Guerre entre l'Urcoopa et Duchemann et Grondin : dans les coulisses du protocole de 2017

Il n'y a pas eu de « médiation » entre Duchemann et Grondin et le groupe Urcoopa. Cette situation a poussé l'administrateur judiciaire Me Langet, en charge du dossier Soficoop (banque de l'Urcoopa placée en sauvegarde), à déposer une requête en annulation du fameux protocole de 2017, qui rétrocédait, moyennant finance, l'abattoir Evollys à Duchemann et Grondin.
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120 millions d'euros de passif
Pourquoi une telle demande ? Elle émane de la situation financière de la Soficoop, intimement liée à l'abattoir Evollys. En cas de changement, Soficoop accumulerait 39 millions d'euros d'abandons de compte courant. Au-delà de ces abandons, la valeur de l'abattoir est estimée aujourd'hui à environ 73 millions d'euros (une estimation réalisée en 2021 par un cabinet indépendant). Pour le moment, il est prévu un rachat au terme de l'exercice comptable en cours – comme stipulé dans le protocole – d'un montant moyen de 10 millions d'euros. Conséquence ? De quoi creuser un peu plus un passif estimé à près de 120 millions d'euros. Il serait très difficile, voire impossible, pour la Soficoop de sortir de la procédure de sauvegarde. Un problème de taille pour l'administrateur judiciaire, mais surtout pour cette société en charge de financer tous les outils du monde coopératif agricole réunionnais.
D'où la demande formulée par l'administrateur judiciaire de prononcer la « résiliation » du pacte d'associés, jugé nécessaire à la sauvegarde de la Soficoop. Un pacte qui « porte une atteinte excessive » aux intérêts de la filière.
Mais comment en est-on arrivé là ? Nous avons pu mettre la main sur plusieurs documents internes. Des procès-verbaux de comités de surveillance qui permettent d'éclairer un peu plus les tractations opérées en 2017 entre l'Urcoopa, la Soficoop et le groupe Duchemann & Grondin. Des documents qui lèvent le voile sur les discussions de l'époque, qui ont conduit à la création d'une cascade d'entreprises gérant ou intervenant dans l'abattoir : Soficoop, Evollys Commercialisation, Holding Duchemann-Grondin (HDG), Éleveurs Duchemann-Grondin (EDG), Abattoir Duchemann et Grondin (ADG), Holding Evollys Production (HEP), Evollys Production (EP), Evollys Service Supports (ESP) et SNC Cocoteraie, dont les montages juridiques interrogent.
La majorité ou rien
Le 2 octobre 2017, le comité de surveillance de la Soficoop se réunit avec toutes les coopératives autour de la table pour discuter des contours du futur projet d'accord avec Duchemann et Grondin.
Au moment de la création de l'abattoir Evollys, les résultats financiers de l'outil n'étaient pas au rendez-vous. En plus des fonds privés, il faut savoir que la construction de l'abattoir a été possible grâce à un levier de défiscalisation et des financements publics de l'État et de la Région. Mais selon certains spécialistes, l'outil, mal calibré car trop grand, s'est avéré être un gouffre financier au démarrage en raison du positionnement des prix, du manque de volailles, mais aussi de la concurrence de l'abattoir Duchemann et Grondin. L'abattoir tournait à 40 % de ses capacités en moyenne...
Si la création de l'UFA (Union de la filière avicole) est actée, la question de la répartition au sein d'Evollys reste posée. 50/50 ou 51/49 en faveur de Duchemann ? Jérôme Gonthier, ancien président de l'Urcoopa, s'explique sur ce point : « Cédric Duchemann refuse d'aller plus loin sans avoir une majorité dans Evollys Production : la majorité pourrait se donner par le pourcentage d'intérêt, soit 51 % pour HDG, soit par une majorité aux deux tiers des droits de vote lors de l'acquisition des 50 %. » Raison évoquée ? Les risques pris. « Il est prêt à étudier ce partenariat, il est motivé pour développer la filière grâce aux apports des deux parties, mais à la condition de ne rien perdre et, plus encore, de gagner. Il demande aux membres du conseil si une autre solution est envisageable. Si oui, il se tient prêt à en discuter. »
Autour de la table, le président et l'auditeur de la CANE (Coopérative agricole Nord-Est), Philippe Dalleau et Pascal Quineau, émettent quelques réserves sur le montage proposé, préférant un deal à 50/50. « Cédric Duchemann est prêt à rompre les négociations s'il n'obtient pas cette sécurité sur Evollys Production. Il rappelle que l'affichage d'un 50/50 garantit effectivement une égalité dans le partage des dividendes, mais que dans le schéma, c'est bien HDG qui aura la direction du périmètre », répond Jérôme Gonthier.
