"Ça risque de péter encore" : à Maurice, le spectre des émeutes raciales de 1999 ressurgit

Crise de l’eau, bavure policière, inégalités croissantes, drogues de synthèse, gouvernement impopulaire et opposition aux aguets… Les émeutes qui secouent l’île Sœur depuis le début de la semaine regroupent des ingrédients qui font craindre une situation explosive, comparable à celle engendrée en 1999 par la mort en prison du chanteur de seggae créole Kaya.
« Le pays va mal », lâche Percy Yip Tong, comme dans la chanson du reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly. Depuis le début des émeutes qui ont embrasé Maurice lundi 12 octobre, cet habitant de Tamarin (Ouest), 66 ans, relaye sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux des appels au calme, déplorant les violences ayant gagné villes et villages, entraînant la fermeture des écoles, l’arrêt des transports publics et l’instauration d’un couvre-feu dans le pays mardi soir.
Interprète auprès de la Commission de l’océan Indien, Percy Yip Tong est aussi une personnalité bien connue des Mauriciens : directeur artistique, il était, il y a trente ans, le producteur du chanteur de seggae Kaya, dont la mort en prison à Port-Louis en 1999 avait été le point de départ d’émeutes ethniques ayant fait quatre morts et chamboulé le pays. Et c’est avec inquiétude qu’il observe les derniers événements, alors que de nouveaux barrages sont érigés par les émeutiers ce mercredi 14 octobre.
"Le couvre-feu n'a rien changé"
« Le couvre-feu d’hier n’a rien changé. Il y a tous les ingrédients pour que ça reparte en émeutes raciales : des jeunes au chômage, des parents sans pension et la drogue de synthèse qui circule partout dans l’île », constate le Mauricien, contacté par Zinfos974. « Ça a commencé avec la crise de l’eau : des quartiers sans eau au robinet depuis plusieurs jours. Et quand ça a commencé à protester dans les quartiers populaires, le gouvernement a envoyé la police et l’armée », relate Percy Yip Tong, déplorant « une provocation. »

S’en est suivie, vendredi 9 octobre, « la bavure policière » à l’origine des graves blessures infligées à Elodie Thomas, une jeune femme touchée par balle alors qu’elle se trouvait dans le bus la ramenant du travail. « Là, avec les réseaux sociaux, ça s’est envenimé : des barricades, des incendies, des supermarchés vandalisés. »
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Depuis, les écoles ont été fermées, les salariés du privé invités à privilégier le télétravail. « En journée, ça va. A Tamarin, on voit les catamarans sortir pour emmener les touristes observer les dauphins. Mais le soir, mieux vaut ne pas traîner », prévient-il.
"Ils commencent à s'en prendre aux expatriés"
Le militant écologiste craint, comme à l’époque de Kaya, que ces émeutes prennent une tournure raciale, la communauté créole se sentant toujours maltraitée par l’ethnie indienne, majoritaire. « Les casseurs, sans doute aussi attisées par les trafiquants de drogue comme l’a dit le Premier ministre, commencent à s’en prendre aussi aux expatriés accusés de faire monter les prix. La pizzéria Cosa Nostra de Tamarins a été ravagée la nuit dernière. Elle est tenue depuis vingt ans par un Français apprécié de tous et c’est la meilleure de l’île, c’est vraiment triste. »

S’il condamne les violences, Percy Yip Tong dit cependant « comprendre la colère des gens. » « Quand on voit des villas de luxe avec piscine et qu’on n’a pas d’eau pour boire et se laver, il y a forcément de la frustration » observe-t-il.
Pour lui, cette situation est aussi l’exemple « de comment le changement climatique affecte un état insulaire, avec des pluies de plus en plus rares. » Face à la pénurie d’eau, l’impopulaire gouvernement de Navim Ramgoolam, dont l’opposition guette l’opportunité d’élections anticipées pour reprendre le pouvoir, a annoncé vouloir accélérer les projets de désalinisation d’eau de mer ou des mesures d’aides aux plus modestes pour s’équiper en pompes et collecteurs d’eaux pluviales.
"Le manque d'eau va empirer"
« Mais cela va prendre du temps. Qu’est-ce qu’il va se passer s’il ne pleut pas dans les quatre prochaines semaines ? Ça risque de péter encore car le manque va empirer. Et les météorologistes ne prévoient pas de pluie avant la saison cyclonique en décembre », s’inquiète l’activiste. Il était ce soir, comme la plupart des Mauriciens, dans l’attente de savoir si le gouvernement allait reconduire le couvre-feu. Ce qui a finalement été annoncé vers 18h30 ce mercredi 14 octobre, alors que la nuit s’annonçait encore agitée.

En cette période de vacances scolaires, Percy Yip Tong invite cependant les Réunionnais à ne pas renoncer à leur séjour à Maurice.
« La journée, c’est calme et on peut circuler. Il vaut mieux éviter de sortir le soir pour l’instant, mais il faut que les Réunionnais continuent de venir car le tourisme est l’un des principaux piliers de notre économie », conclut Percy Yip Tong.



