Saint-Benoît : un appel aux Réunionnais pour reconstituer la mémoire de l’ancienne usine de Beaufonds

Retenue par le Loto du patrimoine 2026, la distillerie de la Rivière du Mât s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre avec un vaste projet de restauration et la création d’un musée dédié à son histoire et, plus largement, à celle de la sucrerie de Beaufonds, fermée en 1995. Pour la raconter, elle lance un appel à tous ceux qui détiennent une part de cette mémoire : anciens salariés, habitants, familles, mais aussi détenteurs de photographies, plans, films, objets ou documents d’époque. Pour rassembler les mémoires avant qu’elles ne disparaissent.
L’histoire est partout présente à la distillerie Rivière du Mât, à Beaufonds. À l’entrée du site, c'est un ancien compteur d’alcool et son bac de stockage en cuivre, utilisés jusqu’au début des années 1990, qui accueillent les visiteurs et rappellent les méthodes de production d'autrefois. Plus loin, une ancienne colonne à distiller restaurée, des roues à cran, de vieux moulins ou encore les bâtiments en pierre témoignent de près de deux siècles d’activité industrielle.
Un site où les techniques du passé et les plus modernes se côtoient en permanence. La distillerie utilise notamment du gaz issu de son propre procédé de méthanisation pour alimenter sa chaudière et réduire sa consommation de fioul.
Un mariage entre le passé et le présent qui raconte, à lui seul, une histoire industrielle toujours en mouvement. Une histoire que la distillerie veut désormais rassembler, documenter et transmettre à travers un espace muséal.


Une histoire qui remonte aux années 1820
L’histoire industrielle de Beaufonds commence entre la fin des années 1820 et le début des années 1830. La sucrerie est créée par les frères Hubert Delisle et apparaît dès 1830 dans le registre de l’ingénieur Wetzell sous le nom de « Veuve Aguier et Delisle », nous apprend le Loto du patrimoine.
À cette époque, l’usine fonctionne grâce à des machines à vapeur, mais également à la force motrice hydraulique. Au fil des changements de propriétaires, elle est reconstruite, agrandie et régulièrement modernisée, tandis que le domaine se développe.
La distillation s’ajoute à cette histoire industrielle à partir de 1886. Pendant plus d’un siècle, les activités liées au sucre et au rhum vont ainsi marquer durablement Beaufonds, son quartier et plusieurs générations de familles de l’Est.
Lire aussi : Saint-Benoît : L’ancienne usine et distillerie de Beaufonds retenue au Loto du patrimoine 2026
La fermeture de la sucrerie, au milieu des années 1990, reste encore aujourd’hui un traumatisme dans la mémoire locale. L’activité de distillation, elle, se poursuit. Le site est racheté par la distillerie Rivière du Mât en 2012 (La Martiniquaise), qui préserve les vestiges du site et notamment sa cheminée emblématique, restaurée en 2023.
Inscrite à l’inventaire des monuments historiques depuis le 27 juin 2002, elle est construite en moellons et pierres d’angle de basalte appareillées sur un socle de base carrée et incarne le vestige de l’usine de la fin du XIXe siècle.


“Chacun détient une partie de cette histoire”
Pour Teddy Boyer, directeur de la distillerie Rivière du Mât, l’un des principaux défis consiste désormais à reconstituer cette mémoire collective.
“Aujourd’hui, chacun connaît un morceau de l’histoire de Beaufonds, mais personne n’en possède la vision complète. Certains ont connu l’époque de la sucrerie, d’autres celle de la distillerie. Nous voulons créer un fil conducteur qui raconte l’histoire du site depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui.”
C’est tout l’objet de l’appel lancé par la distillerie. Dans le cadre du projet de restauration des bâtiments historiques de l’usine, elle recherche des documents et des objets permettant de compléter ses archives : plans, photographies, films d’époque, outils, bouteilles anciennes, documents administratifs ou encore objets ayant un lien avec l’activité industrielle.
La recherche dépasse les seules limites de l’usine. La distillerie souhaite également recueillir tout élément permettant de raconter l’histoire du quartier de Beaufonds et la vie qui s’est organisée pendant des décennies autour de son activité.