Le premier protocole signé trois jours après ce comité
La question du rachat d'Evollys est également sur la table. « Le curseur a été placé entre un seuil plancher et un plafond de manière à ce que, plus les résultats sont élevés sur le périmètre, plus le prix de rachat sera élevé. La remarque est faite que si, dans sept ans, le périmètre dégage du cash, on ne retiendra pas le dilemme posé aujourd'hui et on reprochera aux dirigeants actuels d'avoir "donné" la société Evollys. » Ce qui est le cas aujourd'hui. Le « cash-flow » dégagé par le pool volaille a été de 24 millions d'euros, contre 14 millions initialement prévus dans le protocole.
Sur ce point, Gonthier assume : « C'est effectivement un risque pour demain, cependant je préfère assumer ce risque, car cela signifierait que la filière sera sortie d'affaire, plutôt que de devoir prendre le risque maintenant d'accuser encore plus de pertes et de remettre l'outil – et peut-être même le groupe entraîné dans ce naufrage – entre les mains des banquiers. » Sauf qu'aujourd'hui, ce risque évoqué pourrait bien se réaliser, en raison des contours du protocole signé qui risque de plomber l'avenir de la Soficoop.
Henri Lebon, alors président de la CPPR, aujourd'hui président de l'Urcoopa et en guerre contre Duchemann, avait initialement montré son intérêt pour le projet : « Soit on part gagnant avec Cédric Duchemann, soit on perd seul. De plus, il rappelle que « lorsque la filière volaille accuse des pertes, cela a des impacts pour le Groupe Urcoopa, mais également pour les coopératives. »
En aparté, Cédric Duchemann s'était expliqué sur ce point dans nos colonnes en septembre. « C’est la position de l'Urcoopa, alors pourquoi est-on venu nous chercher en 2017 ? Savez-vous que M. Henri Lebon lui-même a approuvé, en réunion de conseil d’administration, cet accord en disant que soit la Soficoop part gagnante avec Duchemann, soit la Soficoop perd seul ? On a bien compris que l’Urcoopa instrumentalise une procédure de sauvegarde pour revenir sur l’accord, signé sous aucune contrainte, ni menace, par toutes les parties. L’Urcoopa n’a jamais prouvé qu’elle était capable de développer la filière avicole au mieux des intérêts de éleveurs. La coopération est un outil parmi d’autres, ce n’est pas une garantie universelle de réussite, ni la seule voie possible. »
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Légende : Henri Lebon, président de l'Urcoopa et Cédric Duchemann, président du Groupe Duchemann et Grondin
Retour au comité de surveillance. Les autres membres maintiennent toujours la volonté de rester à 50/50 au sein d'Evollys. C'est ce qui sera finalement retenu par le comité de surveillance en octobre. Sauf que ces discussions, toujours en cours, vont aboutir à la signature, en catimini, trois jours plus tard du protocole, sans que les contours soient arrêtés par le comité de surveillance. Une signature actant 51% des parts à HDG. Quant aux annexes, elles seront paraphées durant le mois de novembre de cette même année.
Nouvelle exigence fin 2017
Mais en décembre 2017, la situation évolue encore. Les membres du comité de la Soficoop apprennent que les discussions sont difficiles en raison d'une « demande ultime et bloquante » de Cédric Duchemann. Sur la table ? Changer le nom d'Evollys pour transformer la dénomination sociale en Duchemann et Grondin. Pourquoi ? « En raison de la mauvaise image et du souhait de capitaliser sur une dénomination reconnue. » C'est finalement l'UFA qui est rebaptisée Éleveurs Duchemann et Grondin (EDG). « Pas possible de remettre en cause le projet sur ce sujet », fait remarquer Jérôme Gonthier dans le procès-verbal du comité de surveillance. « Certes, les mots ont de l'importance, et l'impression est peut-être d'enterrer près de 30 ans d'histoire, mais la raison nécessitait de tout mettre en œuvre pour réussir ce projet, d'autant qu'il n'y avait pas d'autres issues. »
Gonthier appelle à ne plus faire preuve de « nostalgie » ou « d'amertume » : « À notre niveau, il n'est plus possible de continuer avec des pertes de l'ordre de 5 à 6 millions d'euros par an. De ce point de vue, le projet à long terme paraît intéressant, ne serait-ce qu'en remplissant cette usine à 90 %. » Ce qui n'était pas le cas en raison de la concurrence frontale de l'abattoir Duchemann et Grondin de Grand Coude. Dans le protocole, il est bien précisé de rééquilibrer les quantités de volailles abattues entre Evollys et l'abattoir de Duchemann. Inévitablement, la situation de l'abattoir s'est améliorée financièrement, puisqu'ADG a récupéré l'ensemble des outils industriels...
Pour le comité de surveillance de la Soficoop de l'époque, le plan de sauvetage proposé est jugé cohérent. A noter qu'il était prévu la possibilité d'une révocation des sociétés pilotées Duchemann, si et seulement si, des pertes étaient réalisées pendant deux années consécutives. Ce qui n'aurait jamais pu arriver en raison du montage du dossier et des incidences de celui-ci sur la filière de la volaille à La Réunion.
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