Vers les États généraux de la canne : “La vraie question c’est : qu’est-ce qu’on met à la place !”

VOLET 2. Tout au long de la semaine, nous revenons sur les enjeux autour de la filière et ses pistes de développement, alors que les acteurs agricoles, économiques et politiques de l’île se retrouvent ce vendredi à l’occasion des premiers États généraux de la canne. Un socle de la diversification agricole met en avant la filière fruits et légumes comme le monde de l’élevage. Même le bio ne demande pas sa suppression totale, mais une évolution du modèle.
Et si c’était son principal atout à l’heure où une partie de l’opinion appelle à tourner la page de la canne dans l’île ? Elle fait figure de socle en matière de diversification agricole. Même mise à mal par Bélal, Garance et la sécheresse, une récolte de canne aura bien lieu d'ici quelques semaines, avec le versement en amont et en aval des nombreuses aides liées (aide au transport, reliquats, solde de l’aide à la production…). Une sécurité en termes de revenus pour les producteurs, quand d’autres cultures ont été balayées à quasi 100 %.
“Le seul système viable”
À la tête d’une exploitation fortement diversifiée à Sainte-Suzanne (polyculture, élevage de poulets, racines, ananas, letchis) autour d’une importante activité cannière, Gaël Dijoux, par ailleurs administrateur national pour l’Outre-mer au sein du syndicat des Jeunes Agriculteurs, confirme : “C’est mon socle ! Au niveau des financements bancaires, c’est une activité sûre car elle garantit un écoulement à un prix plus ou moins connu. C’est aussi une sécurité en cas de catastrophe, malgré 30 à 40 % de pertes, il y a toujours 60 % de récolte alors que dans le maraîchage le risque, c’est 100 % de pertes après un cyclone.”
“C’est la première chose que la banque demande, combien de tonnages seront produits par hectare, c’est une garantie”, confirme le président de la CGPER, Jean-Michel Moutama. Il voit justement dans une hausse de la diversification, notamment vers l'élevage, une réponse aux maux dont souffre la filière pour abonder et renforcer les trésoreries des planteurs tout au long de l’année, et non pas sur six mois uniquement. Il appelle d’ores et déjà les coopératives type CPPR “à revoir leur modèle et à s’impliquer davantage dans l’agriculture” en reprenant demain une production issue d’une diversification de petites exploitations cannières.
“Le seul système agricole viable est une filière canne pivot et une complémentarité entre le sucre, l’énergie et les rhumiers. Il n’y a pas d’autres solutions. Aujourd’hui, tout est imbriqué. Les cultures de fruits et légumes existent parce qu’il y a une filière canne solide au milieu”, estime dans le même sens le co-président du CPCS (Comité paritaire interprofessionnel de la canne et du sucre), côté planteur, Pierre-Emmanuel Thonon.
La filière Canne-Sucre : pilier du modèle agricole réunionnais
Les fruits et légumes en soutien
Les producteurs de fruits et légumes ne demandent d’ailleurs pas à supprimer la canne, mais à se compléter : “On dit qu’il faut une canne solide parce que souvent, dans les exploitations de fruits et légumes, il y a aussi de la canne. Il y a cette polyvalence de cultures dans un but d’équilibre de l’exploitation pour que l’ensemble ne soit pas fragilisé si une partie l’est. La résilience, ce sont les cyclones mais aussi les risques phytosanitaires”, juge le président de l’ARIFEL (Association Réunionnaise Interprofessionnelle de Fruits et Légumes), Daniel Moreau.
Il chiffre les besoins en foncier de la filière entre 500 et 1.000 ha à l’horizon de dix ans, en tenant compte des friches disponibles et de l’amélioration des capacités de production au sein de la filière.
Il le confirme, s’il n’y a plus de canne, les fruits et légumes ne pourront pas prendre le relais : “La vraie question c’est : qu’est-ce qu’on met à la place ? Même avec plus d’export et une meilleure couverture des besoins, la filière fruits et légumes n’aura jamais besoin d’autant de surfaces, surtout que les contraintes de coûts de production et de commercialisation sur la canne seront encore plus fortes sur les fruits, dans un cadre de concurrence internationale, alors que notre taux de couverture en frais est déjà bien supérieur à celui de la métropole.”

OASIS Réunion pour une canne bio
Même s’il défend une refonte totale du modèle agricole péi vers le bio (une position sur laquelle nous reviendrons dans un prochain volet) et qu’il considère que la canne “n’a jamais été l’avenir de La Réunion”, le cofondateur d’OASIS Réunion, Bernard Astruc, n’appelle pas pour autant à la supprimer : “Les canniers ont besoin de vraies solutions, ils mettent leurs vies en danger avec des intrants toujours chimiques. La Réunion est le premier département utilisateur de glyphosate par rapport à sa surface agricole.”
Le conférencier fait “deux suggestions” : “La première est qualitative, en cultivant différemment la canne, en bio.” Il appelle à se baser sur le projet “Askabio”, porté par la chambre d’agriculture, pour lancer une expérimentation grandeur nature, “et démontrer que c’est possible et plus rentable avec le marché du sucre bio. Aujourd’hui, La Réunion doit importer du sucre bio brésilien, c’est quand même un comble.”
Seconde suggestion : diversifier une partie des surfaces cannières “par des cultures vivrières destinées à la souveraineté alimentaire et à la restauration collective, entre autres.”
Au-delà, l’association estime que la filière canne ne saurait résumer à elle seule les difficultés de l'agriculture péi dans une optique de souveraineté alimentaire.
Elle appelle plus largement à l’organisation “d’États généraux réunionnais de l’agriculture et de l’alimentation durable et résiliente” dans le courant du deuxième trimestre. Elle a écrit dans ce sens un courrier à tous les maires de l’île. À suivre.