Les témoignages des anciens ouvriers, techniciens, cadres et dirigeants sont également recherchés, tout comme ceux des habitants et des familles dont l’histoire est liée au site.
“Nous recherchons les témoignages de toutes les personnes qui ont travaillé ou vécu autour de Beaufonds. Chacun détient une partie de cette histoire (...) Nous avons la chance d’avoir un actionnaire qui a une véritable volonté de conserver et de restaurer ces bâtiments chargés d’histoire. Cela a commencé avec la restauration de la cheminée de Beaufonds et cela se poursuit aujourd’hui avec ce projet muséal”, souligne Teddy Boyer.
Cela avant qu'il ne soit trop tard : “Depuis la fermeture de la sucrerie en 1995, toute une partie de cette mémoire s'est progressivement effacée. Beaucoup de jeunes qui visitent le site aujourd'hui ne savent même pas à quoi servait la tour ou certains bâtiments historiques”, constate le directeur.


Des vestiges au milieu d’une distillerie moderne
L’intérêt de Beaufonds réside aussi dans la coexistence, sur un même site, de plusieurs époques de l’industrie réunionnaise, permettant de mesurer l’évolution des techniques et des conditions de travail, notamment liées à la sécurité, des barreaux et échelles à crinoline jusqu’aux escaliers sécurisés utilisés aujourd’hui.
Ailleurs subsistent d’anciens moulins, des pièces mécaniques ou encore des équipements liés aux premières installations de distillation. Certains vestiges ont même ressurgi au gré de travaux réalisés sur le site. Une ancienne fosse à mélasse, datant de la fin du XIXe siècle, a ainsi été redécouverte plusieurs années après la fermeture de la sucrerie, avec encore des traces de l’ancienne production.
Pour la distillerie, ces éléments constituent autant de pièces d’un puzzle qu’il reste à assembler.

Beaufonds, terre d’innovations
Le futur musée devra aussi rappeler le rôle joué par Beaufonds dans l’histoire des innovations industrielles réunionnaises.
Le site est notamment associé à Maxime Rivière, figure de l’industrie sucrière et dirigeant de Quartier Français. Plusieurs innovations techniques ont marqué cette période, notamment dans le fonctionnement des moulins et l’utilisation de la bagasse comme source d’énergie.
Cette capacité à innover constitue l’un des fils conducteurs que la distillerie souhaite mettre en valeur. Car, près de deux siècles après les premières machines à vapeur et les installations hydrauliques, Beaufonds continue d’adapter ses procédés de production.
Aujourd’hui, les technologies de méthanisation utilisées sur le site permettent notamment de produire du gaz réutilisé dans le processus industriel et de réduire le recours au fioul.

Des bâtiments fragilisés à restaurer
Avant de pouvoir accueillir ce musée, une partie du patrimoine bâti doit cependant être restaurée.
L’un des édifices concernés, aujourd’hui utilisé pour le stockage, présente un état de conservation hétérogène et plusieurs désordres structurels. S’il a conservé la totalité de ses murs en pierre, sa toiture en tôle ondulée est fortement dégradée et partiellement effondrée. Le bâtiment n’est donc plus totalement protégé contre les infiltrations d’eau.
Le programme prévoit notamment la réfection des maçonneries et la restauration des toitures. L’aménagement intérieur et la scénographie permettront ensuite d’intégrer les espaces restaurés au parcours de visite et à l’espace de dégustation déjà existant.

Un projet à 2,5 millions d'euros
Le chantier doit débuter au second semestre 2026 pour une livraison prévue à la fin de l’année 2027. Estimé à environ 2,5 millions d'euros, il bénéficie déjà du soutien de plusieurs partenaires publics, notamment de l'État, de l'Europe et de la Direction des affaires culturelles, qui devraient financer près de la moitié de l'opération.
La sélection de l’ancienne usine et distillerie de Beaufonds parmi les sites emblématiques du Loto du patrimoine 2026 doit permettre d’accompagner ce programme de restauration.
Il s’inscrit également dans le développement du "spiritourisme", un secteur sur lequel la distillerie mise pour renforcer l’attractivité touristique de l’Est de l’île.
Pour joindre la distillerie : 02 62 50 27 32 ou [email protected]


