Un Réunionnais parmi les 50 violeurs de Mazan

“Journée avec Bill le 21/09/18.” Il faudra que les policiers effectuent un important travail de recoupements avant de mettre un nom sur chacun des hommes qui se cachent derrière les pseudos accompagnant les milliers d'images de viols orchestrés par Dominique Pélicot sur son épouse. Au début de l'enquête en novembre 2020, les policiers récupèrent la facturation détaillée du portable de Dominique Pélicot chez qui plus de 3.800 vidéos et photos ont été saisies. Les images immortalisent des scènes de viols perpétrées par des dizaines d'hommes sur son épouse endormie et manifestement droguée.
“Bill”, comme beaucoup d'autres, reste un mystère aux yeux des enquêteurs. Car les opérateurs téléphoniques conservent les données de leurs clients pendant une durée maximale d'un an. Ce qui ne permet pas de remonter aux échanges antérieurs à novembre 2019. Or, à en croire les fichiers annotés par Dominique Pélicot, le viol commis par le mystérieux “Bill” remonte au 21 septembre 2018.
Pour établir son identité, les policiers disposent d'abord des photos des violeurs extraites des vidéos. Mais ils ont un autre atout dans leur manche. Sur l'iPhone de Dominique Pélicot, ils ont extrait une liste de numéros dans la rubrique “Apple contacts bloqués”. Ils vont donc s'échiner à retracer les numéros en question et à se procurer parallèlement les photos des personnes correspondantes auprès des organismes qui gèrent les demandes de passeports et de cartes d'identité. Il leur faut ensuite comparer les clichés. C'est ainsi que “Bill” finit par être retracé. La photographie de sa carte nationale d'identité présente un homme aux cheveux ras. Elle est en tous points conforme au visage de l'homme, acteur des viols du 21 septembre 2018. Pas de doute, le Réunionnais Jean T., 46 ans à l'époque, est l'un des 50 violeurs de Mazan.
“Bill” recruté sur “Coco.fr”
Né en 1972, le Portois vit au moment des faits à Villeurbanne, en région lyonnaise, où il travaille comme couvreur pour gagner sa vie. L'ouvrier, qui vit en concubinage avec une femme depuis près de huit ans, a toute sa famille à La Réunion. Lui-même a passé le clair de son temps sur son île natale. Hormis son service militaire effectué à Tours, il y a fait de courtes études avant de raccrocher un bac professionnel en travaux paysagers. Puis, il a occupé plusieurs contrats dans les services espace vert de plusieurs communes de l'île.
Ce n'est qu'en 2011 que Jean T. décide de s'installer en métropole pour trouver du travail après une période de chômage. En région lyonnaise, il devient donc couvreur. Profil lisse, plutôt renfermé et ayant peu ou pas d'amis, il mène une vie discrète et sans histoire. Son casier judiciaire est vierge bien qu'il ait eu des ennuis avec la police à 18 ans pour un simple vol à la roulotte. Secrètement, il se connecte de temps à autre sur des sites de rencontres comme “Place libertine” ou encore le sulfureux site “Coco.fr”. Placé en garde à vue en janvier 2022, le Portois explique s'y connecter sous l'alias “Black de Lyon”. Il ne se souvient pas de ses autres pseudos et surtout pas de celui de “Bill”. Il n'a pas davantage gardé la mémoire d'un salon baptisée “À son insu” sur Coco.fr dont on devine qu'il était l'œuvre de Dominique Pélicot.
“Il m'a proposé un verre de coca”
À l'énoncé du nom de la victime et de celui de la commune de Mazan, Jean T. feint d'en avoir plus aucun souvenir. Puis il se souvient vaguement d'un rendez-vous pris sur “Coco.fr”. “Je suis gêné de parler de cela, c'est intime”, explique-t-il aux policiers comme s'il s'agissait d'un simple rendez-vous galant. Finalement, il se montre un peu plus précis. “J'ai rencontré un homme qui est venu me chercher sur un parking. Il m'a fait entrer chez lui et m'a proposé un verre de coca. Il voulait que je le regarde en train de baiser sa femme. Puis, je me suis réveillé dans ma voiture. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Peut-être qu'il m'a drogué...” En écoutant son récit, l'enquêteur tique. Il lui demande s'il “a entendu parler de cette histoire dans la presse”. Ce à quoi le Portois rétorque comme si cela était interdit : “Non, je vous jure.”
Au fil de l'audition, les policiers finissent par présenter à Jean T. des planches photographiques où il apparaît nu en train d'avoir des rapports sexuels avec une femme allongée sur un lit. Elle est inanimée et ses yeux sont clos. La seule trace de vie qui se dégage d'elle sur la vidéo se limite à des ronflements réguliers. “Je ne sais pas pourquoi je figure sur cet album. Je pense que je me suis fait manipuler (..) Je ne sais plus si cette dame était participative. Je ne pense pas avoir fait l'amour avec cette femme”, ose le suspect contre toute évidence.
“Sa femme était en tenue sexy, allongée sur le ventre”
Face à la juge, il n'est guère plus prolixe et conteste avoir eu le moindre rapport sexuel avec l'épouse de Dominique Pélicot. “Nous sommes allés dans la chambre. Sa femme était en tenue sexy, allongée sur le ventre. Lui, il a commencé à faire l'amour à sa femme. J'ai regardé et après, je ne me souviens plus de rien”, s'enferre-t-il. Au-delà des images particulièrement glauques, la retranscription des échanges verbaux entre Dominique Pélicot et Jean T. pendant les viols reprochés ne laissent aucun doute sur leur complicité coupable. Pélicot filme la scène. Il insulte copieusement sa femme, précisant entre deux insanités qu'elle n'aime pas les blacks. Il livre aussi des consignes abjectes à un Jean T. qui s'exécute sans broncher. Les images sont insoutenables.
À propos des viols, la magistrate rapporte à Jean T. la position de Dominique Pélicot : “Ils sont tous parfaitement au courant que je la drogue et que ça se passe à son insu. Ils le savent et je les préviens que je vais filmer et prendre des photos. Tous le savent, sinon ils ne viennent pas.” Sa réponse est quelque peu lunaire : “Ah ben, il se trompe complètement. M. Pélicot ne m'a rien dit là-dessus parce que si c'est pour avoir des problèmes comme ça, moi, je ne viens pas chez lui.” Avant de quitter le bureau de la juge, il conclut ainsi sa déposition :“Je vois que je suis poursuivi pour un viol, mais je ne suis pas un violeur et je ne serai jamais un violeur...” C'est souvent le cas avec les violeurs ordinaires qui sont en apparence bien sous tous rapports : ils refusent tomber le masque pour être jugés comme des criminels.


