du périmètre défini par l’ARS. Si le projet arrivait à son terme, cela reviendrait à inclure dans le même périmètre cinq officines et en réalité six puisque la Pharmacie Centrale est à un jet de galet de la station-service Engen.

Mais ce n’est pas la seule originalité du projet validé par l’ARS. En effet, le terrain d’assiette d’environ 3.000 mètres carrés, qui doit accueillir la future pharmacie de l’Ancre, ne manque pas de sel. Le permis de construire, accordé par la mairie du Port en date du 5 juin 2025, prévoit la construction de locaux commerciaux accolés à la station-service Engen Oasis, l’une des plus importantes de la ville. Ce qui devrait, compte tenu du futur plan de circulation à mettre en œuvre, faire cohabiter dans un mouchoir de poche la patientèle de l’officine et les automobilistes de la station-service dont le ballet est incessant. Le type même d’endroit qui n’est pas sans danger…

Quand les stations sont en proie à des fous du volant

Rappelons pour mémoire que, le 23 décembre 2023, un véhicule a fait irruption dans la station-service de la 4 voies de La Possession, percutant plusieurs autres véhicules ainsi qu'une des pompes à essence. Bilan : plusieurs blessés dont deux gravement atteints. Le 22 mars 2025 au petit matin, une voiture a terminé sa course folle sur le toit en pénétrant dans la station-service Ola Energy de Sainte-Suzanne à un endroit où elle aurait pu faucher des clients.

Le 5 janvier 2019, une voiture roule à tombeau ouvert quand elle entre dans la station Vito, le long de la quatre-voies de La Possession. Elle s’immobilise après avoir percuté une pompe à essence. Bilan : trois blessés parmi les occupants et un début d’incendie dû à l’arrachage de la pompe, fort heureusement vite circonscrit par l’arrivée des pompiers dont la caserne jouxte la station.

Produits inflammables et particules cancérigènes sur le palier

Le 23 octobre 2016 en plein après-midi, une voiture folle traverse la station-service Engen de la quatre-voies de L’Etang-Salé. "Il est passé tout près d’une voiture noire où il y avait trois femmes. Juste avant, il y avait des minibus avec plein de personnes, ça aurait pu être eux. Même au niveau des pompistes, le pire a été évité parce qu’il y avait des clients qui se faisaient ravitailler en carburant », confiait à l’époque le gérant.

La présence de la future pharmacie au plus près de la station-service n'est pas sans présenter des dangers.

Un autre sujet en termes de sécurité concerne la présence immédiate de produits inflammables aux abords d’une officine et des risques que cela fait courir aux usagers situés à proximité en cas d’incendie ou d’explosion. Sans compter que des composés organiques atmosphériques, présents dans les pompes à essence se diffusent dans l’air à des niveaux dangereux pour la santé, comme l’ont révélé plusieurs équipes de chercheurs.

Est-ce que l’ARS sait qu’il fait bon vivre ensemble… à 100 mètres d’une station-service ?

Les données scientifiques indiquent que vivre à proximité de stations-service augmente le risque de leucémie infantile, d'autres cancers et de maladies respiratoires, en particulier dans un rayon de 50 à 100 mètres autour des points de vente à fort débit. « Ce risque est influencé par la distance, l'activité de la station, les conditions météorologiques et la conception du bâtiment », est-il encore précisé.

Leur recommandation ? Ne pas construire de logements à moins de 50 mètres des stations-service, voire 100 mètres pour les bâtiments sensibles comme les écoles, crèches, hôpitaux ou encore maisons de retraite. Mais il est vrai qu’ils ne mentionnent pas les pharmacies ou les cabinets médicaux. L’ARS a-t-elle suffisamment pris en compte tous ces facteurs risques au moment de valider le transfert ? La question mérite d’être posée.

Zinfos974 a sollicité l’ARS au sujet de ce transfert au moyen de questions précises. Vous retrouverez ses réponses dans un autre article à venir. Dès le 19 juin dernier, nous avons aussi tenté de joindre la direction de la Pharmacie de l’Ancre pour obtenir un entretien avec des échanges qui se sont étirés dans le temps. Sans succès au moment de la publication de l’article.

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