Revenir à la rubrique : Economie | Société

Filière volaille : L'Urcoopa refuse la privatisation de l'abattoir de l'Étang-Salé

Henri Lebon, président de l'Urcoopa, décide de rompre le silence sur le dossier de l'abattoir Evollys de l'Étang-Salé. Une véritable bataille juridique s'engage contre le groupe Duchemann-Grondin, suite aux propos tenus en juillet par son dirigeant Cédric Duchemann dans la presse. L'Urcoopa tient à garder le contrôle de l'abattoir pour préserver l'outil, les salariés, et toute la filière volaille à La Réunion. Pas question pour l'Urcoopa de céder cet outil à un acteur privé.
Ecrit par Julien Delarue – le vendredi 30 août 2024 à 18H38

Un rappel historique de la situation est nécessaire. Créé dans les années 90 par l’Urcoopa (Union Réunionnaise des Coopératives Agricoles), l'abattoir de l'Étang-Salé s'appelait à l'origine "Crête d’or". Devenu obsolète, il a été décidé de créer un nouveau site. À l’époque, un dossier de défiscalisation industrielle a été monté avec le soutien du groupement d’éleveurs Avi-Pole. L'Urcoopa obtient alors 23 millions d’euros de défiscalisation. Le projet coûte cher : 94 millions d'euros. Sorti de terre en 2014, le complexe devient Evollys. Un accord est conclu entre la Soficoop (banque interne qui collecte les bénéfices des sociétés de l'Urcoopa), alors présidée par Jérôme Gonthier, ancien président de l'Urcoopa, et la société HDG, dirigée par Cédric Duchemann. De cet accord naît une nouvelle société baptisée HEP. 1% des parts est cédé à Cédric Duchemann, ainsi que le poste de PDG de l’abattoir.

 

Etang-Salé: Un abattoir ultra moderne pour traiter 220.000 volailles par semaine

 

À l'aide d'un montage sophistiqué, la production et la commercialisation de l'abattoir, qui aura coûté 94 millions d'euros, en partie financé par des aides publiques, se retrouvent détenues par la société pilotée par Cédric Duchemann. La cession totale de l'outil devait intervenir d'ici à la fin de l'année 2024 au groupe Duchemann-Grondin.

Entre-temps, l'Urcoopa, placée en procédure de sauvegarde par le tribunal de commerce de Saint-Pierre, a décidé de s'attaquer sérieusement au problème de l'abattoir de l'Étang-Salé. Aidée par l'administrateur judiciaire, Me Langet, désigné dans le dossier, l'Union Réunionnaise des Coopératives Agricoles souhaite revenir sur le protocole d'accord conclu à l'époque. Une requête déposée par l'administrateur doit être examinée par le juge-commissaire du tribunal de commerce, courant septembre, pour mettre fin à un protocole qui constitue un véritable risque de « déséquilibre » trop important pour l'Urcoopa. En parallèle, un rapport a été produit par le cabinet Grant Thornton, à la demande de l'Urcoopa, sur les liens capitalistiques existants au sein de l'abattoir. Rapport qui visiblement pointe plusieurs problèmes.

Nous avons pu nous entretenir avec Henri Lebon, président de l'Urcoopa, sur l'épineux sujet de l'abattoir de l'Étang-Salé.

Henri Lebon, président de l'Urcoopa

 

Zinfos974 : Pourquoi sortir du silence aujourd'hui ?

Henri Lebon. "J'avais décidé de garder le silence, mais Cédric Duchemann l'a rompu. Il était essentiel de donner notre version pour que le public puisse faire la part des choses. Nous sommes à l'apogée de l'application du protocole. J'ai pris la tête de l'Urcoopa, il y a deux ans. Je me suis impliqué, j'ai vu des irrégularités et j'ai consulté autour de moi. J'ai expliqué la situation. On m'a dit que j'étais dans le vrai, le juste. En tant que président, je me dois d'aller jusqu'au bout, et je ne veux pas être celui qui aura abandonné l'abattoir. Je n'accepte pas cela. Les gouvernances de l'Urcoopa et de la Soficoop ne sont plus les mêmes aujourd'hui. L'Urcoopa découvre et dénonce."

Vous avez essayé de discuter avec Cédric Duchemann ? 

