"Travail énergétique", "liqueur de jade", "bébé magique"… Un maître de Tai-chi de Saint-Denis condamné à dix ans de prison pour les viols d’une élève sous emprise

Accusé d'avoir usé de son emprise mystique afin d’imposer des relations sexuelles à une de ses élèves entre 2016 et 2018, un maître de Tai-chi de 71 ans a été condamné jeudi 2 avril à dix ans de prison par la cour criminelle départementale de La Réunion.
« Il me disait que j’étais l’élue, sa semblable. Il était aidant, valorisant, il m’avait mise en confiance... » Huit ans plus tard, le récit de cette période sombre de sa vie bouleverse encore Julie*, mère de famille et cadre de banque à Saint-Denis. Pendant trois heures, jeudi 2 avril, elle a raconté à la cour criminelle départementale de La Réunion comment elle était tombée à l’âge de 30 ans sous l’emprise d’Albert Ma-Tsi-Leong, son ancien maître de Tai-chi et de Qi gong de 71 ans, jugé pour viols, agressions sexuelles et abus de faiblesse.
Groupe de "méditation"
Un retraité, ancien infirmier en radiologie du CHU, qu’elle rencontre en 2016 par le biais d’une naturopathe recommandée par sa sœur aînée, alors qu’elle connaît des problèmes de santé persistants. Assistant dans un premier temps à des séances de Qi gong « classiques » à Bellepierre ou dans un dojo de Saint-André, elle est progressivement invitée dans un second groupe de « parole et de méditation » qui ne comporte que des femmes.
C’est là que le maître va asseoir, petit-à-petit, son emprise sur la jeune femme. « Il me disait que j’avais le potentiel pour trouver l’harmonie, devenir une meilleure épouse et guérir de ma maladie », retrace Julie. « Il nous parlait de l’importance du périnée, du troisième œil, du libre-arbitre… »
Le sexe comme "cheminement" vers l’harmonie
Mais au cours d’une de ces séances fin 2016, alors qu’elles ne sont plus que deux élèves plongées dans un état « de transe, voire d’hypnose », surviennent les premiers attouchements. « Tu vas développer la clairvoyance » disait-il, demandant à mélanger leur salive, appelée « liqueur de jade. »
« Quand j’en ai parlé à ma sœur, elle m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’il savait ce qu’il faisait », raconte Julie. Au fil des semaines, les séances de méditation se poursuivent, et la jeune femme voit son « gourou » s’immiscer de plus en plus dans sa vie privée et l’isoler de ses proches, en plus de lui imposer désormais des relations sexuelles. Même si le terme n’est jamais employé.
Le maître, qui prétend descendre d’une lignée de « manoushis », des êtres ayant atteint l’illumination dans la culture taoïste, parle de « travail énergétique » ou de « cheminement » lorsqu’il est question de sexe, persuadant sa proie que « la maladie reviendra » si elle ne se soumet pas.
Julie découvrira plus tard qu’elle n’est pas la seule dans ce cas. D’autres jeunes femmes ont eu affaire au « chemin » prôné par le professeur. Y compris sa propre sœur, dont on apprendra que le troisième enfant est le fruit de son union adultérine avec le maître.
Un "harem" à la mécanique sectaire
À elle aussi, d’ailleurs, il propose de lui faire « un bébé d’amour magique ». Il l’éloigne progressivement de son mari, organise les activités du week-end, lui interdit d’aller chez le coiffeur, la pousse à acheter une maison dans le dos de son conjoint…
Fin 2018, à l’occasion d’une discussion entre collègues de travail, Julie réalise qu’elle est au cœur d’une mécanique sectaire. « C’est comme si la lumière était revenue, j’ai compris que j’étais sous emprise », illustre la jeune femme.
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Plainte est déposée, et l’enquête des gendarmes de la section de recherches met au jour le fonctionnement très particulier de cette école de Qi gong dirigée par Albert Ma-Tsi-Leong et son épouse. Avec deux autres victimes potentielles également passées par ces séances de « travail énergétique » contre leur gré, et deux autres femmes, dont la sœur de Julie et la fameuse « naturopathe », qui défendent, elles, des actes sexuels consentis avec le maître.
