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Abattoir Evollys : le président de la holding touche un salaire de 1 million par an

Grant Thornton, l'un des plus grands groupes mondiaux d'audit, de conseil et d'expertise financière, a été mandaté en octobre 2023 par l'Urcoopa pour réaliser une revue indépendante de « la situation financière ». Le cabinet s'est penché sur les conditions de la rétrocession des activités de l'abattoir Evollys au groupe privé Duchemann-Grondin, selon nos informations. En parallèle, nous avons pu mettre la main sur plusieurs documents qui mettent en lumière une gestion que certains qualifient de « déséquilibrée » des entités du pôle avicole, avec un contrôle direct ou indirect exercé par le groupe privé, au détriment de l'Urcoopa.
Ecrit par Julien Delarue – le dimanche 8 septembre 2024 à 15H28

Durant plusieurs semaines, début 2024, le cabinet Grant Thornton, spécialisé dans l'audit d'entreprises en difficulté ou en restructuration, a étudié de près la situation financière de l'Urcoopa et de sa filiale Soficoop, présentée comme la « banque » de la coopérative. Ce travail s'est concentré en particulier sur la situation délicate de l'abattoir Evollys, un actif clé qui est au cœur d'une bataille juridique entre l'Urcoopa et le groupe Duchemann-Grondin.

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L'importance financière de cet abattoir évidente est lié à un ensemble d'entreprises qui gravitent autour de lui, notamment Soficoop, Evollys Commercialisation, Holding Duchemann-Grondin (HDG), Éleveurs Duchemann-Grondin (EDG), Abattoir Duchemann et Grondin (ADG), Holding Evollys Production (HEP), Evollys Production (EP), Evollys Service Supports (ESP) et SNC Cocoteraie. La complexité des montages juridiques entre ces entités soulève de nombreuses questions. En parallèle de cet audit pour le moment confidentiel - une procédure est en cours devant le tribunal de commerce - nous avons pu avoir accès à un certains nombres de documents, préconisations, protocoles.

En 2014, Evollys Production a entrepris la construction d'un abattoir, dont le coût total est estimé à plus de 94 millions d'euros. Ce projet, inscrit dans un plan de défiscalisation, a été financé par divers moyens : des emprunts bancaires de 30 millions d'euros, des subventions publiques pour plus de 22 millions d'euros, ainsi que des apports d'investisseurs extérieurs à hauteur de 15,4 millions d'euros. Soficoop a également apporté 24 millions d'euros de financement intragroupe et 3 millions d'euros sous forme d'emprunt obligataire via Viveris, un fonds d'investissement. Ce financement mixte, impliquant défiscalisation et soutien public, visait à consolider l’ensemble de la filière avicole à La Réunion, un projet porté initialement par l'Urcoopa et le groupement d'éleveurs Avi-Pôle.

Un protocole qui change tout

Jusqu'en 2017, l'abattoir Evollys était détenu à 100 % par l'Urcoopa, via un réseau de filiales. Mais cette année-là, un protocole a été signé entre Soficoop, alors dirigée par Jérôme Gonthier, président de l'Urcoopa, et ADG, une entreprise liée au groupe Duchemann-Grondin. Ce protocole a marqué un tournant décisif, puisqu’il a conduit à la création d’une nouvelle société, EDG (anciennement Union des forces avicoles), née lors de la signature de ce qu’on appelle le protocole "Volaille de chair" en partenariat avec la préfecture. EDG est devenue le donneur d'ordre pour les deux abattoirs (Duchemann et Evollys) via un contrat de sous-traitance, et la locataire-gérante des fonds de commerce d’ADG et d’Evollys. Ce protocole a également donné naissance à deux holdings : HDG et HEP, désormais propriétaires des abattoirs Duchemann-Grondin et Evollys.

Il apparaît, selon les documents que nous avons consulté, que, malgré la nature coopérative et publique des financements initiaux, une grande partie du pôle avicole de Soficoop, qui appartenait à 100 % à l'Urcoopa, a progressivement basculé sous le contrôle de Cédric Duchemann. En dehors de la Soficoop et de l’Urcoopa, toutes les autres structures semblent être sous sa direction, que ce soit en tant que directeur général ou président.

