Démolition à la Pointe au Sel : la mairie saisit la justice, le Conservatoire du littoral plaide l'urgence

Le sort d'une habitation historique à la Pointe au Sel est au cœur d'une vive confrontation administrative entre la mairie de Saint-Leu et le Conservatoire du littoral. Jugeant l'action de l'État « illégale », le maire Karim Juhoor annonce une offensive judiciaire et réclame une évolution du code de l'environnement. En réponse, le Conservatoire plaide la bonne foi, détaille plus d'une décennie d'accompagnement social et invoque la nécessité de sécuriser d'urgence une bâtisse « partiellement démantelée » par son occupant. Plongeon au cœur des arguments de deux institutions aux visions opposées.
Deux approches de la légalité et de la mémoire s'affrontent désormais à Saint-Leu. L'avenir de la Pointe au Sel, site naturel et historique majeur de l'île, fait l'objet d'un arbitrage complexe. D'un côté, la municipalité défend l'ancrage culturel et humain des familles de pêcheurs et sauniers ; de l'autre, le Conservatoire du littoral rappelle ses obligations de protection d'un domaine public hors de toute appropriation privée.
La mairie dénonce une méthode « illégale » et saisit la justice
Pour le maire de Saint-Leu, Karim Juhoor, l'intervention des services de l'État s'est faite au mépris des règles d'urbanisme élémentaires. « La démolition de la case de la famille Futole a été faite sans permis de démolition, c'est une action illégale d'un service de l'État », assène l'élu, affirmant « tomber un peu de sa chaise en découvrant ces accusations » de dérives foncières qui pèsent sur le site.
Bien que la commune reconnaisse que la famille occupait la parcelle sans titre de propriété officiel, Karim Juhoor conteste radicalement la méthode employée : « Ce qui me dérange, c'est la méthode car d'une part le Conservatoire du littoral vient faire respecter la loi très bien, mais d'un côté une partie du contrat qui est par exemple la gestion des dépôts sauvages, la gestion des squats n'est pas faite. C'est un peu une trahison de l'accord. » La municipalité a ainsi décidé de « déposer plainte pour acte de démolition illégale dans les très prochains jours », mobilisant ses services juridiques et des cabinets d'avocats.
Au-delà du cas de la famille Futole, l'édile souhaite porter le débat sur le plan législatif en interpellant les parlementaires réunionnais et ultra-marins pour faire évoluer un Code de l'environnement qu'il juge inadapté. « Être maire, c'est d'avoir une vision pour l'avenir de son territoire. Ce qui s'est passé à la Pointe au Sel dépasse le cadre de Saint-Leu. Nous appelons à une mobilisation autour d'une évolution du code de l'environnement qui ne prend pas en compte les spécificités des Outre-mer, où la préservation des environnements locaux se fait dans des lieux où il y a très souvent une forte présence humaine. Ils sont indissociables. »

Le Conservatoire plaide quinze ans de dialogue et l'urgence sécuritaire
Face à cette charge, le Conservatoire du littoral rappelle que sa mission, « depuis plus de 50 ans, relève de la protection et la valorisation des littoraux » et s'inscrit dans la gestion des « désordres fonciers liés à des autorisations verbales et/ou des constructions illicites. » L'organisme précise que sur ce site, une dizaine d'occupations sans titre ont déjà été traitées au cours des vingt dernières années, par voie amiable ou contentieuse, permettant notamment la remise en service des salines et la création du Musée du Sel.
Concernant le cas précis de la famille Futole, l'institution affirme avoir cherché une issue amiable depuis 2010. Elle rappelle qu'un premier permis de démolir avait été accordé par l'État le 16 novembre 2012, mais que le projet avait été reporté « pour des raisons d’accompagnement social des occupants de l’époque, ceux-ci ne pouvant se reloger dans le délai imparti. » Le Conservatoire dénonce par ailleurs des abus constatés sur la parcelle en 2022, mentionnant « l’installation d’un garage marron loué par les occupants à un garagiste et la présence d’épaves sur le site. » À la suite d'une mise en demeure de libérer les lieux, l'organisme assure que le dernier habitant a quitté la maison « de son plein gré, le 30 juin 2026. »
Sur la question cruciale du permis de démolir actuel, le Conservatoire du littoral admet une faille dans son calendrier : « Une décision précipitée de la part du Conservatoire du littoral a conduit au démarrage, le 8 juillet dernier, des travaux de démolition. » L'établissement explique avoir bien déposé une demande en mairie le 18 juin 2026 pour « actualiser le permis déjà obtenu en 2012 », mais être intervenu avant la fin de l'instruction en raison de l'état de la bâtisse. Constatée vide et « partiellement démantelée » (l'occupant ayant récupéré les tôles, portes et fenêtres), la maison présentait un « risque de squattage » et de sécurité publique. Interrompu dès le 9 juillet par un arrêté municipal, le Conservatoire a mandaté une entreprise ce 15 juillet pour clore le site et « dégager sa responsabilité en cas d’accident. »
Quel avenir pour le relogement et les vestiges ?
La question du relogement de la famille demeure un point d'achoppement. Pour le maire de Saint-Leu, le Conservatoire « s'étant lancé dans une démolition illégale, il doit participer à la solution de relogement de la famille concernée qui, pour l'instant, n'en a pas. » De son côté, l'organisme d'État affirme dans son communiqué sa « volonté de travailler avec le Maire de Saint-Leu pour veiller d’abord à la situation personnelle du dernier occupant. »
Quant à l'avenir physique du bâtiment à moitié détruit, la mairie refuse de raser l'ensemble et cherche à préserver les traces du passé. « On ne peut pas laisser une maison comme ça à moitié démolie pour des raisons de sécurité. Est-ce qu'on abattrait la partie la plus contemporaine et on garderait la partie la plus ancienne de maçonnerie qui date des années 50 ? C'est envisageable », avance Karim Juhoor. Le Conservatoire se dit lui aussi ouvert à une concertation avec les riverains pour « la conservation de l’histoire de la Pointe au sel et de ses patrimoines humain, paysager et naturel. »


