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"Diarrhée soudaine", "fantômes", "peur du noir" : ces petites angoisses dans la tête des traileurs avant le départ du Grand Raid

Ecrit par Lény-Huayna Tible, à Saint-Pierre – le jeudi 15 octobre 2026 à 06H33
Les coureurs récupèrent leur dossard, mercredi 14 octobre, à Saint-Pierre, avant le grand départ du Grand Raid. (Photo G.D)

La veille du départ, mercredi 14 octobre à Saint-Pierre, les coureurs ont beau afficher leur détermination, ils ont aussi leurs petites angoisses. Peur de se perdre, de croiser une silhouette dans la nuit, de voir leur corps littéralement lâcher ou de ne pas aller au bout. Avant les kilomètres, il y a déjà quelques scénarios qui tournent en boucle. Qu'y a-t-il dans la tête des Fous du Grand raid ?

Ils affrontent la Diagonale des Fous, une des épreuves les plus dures sur terre, ses 180 km, ses 10.000 mètres de dénivelé positif, ses changements de climats et ses sentiers cabossés, de quoi ces ultra-traileurs peuvent-ils bien avoir peur ? Mickaël, deuxième fois sur la "Diag", "entraîné et affuté comme jamais", connaît bien ce paradoxe.

"Moi, je peux courir 170 bornes dans les montagnes, assure-t-il, confiant. Mais dès que j’entends un bruit dans les forêts, je me transforme en gamin de six ans. L'année dernière, à trois heures du matin, j’ai vu une silhouette au bord du sentier. J’ai dit bonjour. Elle n’a pas répondu. J’ai accéléré, quitte à me mettre dans le rouge. Je n'ai pas fait demi-tour, évidemment, mais avec le recul je me dis que c’était sûrement un panneau indicateur." La nuit, après des heures d’effort, l’imagination prend parfois le relais.

Pas de peur du dénivelé colossal ou de la distance donc, plutôt d'une branche qui craque... "C'est l'idée".

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C'est une partie des aléas rencontrés sur le Grand Raid, sur lequel s'élanceront plus de 7.000 traileurs, dès jeudi 15 octobre avec le départ de la Diagonale des Fous (22 heures).

La scène prête à sourire. Mais c'est une des conséquences de ces longues heures passées dans les sentiers réunionnais, quand la fatigue brouille les repères et qu’un arbre, une ombre ou un bruit peuvent prendre des proportions inattendues.

Lucie, 28 ans, qui s’apprête à prendre le départ de sa première Diagonale, redoute justement ce moment. "J'ai l'habitude des longues distances, mais ce qui me fait peur, c'est la nuit en pleine forêt. J'ai un peu peur du noir et des films d'horreur. Le moindre bruit me fera sûrement sursauter. Il ne faut pas que je me retrouve seule."

Son compagnon, qui dispute sa deuxième Diagonale, ne parle pas de "fantômes". Mais il n’exclut pas que la fatigue en fasse apparaître quelques-uns. "Avec la perte de lucidité, il est fréquent de voir des formes étranges sur le parcours, entre les immenses montagnes, les racines, les arbres... Après tout, il y a une vie nocturne dans les cirques." Le cerveau devient-il complètement idiot après 30 heures de course ?

Le vide, les chiens et les autres surprises

La nuit n’est pas la seule à inquiéter les coureurs. Le vide, lui aussi, peut faire perdre un peu de leur superbe à ceux qui n’ont pourtant pas peur d’avaler les kilomètres, sur le papier.

Au départ du Trail de Bourbon, un autre Mickaël résume sa contradiction avec une franchise désarmante : "Je n’ai pas peur de faire 180 kilomètres, je n’ai pas peur de dormir dehors, je n’ai pas peur de souffrir. Par contre, quand je vois le vide à côté du sentier, je deviens immédiatement beaucoup moins courageux. Je regarde mes chaussures et je prie..."

