Guerre de la volaille : entre Cédric Duchemann et l'interprofession, rien ne va plus

Un nouveau front judiciaire s'ouvre entre Cédric Duchemann et l'interprofession de la volaille. Assignées devant le tribunal judiciaire, l'ARIV et l’un de ses membres, l'AEVR, doivent répondre de plusieurs manquements, selon Cédric Duchemann, à la tête de l'association regroupant les abattoirs de l'île. Les griefs reprochés ? Non-respect des statuts, absence de présidence tournante ou encore gestion opaque des fonds destinés à la filière. Pour toutes ces raisons, l'AAVR réclame la désignation en urgence d'un administrateur judiciaire. Du côté des éleveurs, on rejette l'ensemble des accusations.
Énième front judiciaire ouvert entre les différents acteurs de la filière volaille à La Réunion. Alors qu'une décision est toujours pendante dans le dossier qui oppose la Soficoop (banque de l'Urcoopa) à Duchemann et Grondin dans la gestion de l'abattoir Evollys de l'Étang-Salé, Cédric Duchemann et l'Association des abattoirs de volaille de La Réunion (AAVR) assignent devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis l'interprofession ARIV (Association réunionnaise interprofessionnelle de la volaille) et l’un de ses membres, l'AEVR (Association des éleveurs de volailles de La Réunion).
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Une demande pour désigner un administrateur judiciaire
Au sein de l'ARIV, fondée en 1994, plusieurs familles professionnelles se partagent la gouvernance : les producteurs (AEVR), les importateurs (SICR), les distributeurs (CPME), les transformateurs (AAVR) et les provendiers (ARIC). Dans le cadre de l'assignation délivrée et que nous avons pu consulter, l'Association des abattoirs de volaille de La Réunion demande l’annulation des résolutions prises lors de l'assemblée générale de l'ARIV en octobre dernier. Cette situation pousse l’association des abattoirs de volaille à réclamer la désignation en urgence d'un administrateur judiciaire au sein de l'ARIV pour administrer l'association le temps de convoquer une nouvelle assemblée générale et désigner une nouvelle présidence.
Pourquoi cette demande ? L'Association des abattoirs de volaille de La Réunion, qui regroupe la société HDG (Holding Duchemann et Grondin), l'Abattoir de la Plaine (piloté par la famille Techer), Evollys et la Société d’abattage de Grand Coude aux mains de HDG, dénonce la mainmise des éleveurs de volailles sur la présidence de l'ARIV. Dans les statuts de l'interprofession, il est stipulé qu’un système de présidence tournante doit être mis en place pour éviter qu'une famille ne prenne le contrôle. Or, selon les représentants des transformateurs, ce n'est plus le cas.
« Depuis 2023, en dépit des statuts et en particulier du principe de présidence tournante, l'AEVR conserve indûment la présidence de l'ARIV », peut-on lire. Elle soupçonne aussi une entente entre le SICR et l'AEVR pour garder la main sur l'interprofession. « Il apparaît que le SICR et l'AEVR se sont entendus afin de perpétuer la présidence de l'AEVR en violation des stipulations statutaires et de l'intérêt de chacune des familles membres de la filière avicole. » Pour les transformateurs, cette situation est jugée intolérable et ne doit pas perdurer.
"Des doutes sur l'utilisation des fonds et la sincérité des comptes »
Cette sortie judiciaire est aussi motivée par des enjeux financiers. On apprend que l'Association des éleveurs de volailles de La Réunion, présidente de l'interprofession, a décidé de dissoudre le comité de gestion Fodavi (Fonds de développement avicole). Selon les plaignants, il s'agit d'une décision unilatérale. Le Fodavi est une caisse interprofessionnelle qui répartit les cotisations encaissées entre les différents membres, selon les besoins de l'interprofession. Au-delà de l'interprofession, la DAAF ou encore la DEETS y siègent. Le financement de l'ARIV est assuré à parts égales par les fonds propres de ses membres et les fonds européens. Cédric Duchemann et sa société EDG évoquent des versements mensuels entre 3 et 5 millions d'euros à l'ARIV pour permettre le financement du Fodavi. Sauf qu'à l’écouter, il n'y a plus « aucune visibilité » sur les entrées et sorties, et les retards de règlement s'accumulent... « Cela laisse douter de l'utilisation des fonds par l'AEVR, en qualité de présidente, et plus encore sur la sincérité des comptes de l'ARIV », peut-on lire. Des accusations particulièrement graves.
