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Filière volaille : l'ultimatum sans concession du préfet pour mettre fin à une « guerre fratricide »

Ecrit par Julien Delarue – le jeudi 13 mars 2025 à 06H22

Patrice Latron, préfet de La Réunion, a adressé un courrier « salé » aux responsables des coopératives et acteurs privés de la filière volaille. Il demande instamment de mettre fin à ces « querelles intestines » et ordonne en parallèle la diminution de la production de volaille de 5 % chaque année tant que les outils de production ne respecteront pas les seuils autorisés ainsi que les normes environnementales et sanitaires. Un ultimatum censé sauver une filière et remettre tout le monde autour de la table ?

« Arrivé depuis trois mois sur l'île, je constate et déplore l'incapacité des acteurs professionnels à dialoguer entre eux pour construire collectivement un projet d'avenir pour la filière volaille de chair sur le territoire », explique en préambule le préfet Patrice Latron dans son courrier adressé aux acteurs de la filière. Il rappelle que cette production dispose d'atouts et de marges de progression, notamment en matière de souveraineté alimentaire. À ce jour, près de 50 % des poulets consommés à La Réunion sont des produits congelés importés.

Ce courrier daté du 24 février dernier ne manque pas de sel. Envoyé après plusieurs procédures judiciaires devant le tribunal de commerce et juste avant une énième confrontation devant le tribunal judiciaire entre l'ARIV et l'AEVR, il intervient dans un climat particulièrement tendu. Trop pour Patrice Latron, qui a décidé de mettre les pieds dans le plat, comme son prédécesseur Jérôme Filippini l'avait déjà tenté sans succès.

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Réduction progressive de 5 % par an de la production

« Les conflits qui s'exacerbent et les échanges réciproques qui se déroulent essentiellement par avocats et procédures judiciaires interposées mettent en péril l'avenir de cette production pourtant prometteuse. La destruction d’œufs à couver ou le recours massif et récurrent à l'enfouissement des déchets sont des pratiques qui ne peuvent perdurer et que je condamne », peut-on lire dans le courrier. Une guerre « fratricide » qui n'a que trop duré et dont les premières victimes sont les éleveurs et les consommateurs.

Bien décidé à taper du poing sur la table, le préfet a pris une décision radicale. « La position de l'État est désormais une totale neutralité en appliquant une approche régalienne de la situation. Je vous demande en conséquence de réduire la production pour respecter strictement les règles sanitaires et environnementales. Cette réduction sera progressive de 5 % chaque année jusqu'à ce que chacun des outils de production, existants ou à venir, respecte son niveau de production autorisé. » L'objectif est clair : « Sortir de cette ornière délétère cette filière volaille de chair à laquelle je crois avec une très forte conviction. » La balle est désormais dans le camp des coopératives et acteurs privés.

Divergences entre acteurs de la filière

Cédric Duchemann, patron de l'abattoir Evollys, et Henri Lebon, président de l'Urcoopa et ex-président de la CPPR (en charge des deux usines de traitement des déchets issus de la volaille, à savoir la Sica Aucre et la Sica Sable), ont des visions divergentes du problème, reflet des tensions qui transpirent devant les tribunaux réunionnais depuis plusieurs mois.

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« Aujourd'hui, c'est un problème de déchets, nous n'avons pas la capacité de traitement des sous-produits. C'est pour cela que l'on nous demande de diminuer nos volumes tant que ces usines ne seront pas opérationnelles », explique Cédric Duchemann, responsable de l'abattoir Evollys de l'Étang-Salé. Il pointe du doigt l'incapacité de la Sica Aucre à traiter les déchets. « C'est un problème de la CPPR et d'Henri Lebon. Ils auraient dû augmenter leur capacité », poursuit-il. Interpellé par le préfet en tant que transformateur, Cédric Duchemann s'inquiète des conséquences possibles de cette décision. « Tant qu'il n'y aura pas de nouvel outil, le préfet ne reviendra pas sur sa décision. Nous portons un projet de construction d'une usine de retraitement », assure-t-il, précisant avoir obtenu une autorisation de la DEAL. Mais à l'écouter, si rien n'avance rapidement, des conséquences sociales sont à craindre, aussi bien à l'abattoir que chez les éleveurs.