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Thomas, qui s’apprête à courir sa troisième Diagonale, pensait avoir fait le tour des difficultés possibles. Les montées, les descentes, les ampoules, les crampes : tout était sur la liste. Il avait simplement oublié un adversaire de taille. "Je n’avais pas prévu de négocier ma survie avec un chien qui aboyait derrière un portail à quatre heures du matin au milieu de Mafate."

Cyril, lui, a identifié son principal ennemi : "La bifurcation ratée." Pour sa deuxième Diagonale lui aussi, il compte bien ne pas se tromper de chemin. "Mon obsession, c’est de rater une bifurcation. Je regarde le balisage tellement souvent que je pourrais reconnaître une rubalise les yeux fermés. Le problème, c’est que je regarde tellement les rubalises que je ne regarde plus où je mets les pieds."

"Il n'y a pas pire comme crainte que d'avoir des problèmes gastriques sans s'en rendre compte"

Certains coureurs ont des craintes dont on parle moins volontiers. Celles qui concernent le ventre, notamment. Clément, qui s’élance pour sa première Diagonale après avoir notamment couru le marathon en moins de trois heures, n’a pas oublié certaines images venues d’autres compétitions d’endurance.

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"On a tous vu ces images d'une athlète qui se chie dessus pendant une compétition d'Hyrox... Je pense qu'il n'y a pas pire comme crainte que d'avoir des problèmes gastriques, une diarrhée soudaine, sans s'en rendre compte, assure le jeune homme, athlète hybride. Après, nous sommes en pleine nature, mais pas totalement seuls non plus."

La perspective de devoir gérer une urgence digestive au milieu des autres coureurs "n’a rien de réjouissant". L'incontinence fécale peut faire pourtant partie du quotidien d'un traileur (et de tous les sportifs quand les corps sont poussés à des extrêmes). D’autant que, dans certaines montées, les concurrents avancent parfois à quelques centimètres les uns des autres. "On sera par moments tellement proches, que tu connais presque la respiration et l'odeur du gars devant toi à force", observe Clément. De quoi espérer que son estomac se montrera aussi discret que possible...

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D'autres connaissent eux aussi ces moments où le corps ne répond plus tout à fait comme prévu. "Il y a des choses qu’on préfère garder pour soi. Sur la Diagonale, le problème, c’est que ton corps peut lâcher prise à un moment donné. Quand tu commences à avoir la nausée au ravitaillement, tu espères juste que personne ne te connaît ou te reconnaît."

Trente heures avec soi-même

Derrière ces anecdotes, il y a pourtant des inquiétudes moins amusantes. Celle de la blessure, bien sûr, mais aussi celle de l’abandon. Un coureur préfère "rester anonyme", pour, dit-il, "ne pas subir davantage la pression du moment" : "Il y a d'abord la peur de la blessure, un classique. Mais moi, j'ai surtout peur de ne pas pouvoir finir, de devoir abandonner, de décevoir ma famille, me décevoir. Peur d'avoir fait toute cette préparation pour rien. Peur d'avoir honte."

D'autres, comme Alex, 24 ans, qui découvre lui aussi l’épreuve, résument une autre crainte avec sourire : "Peur de me perdre, peur qu'on ne me retrouve pas."

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Cyril se souvient, lui, de ce qu’il imaginait avant son premier départ, il y a deux ans. "Le plus dur, ce n’est pas toujours la montagne. C’est parfois de rester trente heures avec soi-même, en souffrance, un peu seul finalement. Au début, tu refais le monde. Après, quand ça commence à bien piquer, quand les fils se touchent et que les jambes tremblent, tu refais carrément toute ta vie. Et à la fin, tu te demandes pourquoi tu as répondu à ce message deux ans plus tôt et pourquoi tu as donné suite à ce fichu pari perdu..."

Au fond, c’est peut-être pour cela qu'il n'y a que les "Fous" pour prendre le départ.

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