Outre l'assignation, un courrier envoyé en février dernier par Cédric Duchemann à l'ARIV signale « des difficultés grandissantes dans la mise en œuvre des accords professionnels », évoquant une « tension continue de trésorerie » sans aucun rapport avec les financements du Posei. Il réclame la convocation d'un comité de gestion Fodavi pour évoquer en urgence ce problème. Pour le moment, il n'a pas été entendu sur ce point.
"M. Duchemann ne partageait plus nos valeurs"
Du côté des éleveurs, le discours est tout autre. « Dois-je rappeler que l'AAVR a démissionné en 2022 car M. Duchemann ne partageait plus nos valeurs. Si nous n’allons pas dans leur sens, ils ne sont plus d'accord avec nous. Résultat : l'interprofession leur a collé un blâme. Ils ont un blâme, ils démissionnent, ne paient plus les éleveurs et mettent l'interprofession en assignation », s'insurge Patrick Leveneur, à la tête de l'AEVR et d'Avi-Pole. À l’écouter, la démission en 2022 a repoussé la présidence tournante au sein de l'ARIV. « Au-delà de ce nouveau problème, j'ai encore dit ce matin au SGAR (Nathalie Infante, secrétaire générale aux affaires régionales, NDLR) qu'il faut régler la situation rapidement. La seule solution est qu'il parte », lâche-t-il. Patrick Leveneur rappelle également que l'abattoir Evollys ne leur appartient pas. « Ce sont les éleveurs qui ont fait ça. Je rappelle que nous sommes une coopérative, nous ne sommes pas dans le business. Notre intérêt repose sur les bonnes conditions d'installation de nos agriculteurs. Eux sont en train de détruire le système. »
Cette guerre de tranchées entre les éleveurs et les transformateurs n'est pas une surprise. Patrick Leveneur est également en conflit ouvert avec Cédric Duchemann. Plusieurs plaintes ont été déposées. En février 2024, une plainte avait été déposée par Avi-Pôle et son président pour des faits d’abus de biens sociaux, détournement de fonds publics et corruption. La coopérative réclame 2 millions d'euros de préjudice et surtout une nouvelle gouvernance de l'abattoir pour préserver toute une filière, ses éleveurs, et in fine les consommateurs. Des accusations rejetées en bloc par Duchemann et Grondin. Plus récemment, Avi-Pôle et ses éleveurs de volailles exigeaient de la société Éleveurs Duchemann et Grondin (EDG) le paiement de 500.000 euros d'arriérés de factures. Ils pointaient du doigt EDG pour ne pas respecter la hausse de 9 centimes par kilo de poulet jaune arrêtée par l’interprofession. Une hausse jugée « unilatérale » par EDG.
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« Il est essentiel que l'État joue son rôle d'arbitre"
Comment sortir de cette guerre qui ressemble de plus en plus à une impasse ? Selon un observateur, il faudrait surtout que l'État prenne enfin une décision dans ce dossier, car le risque de voir imploser la filière volaille est bien réel. « Il est essentiel que l'État joue son rôle d'arbitre au risque de voir une filière bien structurée disparaître. » Entre la bataille juridique autour de l'abattoir et les plaintes en cascade déposées entre éleveurs et transformateurs, la situation est particulièrement tendue et pourrait, à terme, avoir de graves conséquences pour le monde agricole et, en bout de chaîne, pour les consommateurs.