Un autre problème majeur soulevé par certains documents concernerait la rémunération de la prestation d’abattage des volailles accordée par EDG à Evollys, sous la direction du groupe Duchemann. Le montant de cette rémunération ne semble pas suffisant pour permettre à Evollys de couvrir ses coûts opérationnels, ceux de ses filiales, ni pour honorer ses dettes financières. Le prix versé pour la prestation d’abattage ne permettrait pas à Evollys de dégager des bénéfices suffisants pour envisager une distribution de dividendes, ni pour autofinancer les investissements nécessaires à l’abattoir. Cette insuffisance de financement est confirmée par le recours à des emprunts bancaires pour financer des investissements à hauteur de 1,5 million d’euros.

Une partie significative de la « valeur ajoutée » captée par le privé

Résultat, une grande partie de la valeur ajoutée créée par Evollys Production et ses filiales semble être captée par EDG. Les résultats financiers d'EDG reposent principalement sur les produits d’Evollys, bien connus du public sous des marques telles que Ti Gayar, Crête d'Or, Grand Matin, Creolay et Fumets des Salazes. La redevance versée pour l’utilisation des fonds de commerce de commercialisation ne reflèterait pas la véritable valorisation de ces marques, ce qui aggrave le déséquilibre financier entre les entités.

Les écarts d’investissement entre le secteur coopératif et le secteur privé sont également frappants. À la fin de l’année 2022, le soutien financier apporté par Soficoop (groupe Urcoopa) à Evollys et EDG s’élèverait à environ 23 millions d’euros, comprenant plus de 10 millions d’euros d’avances en compte courant, ainsi qu'un peu plus de 13 millions d’euros sous forme de prêts intragroupes.

En comparaison, la holding Duchemann-Grondin n’aurait contribué qu’à hauteur de 1,5 million d’euros (avance en compte courant et apport en capital). Pourtant, c’est Cédric Duchemann qui dirige aujourd’hui l’abattoir et ses activités. Le montant de sa rémunération, en tant que président de la holding Duchemann-Grondin, versée par EDG, s’élève à 1 million d’euros par an, une somme jugée excessive par certains observateurs. Dans le détail des flux financiers analysés pour l’année 2022, seulement 200.000 euros ont été transférés de l'abattoir vers Soficoop, tandis que 6,4 millions d’euros ont été versés aux entités privées du groupe Duchemann-Grondin.

Un rachat entre 7 et 14 millions d'euros pour un abattoir qui en a coûté 94

De son côté, l'Urcoopa s'inquiète de la possible application de l'option d'achat prévue par le protocole de 2017 à la fin de cette année. Henri Lebon, président de l’Urcoopa, craint que « si tout tombe entre les mains du privé, Soficoop pourrait subir une perte colossale de 100 millions d’euros, entraînant l’Urcoopa et ses coopératives dans la tourmente ». Cette option d'achat permettrait au groupe Duchemann-Grondin de racheter Evollys pour une valorisation oscillant entre 7 et 14 millions d'euros, alors que l'abattoir a coûté 94 millions d'euros à construire. Ce scénario est d'autant plus préoccupant que les performances d’Evollys et de ses filiales dépendent fortement des prix de prestations fixés par EDG, sous contrôle direct du groupe Duchemann. En outre, la gestion de ces entreprises depuis sept ans par le potentiel acheteur soulève des questions, tout comme le coût de la présidence, qui a drainé plus de 7 millions d’euros au cours des sept dernières années.

Duchemann s'oppose et critique

Des documents et un audit qui ont forcément alimenté les arguments de l'administrateur judiciaire, Me Langet, nommé après le placement de Soficoop sous sauvegarde par le tribunal de commerce. Une requête en annulation du protocole de 2017, jugé trop risqué pour l'Urcoopa, a été déposée et doit être examinée par le juge-commissaire le 19 septembre prochain.

Cédric Duchemann, mis en cause par l’audit, a réagi chez nos confrères du Quotidien, s'inscrivant en faux et affirmant qu’il allait s’opposer à cette requête, tout en refusant de commenter davantage l’affaire. Il a laissé le soin à ses avocats de gérer le dossier, rappelant que l’abattoir avait été sauvé d’une impasse financière grâce à ses actions, permettant ainsi à l’Urcoopa de se dégager de ses cautions bancaires. Les représentants des salariés au sein du CSE d'Evollys ont décidé de déposer un préavis de grève illimitée pour ce lundi. Ils demandent fermement à l'Urcoopa de respecter l'application du protocole de 2017.

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Cependant, l’affaire pourrait bien prendre un autre tournant judiciaire. Une plainte avec constitution de partie civile a déjà été déposée par le groupement d’éleveurs Avi-Pôle en février dernier, et d’autres actions pourraient suivre, notamment sur le volet financier.

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