Le plan de souveraineté alimentaire prend du plomb dans l'aile

Les éleveurs d'Avi-Pole sont également dans l'expectative. « Nous ne comprenons pas cette baisse de 5 %. Nous avons toujours respecté l'arrêté préfectoral de volume de production qui date de 2022 », expliquent-ils. Ils pointent cependant les « installations sauvages » d'éleveurs qui menacent tout l'écosystème de la filière. « Nous aimerions bien que le préfet mette de l'ordre là-dedans. »

Tout comme ils s'interrogent aussi sur la dernière publication de la DAAF (Direction de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt), qui vante le dynamisme de la filière volaille tout en rappelant ses perspectives : « Dans le plan de souveraineté alimentaire de La Réunion, signé en octobre 2023, les acteurs de la filière volaille se sont fixés comme objectif d’atteindre un taux de couverture de 47 % et une production de 24 100 tonnes équivalent carcasse à l’horizon 2030. » Avec ce courrier, ce plan prend du plomb dans l'aile.

Une nouvelle unité capable de traiter 26.000 tonnes ?

De son côté, Henri Lebon a une toute autre analyse. « La Sica Aucre avait demandé à s'agrandir, mais l'Urcoopa a progressivement perdu la main sur la filière, laissant Duchemann entrer en jeu. Une dizaine de réunions ont eu lieu, au cours desquelles il est apparu que Duchemann n'était pas venu pour collaborer, mais plutôt pour monter sa propre unité. Cette situation a engendré une perte de temps, ainsi que la suppression des subventions et de nos autorisations, nous obligeant à tout recommencer », précise-t-il. « Deux projets ont alors été soumis aux instances de l'État. Après présentation, c’est le projet de la Sica Aucre qui a été retenu en 2021. Mais entre-temps, la mairie de l'Étang-Salé, où devait se monter la nouvelle usine, a bloqué le dossier en refusant le permis et les autorisations nécessaires. L'administration a exigé que la CPPR ne ferme pas son unité tant que ses 13.000 tonnes de déchets ne seraient pas prises en charge. Un engagement a donc été pris pour construire cette nouvelle unité. Cela prend du temps et, avec l’arrivée d’un nouveau préfet, la tension est montée. Ce dernier, agacé, menace aujourd'hui de réduire la production. »

Henri Lebon assure que la nouvelle unité de la Sica Aucre permettrait de traiter entre 25.000 et 26.000 tonnes de déchets. De plus, elle offrirait la possibilité de relancer la production de volaille et de prendre en charge les autres abattoirs de l’île. De quoi répondre aux attentes du préfet ? Bien que validé par l’administration, le projet reste en attente. Une rencontre avec le préfet doit avoir lieu, et un courrier est sur le point d’être envoyé pour répondre à Patrice Latron.

« Cette situation est née de l'inaction de l'État »

Eleveurs, coopératives et acteurs privés ont pris acte du courrier, mais expriment une certaine perplexité face à son contenu. « On a l'impression d'être des gamins irresponsables », lâche un fin connaisseur du sujet. « C'est je cogne et maintenant on doit répondre. » Un courrier aux allures d'ultimatum qui ne passe pas très bien. Sauf qu'il s'agit pour le préfet de remettre rapidement de l'ordre dans une filière incapable de se parler depuis trop longtemps.

Mais un regret revient dans le monde coopératif : celui de ne pas avoir vu l'État utiliser son pouvoir régalien il y a quelques années. « Il n'y aurait pas eu de protocole sur l'abattoir Evollys. On aurait pu éviter tout ça. Cette situation est née de cette inaction de l'État. »

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