Sea Shepherd Réunion: "Réflexions et propositions autour du risque requin à la Réunion"

"Cette année 2011 va changer le rapport entre les réunionnais et les requins. Cette évolution aura été brutale. Elle souligne bien le retard que notre île a dans l’appréhension et la connaissance du risque requin, en particulier sur les zones balnéaires à forte fréquentation humaine. Nous souhaitons pouvoir exprimer notre position et l’analyse que nous faisons de cette situation pour essayer de donner sens sur ce qui est arrivé.
En 2011, on compte quatre accidents sur les zones balnéaires de la côte ouest, dont deux ont été mortelles, suite à des attaques de requins sur des surfeurs. Auparavant sur des zones très proches voire même identiques, on note un accident en 2006 et deux accidents en 2007. Par ailleurs d’autres usagers de la mer, comme les pêcheurs et les plongeurs, rapportent que la fréquentation des côtes par les requins pourrait être plus importante qu’à une certaine époque. En l’absence complète de données tangibles réalisées par des études scientifiques rigoureuses, il est impossible d’infirmer ou bien de confirmer avec certitude ce que les faits semblent montrer, soit une fréquentation plus marquée de la côte ouest réunionnaise par certains squales.
Depuis toujours, les requins, notamment le bouledogue et le tigre, ont été présents et observés dans les eaux réunionnaises, y compris sur la côte ouest. D’ailleurs, les habitants connaissaient bien la dangerosité potentielle des plages ouvertes directement sur l’océan, sans lagon et qui pour cette raison étaient moins fréquentées qu’aujourd’hui.
A partir des années 1960, a débuté une dégradation des écosystèmes marins dans le monde et notamment à La Réunion. Cette dégradation est le fait d’un développement économique, agricole et urbain mal contrôlé (pollutions diverses) et de l’essor d’activités nautiques (pêche, chasse, plongée, plaisance, …). Il est alors probable que les requins de récifs et côtiers aient commencé à moins fréquenter les eaux de l’ouest du fait de la pression anthropique et de la dégradation de l’écosystème côtier mais aussi du fait de leur disparition par la pression de pêche. C’est à cette même période que des activités nautiques, comme le surf, se sont développées de façon exponentielle (surtout à partir des années 1990) sur ces zones moins peuplées par les requins que par le passé. Les usagers de la mer n'ont, par conséquence, pas ou très peu rencontré de requins dans le cadre de leur pratique à cette période.
Dans les années 1980, la prise de conscience de la dégradation de l’écosystème marin réunionnais a marqué le début d’une volonté de le préserver afin de pouvoir assurer sa sauvegarde et sa protection. Tout d’abord avec la création en 1997 de l’association Parc Marin Réunion qui entame un travail de réglementation et de protection concernant la pêche et la chasse sur ces zones. Ensuite en 2007 après 30 ans de travail et de concertation avec tous les acteurs de la mer, la réserve nationale marine de la réunion est créée. Elle repousse certaines activités hors de son espace (pêche loisir, jet-ski, chasse sous-marine…) et elle affirme la volonté de l'état de conserver et protéger cet écosystème menacé. Par ailleurs concernant le vecteur de pollution et de dégradation majeure que sont les eaux usées ; l'état a pris ses responsabilités en mettant en demeure toutes les communes de l'île de se mettre aux normes. La patience sera de rigueur sur ce sujet et nous veillerons à ce qu'il soit mené à bien par toutes les communes pour ne plus avoir de rejets non traités comme cela a pu être possible pendant des années avec les conséquences que l’on sait.
Aujourd’hui la diminution de cette pression anthropique a permis aux espaces marins concernés de retrouver une certaine tranquillité originelle. Ceci peut être une explication de la re-fréquentation de ces espaces côtiers par les requins. En effet, ils affectionnent ces zones pour se nourrir, particulièrement lorsque les conditions y sont favorables entre autre par forte houle persistante et eau sale suite à de fortes pluies mais de manière générale dès que l'eau offre une visibilité quasi nulle. Il est essentiel de noter qu’un récif parfaitement reconstitué avec un biotope en bonne santé devrait normalement être habité par des requins de récifs (gris de récif, pointe blanche de récif, pointe noire…). Si tel était le cas, ces animaux inoffensifs pour l’homme, en occupant la niche écologique, tiendraient à distance, de par leur présence, les grands requins comme le tigre et le bouledogue qui eux vivent plus au large sur des domaines appartenant au plateau continental. Malheureusement ces requins de récif ont disparu (éliminés par l'Homme) depuis longtemps de nos côtes. Il est essentiel donc de souligner que la fonction de la réserve devra à terme assurer et garantir le retour de ces animaux (non agressifs) essentiels à l’équilibre du milieu. Aussi est-il impératif de maintenir la réserve et de la protéger jusqu’à ce que les équilibres naturels soient rétablis.
Cette problématique d'attaques de requins est sans doute liée à trois phénomènes en particulier:
• Un développement exponentiel des activités nautiques dans un contexte où les requins avaient disparu.
• Le retour tout légitime des squales de grande taille sur ces zones où instinctivement ils viennent se nourrir dans des circonstances bien précises et maîtrisées.
• Le déséquilibre causé par l’homme dans l’harmonie de l’occupation des niches écologiques avec une fréquentation plus importante des grands requins en l’absence complète des requins de récifs, compétiteurs naturels des grands requins pour ces habitats.