"Nous avons voulu négocier, mais nous avons essuyé un refus. Le groupe Duchemann-Grondin est resté campé sur sa position et ce protocole. La situation étant telle que nous avons rencontré le préfet, qui nous a rappelé que La Réunion est un pays de droit et que nous devions les faire valoir au tribunal. Nous l'avons pris au mot, et c'est ce que nous faisons aujourd'hui."

 

« Une société à 100% Urcoopa »

 

Pourtant, il explique avoir sauvé l'abattoir et veut que le protocole soit respecté ?

"Les trois premières années ont été difficiles, car au moment de démarrer, une enseigne de grande surface a décidé de transférer 70% de ses volumes vers l'abattoir de Duchemann (Grand-Coude). Et puis il y a eu la crise du poulet, les éleveurs dans la rue. Le préfet a signé un protocole dit « Volaille de chair » avec une spécialisation des deux abattoirs (Grand-Coude et Étang-Salé). Un protocole louable fait sous l'égide de l'UFA, l'Union des forces avicoles. Sauf que Jérôme Gonthier, à l'époque président de l'Urcoopa, a modifié le schéma de départ avec un avenant, transformant l'UFA pour créer EDG (détenue majoritairement par HDG, dirigée par Cédric Duchemann, NDLR). Duchemann prend la majorité de l'abattoir Evollys, on lui donne la direction générale à vie alors que c'est une société à 100% Urcoopa. Et depuis, Jérôme Gonthier est parti rejoindre le groupe Duchemann. Pur hasard ?"

Que prévoit ce protocole en cas d'application ?

"Il faut rappeler que l'abattoir Evollys est un outil de coopération, destiné à tous les éleveurs de La Réunion. On ne peut pas le laisser tomber entre les mains d'un privé. Si le protocole venait à être appliqué, le groupe Duchemann-Grondin rachèterait 50 % des parts pour 10 millions d'euros, alors que l'outil en lui-même a été évalué à 76 millions d'euros. Je rappelle aussi que cet abattoir a été réalisé et financé à près de 44 % par des fonds publics. Il est également le fruit d'une volonté publique de créer un outil pour l'ensemble de la filière."

 

« Mettre fin à ce déséquilibre invraisemblable »

 

Et si demain ce protocole venait à s'appliquer, quelles en seraient les conséquences ?

"Si demain tout tombait entre les mains du privé, la Soficoop enregistrerait une perte de 100 millions d'euros, entraînant l'Urcoopa et les coopératives avec elle. Il faut rappeler que l'Urcoopa a participé au financement de l'abattoir à hauteur de 43 millions d'euros, dont une grande partie (environ 30 millions d'euros) sous forme d'abandons de comptes courants."

C'est pour cela qu'une requête en annulation a été déposée par l'administrateur judiciaire ?

"Une action en annulation du protocole a été engagée par l’administrateur judiciaire dans le cadre de la sauvegarde de l'Urcoopa. Il s'agit de mettre fin à ce déséquilibre invraisemblable dans le montage. Ce n'est pas possible, il faut du bon sens et de la considération pour le territoire. Nous ne pouvons pas laisser des choses pareilles arriver, même si avec le directeur, nous nous en prenons plein la tête. Moi, je me lève le matin en me disant que je fais les bonnes choses et je mène ce combat tous les jours."

 

« Il est avant tout de mon devoir de rassurer les salariés de l'abattoir »

 

Je suppose que cette situation inquiète les pouvoirs publics, ainsi que les salariés de l'abattoir ?

"Les pouvoirs publics, les collectivités et l'État sont au courant de la situation. Mais il est avant tout de mon devoir de rassurer les salariés de l'abattoir. Ils ne doivent pas être inquiets. Personne n'a à craindre un licenciement en cas de réorganisation capitalistique et de la gouvernance. L'Urcoopa ne licenciera personne. Il faut absolument les rassurer et qu'ils n'écoutent pas les « rumeurs » qui circulent sur une faillite ou sur le fait que nous viendrions prendre de l'argent. Ils n'ont absolument rien à craindre sur ce point. Il s'agit de restituer à la filière et au monde coopératif un outil qui est le leur. Rendre à la filière ses droits."

 

 

Dans la même rubrique

0💬
Tri :