Qui espionne les négociations pour la rétrocession des Chagos ?
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L’affaire n’est pas banale et pourrait bien inspirer un thriller politique, sur fond d’espionnage entre superpuissances. La révélation par The Independent d'enregistrements d’échanges téléphoniques impliquant une diplomate britannique en poste à Maurice, divulgués sur la page Facebook d’un certain « Missie Moustass », a déclenché un séisme politique aussi bien sur l’île Sœur, actuellement en pleine campagne électorale, qu’au Royaume-Uni, où l’opposition a interpellé cette semaine le gouvernement au Parlement.
Il faut dire que la diplomate britannique concernée, Charlotte Pierre, n’est autre que la Haut-commissaire en charge des négociations avec le gouvernement mauricien sur le dossier ultra-sensible de la rétrocession de l’archipel des Chagos.
Passée par plusieurs théâtres d'opération parmi les plus chauds du globe, du Sud Soudan à Jérusalem, occupant aussi des postes à responsabilité aux Affaires étrangères dans plusieurs pays du Moyen-Orient, Charlotte Pierre est en outre une ancienne cadre de la Direction de la sécurité nationale du Royaume-Uni. Cette fille d'un couple de Mauriciens partis s’installer en Angleterre possède le genre de C.V. qui la rend peu suspecte de négligences avec son téléphone.
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L'une de ses conversations avec Ken Arian, un ancien conseiller spécial du premier ministre Pravind Jugnauth, datée de novembre 2022, a pourtant fuité sur les réseaux sociaux. Ancien agent d’accueil aéroportuaire devenu steward chez Air Mauritius, Ken Arian se pose aujourd’hui comme le patron de la société Airports Holdings, après une ascension fulgurante que L’Express de Maurice attribuait, dans une enquête de 2021, à sa grande proximité avec l’actuel chef du gouvernement mauricien.
Pravind Jugnauth, qui n’est pas assuré de conserver son poste après les législatives, a tenté de déminer le scandale des « Missie Moustass leaks » en évoquant un trucage réalisé à l’aide d’une intelligence artificielle. Mais quatre journalistes et trois hommes politiques, dont les conversations ont aussi été révélées par la même source, ont depuis attesté qu’il s’agissait bien d’échanges téléphoniques réels.
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Assailli par l’opposition à la Chambre des communes au sujet du piratage du téléphone d’une diplomate britannique, le ministre des Affaires étrangères travailliste Stephen Doughty a répondu qu'il ne souhaitait pas commenter des faits qui font l’objet d'une enquête menée par la police mauricienne. Stephen Doughty s'est borné à souligner que les enregistrements publiés ne concernaient pas les négociations en cours sur la rétrocession des Chagos.
Pas de quoi convaincre l’opposition et une partie de l’opinion publique britannique, qui agitent le mouchoir rouge de la Chine, suspectée à demi-mots d’être à l’origine d’une opération d’espionnage motivée par la présence de la base militaire US sur l’île de Diego Garcia. Contraint de se mouiller pour défendre la loyauté de Maurice, le ministre des Affaires étrangères anglais a fait valoir que l’île Sœur était l'un des rares pays africains à ne pas avoir rallié la Route de la soie.

L'île de Salomon, dans l'archipel des Chagos.
Car depuis que la Chine a favorisé l’élection en septembre 2023 de Mohamed Muizzu à la présidence des Maldives, un archipel proche de celui des Chagos, l’équilibre des forces dans l’océan Indien ne semble plus aussi favorable aux États-Unis. Le nouveau chef d’État des Maldives s’est ainsi fâché avec l’Inde, principal partenaire économique et militaire de Maurice, pour mieux se rapprocher de la Turquie, un allié du Pakistan.
Le fait que les Maldives contestent devant le Tribunal international du droit de la mer ses frontières maritimes avec Maurice, dans l’espoir de récupérer 45.331 km² de zone économique exclusive (ZEE), ajoute à la suspicion envers le géant chinois, qui déploie déjà de nombreux vaisseaux à partir du Sri-Lanka. Dans le cadre de son accord militaire avec les Maldives, rien ne semble devoir empêcher la Chine de militariser une île de l’archipel pour y construire un avant-poste de surveillance et de sécurité.
C'est du reste ce qu'ont déjà fait, avant elle, les États-Unis à Diego Garcia ou l’Inde sur l’île d’Agaléga, un autre confetti de l’empire maritime mauricien transformé en porte-avions corallien. Dans l’incapacité de surveiller son immense ZEE, Maurice a cédé cette prérogative à l’Inde, se plaçant de facto sous la tutelle du nationaliste Narendra Modi, dont les ambitions hégémoniques n’ont rien à envier à celles de Xi Jinping ou de Joe Biden.
Bien que partenaire des États-Unis dans le QUAD (avec l’Australie et le Japon), l’Inde n’en demeure pas moins un pays non-aligné, soucieux de son indépendance et investi d’abord dans son projet suprémaciste « Bahart » de reconquête de l'océan Indien. L'ancienne colonie anglaise se pose par ailleurs en partenaire pragmatique de la Russie et de la Chine au sein des BRICS. De quoi s’étonner que seule la Chine puisse être suspectée par certains élus du Royaume-Uni d’avoir piraté le téléphone de la diplomate Charlotte Pierre.
À l’heure des offensives 🇨🇳 d’encerclement de Diego Garcia appuyées de 🇹🇷 &🇵🇰 depuis les Maldives à l’ouest et Coco Island à l’est, dans un contexte d’accélération des positions de l’alliance Quad, impossible de croire à une réinstallation des chagosiens à Salomon & Peros Banhos https://t.co/qeXrVq8qpn pic.twitter.com/OHEMqJNHAC
— Laylã (@Leiyla08) March 7, 2024