Il nous semble important aussi de mettre en avant la problématique de la ferme aquacole de la baie de Saint-Paul. En effet, en dehors de toute étude d'impact sur le comportement et l'éventuelle sédentarisation des poissons tels que le requin bouledogue; il est légitimement possible d'affirmer que cette exploitation puisse jouer un rôle dans la fréquentation de nos côtes par ces animaux. En effet, les requins sont attirés par les poissons en frénésies alimentaires dans les filets-cages des bassins d’aquacultures. Ils s’approchent de ces filets, mais ne peuvent pas se nourrir; ils vont roder autour malgré la faim et quand la faim devient trop importante ils vont roder ailleurs. Là ils peuvent être attirés par d’autres vibrations telles que les quilles des planches de surf ou les battements des mains des surfeurs sur leurs planches allant rejoindre ou attendant la vague. Il est fort possible que cette installation attire les grands requins depuis leurs lieux de vie plus au large vers la côte et qu’ensuite ceux-ci explorent le littoral avant
de repartir.
Pour toutes ces raisons, il est urgent de changer notre perception de la réalité du risque requin car il est bien réel sur nos côtes. Pour cela, les autorités doivent réglementer l’accès à ces zones "à risque" en fonction des conditions de mer et interdire toute activité lorsque la visibilité est mauvaise. Il doit être mis en place un vrai projet de sécurisation (non létal pour les animaux) et de surveillance des plages lorsque celles-ci sont accessibles aux baigneurs et surfeurs. Le public pratiquant des activités nautiques doit être correctement informé sur la présence des requins et les habitudes liées à leur comportement alimentaire; et ainsi pouvoir prendre des décisions éclairées quand ils décident de pratiquer leur activité. Ce travail devra permettre à chacun de retrouver sa sérénité lorsqu’il
va fréquenter nos eaux côtières en évitant les rencontres entre homme et requins.
Nous refusons par contre que les animaux soient éliminés de quelques manières que ce soit pour des raisons faussement sécuritaires. Aussi nous rejetons avec force les propositions comme les filets anti requin et les drum lines qui pourraient être utilisées pour la « sécurisation » des lieux. L'exemple de l'Australie montre bien l'inefficacité total de ces filets puisque 61% des attaques de requins là bas ont lieu sur des plages soit disant protégées par ces filets. Les requins sont d'ailleurs pris dans ces filets en sortant de la zone délimitée non en y entrant…
Nous refusons également tout "prélèvement" de requin. Il ne s'agit là que de battues organisées. Réduire le nombre des prédateurs, tout le monde en convient, n’aura qu’une portée très limitée, cela ne constitue qu'une mesure d'apaisement publique dont les requins feraient inutilement les frais.
La réserve nationale marine doit vivre en l’état de la réglementation actuelle, et selon les engagements pris par l'état. Elle constitue la seule solution pour gérer de façon pérenne la conservation, la protection et le développement de cet écosystème unique et fragile déjà très menacé, que nous nous devons de transmettre aux générations futures. Les requins ont un rôle primordial à jouer dans l'équilibre de cette réserve.
Nous soutenons les études en cours qui ont été lancées mais nous dénonçons les moyens employés pour le marquage car les techniques ne sont pas adéquates, de plus nous regrettons le manque de communication qui entourent ces marquages. Nous avons rédigé un courrier aux autorités pour attirer leur attention sur cet état de fait. Autorités, qui jusqu'ici font la sourde oreille.
Nous soutenons avec beaucoup moins de retenue l’opération de marquage qui a commencé avec la Fédération de plongée.
Nous soutenons la sécurisation des aires de baignades des plages des Roches Noires et de Boucan Canot ; à condition que les solutions apportées restent pertinentes comme cela est le cas depuis début novembre sur la plage des Roches Noires. Ce dispositif doit être développé et étendu y compris à Boucan dans les plus brefs délais. Il en va de la santé du lagon et de la santé économique de ces secteurs.
Dans la même lignée, il est primordial d’interdire le rejet à la mer de restes de poissons près des côtes, dans les ports et à proximité des plages fréquentées.
Lutter contre le braconnage dans l’espace de la réserve est aussi un enjeu majeur car il attire les gros requins stimulés par les prises nocturnes.
Il convient aussi d'interdire la pratique de la chasse sous-marine à proximité des pratiquants d'activités nautiques.
Envisager un soutien économique aux activités qui peuvent être lourdement pénalisé dans les situations ou les conditions météo, favorable à la présence des squales, imposeraient de façon prolongée la fermeture des plages.
La cohabitation entre les hommes et les requins est possible à condition que tous les moyens soient mis en place pour informer, sensibiliser et protéger les citoyens réunionnais au sujet du requin. Notre île doit dès à présent assumer, informer et communiquer sur le fait que comme toutes les îles tropicales, ses eaux sont fréquentées par des requins qui peuvent s'avérer agressifs dans certaines circonstances que l’on sait parfaitement identifier.
Néanmoins les règles élémentaires de prudence couplées avec des mesures de surveillance des zones et d’information du grand public devraient permettre un retour à la normale sans que soit porté atteinte aux animaux.
Nous devons changer nos comportements, reconsidérer notre façon de percevoir la vie marine et apprendre à vivre avec ces animaux essentiels à la beauté et à la santé de l’écosystème marin réunionnais.
C'est une richesse inestimable et il convient de le considérer comme tel et de le préserver.
Pour les Océans,
Sea Shepherd Réunion Officiel"