Une pluralité de partenaires au sein du cercle donc, au point que la notion de « harem » est employée durant l’instruction. Mais, après des années de procédure, le juge qui clôture le dossier décide de ne renvoyer l’accusé devant la cour criminelle que pour les faits concernant Julie.
"Altruiste, bienveillant, généreux"
« Des relations consenties par la plaignante » selon la défense, expliquant les dénonciations de Julie par sa volonté « de transformer un adultère d’un an et demi en viol. »
Cheveux noués en catogan et longue barbe blanche, le septuagénaire qui comparaît libre conteste toute emprise psychologique sur les membres de son cercle pour obtenir des faveurs sexuelles. Il est d’ailleurs encore soutenu par de nombreuses femmes de ce groupe, certaines venues témoigner en faveur d’un homme « altruiste, bienveillant, généreux ». Y compris la sœur de Julie, restée très proche du maître malgré les accusations de sa cadette.
Chantre du "libre-arbitre" et du "libre amour"
« Je laisse à chacun son libre-arbitre. Les histoires de chakras, de mantras, pour moi, c’est des foutaises. On travaillait sur la respiration, la connaissance de son propre corps », théorise l’accusé à la barre.
S’il se reconnait volontiers comme « un homme à femmes », adepte du « libre amour », il nie cependant les pressions exercées sur Julie lorsque celle-ci va tenter de s’extraire de cette relation, quelques semaines avant son dépôt de plainte. Même s’il tient des propos édifiants dans deux conversations téléphoniques enregistrées et versées au dossier. « Tu as ton libre-arbitre », dit-il à celle qui lui demande de la laisser tranquille, « mais tu ne peux pas arrêter le travail qu’on a commencé ».
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« On avait une relation amoureuse en parallèle à son travail sur elle », affirme pourtant l’accusé avec force. « Je ne la guidais pas, je l’accompagnais. Mais chacun est libre de sa vie ».
Un homme « charismatique », « opportuniste », « à l’éthique fluctuante » et qui peut susciter « une admiration aveugle » estime un expert psychiatre ayant examiné Albert Ma-Tsi-Leong, le jugeant à même « de pouvoir exercer une emprise » sur des personnes en état de faiblesse.
"La prise de contrôle d’une personne"
« Ce dossier n’est pas une histoire d’amour pluriel, mais le jeu d’un gourou qui impose ses désidératas à ses adeptes », dénonce Me Arthur More pour la partie civile.
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« Il y a un mode opératoire, une façon de construire son mécanisme d’emprise : mise en confiance, influence, isolement, contrôle coercitif et soumission », décrit pour sa part Me Sandrine Antonelli. « Le libre-arbitre n’existait pas, c’était la prise de contrôle d’une personne. »
« L’art de la manipulation, c’est de faire que la personne manipulée se croie libre », embraye l’avocate générale Emmanuelle Barre dans ses réquisitions. Fustigeant un individu « qui exploite la fragilité de ses proies pour assouvir son goût des jeunes femmes et de la domination », la magistrate évoque un fonctionnement « proche du mouvement sectaire », avec l’utilisation « de pressions pour maintenir la victime dans un état de sujétion psychologique ou physique. » Au point d’« annihiler son consentement à ces relations sexuelles couvertes sous un bagage pseudo-thérapeutique. » Et l’accusation de réclamer contre l’accusé une peine de 12 ans de réclusion criminelle.
"Un homme qui papillonne"
Pour la défense, le bâtonnier Frédéric Hoarau tente de démontrer que la victime était en parfait état de consentir où non à une relation. « Ces accusations viennent de la colère, du poids de la culpabilité de cette relation » plaide l’avocat, expliquant que son client « est un homme qui papillonne, mais qui n’a jamais eu la volonté de détruire une famille. » Et d’insister : « Elle continuait à voir ses parents, ses enfants, son mari, où est le contrôle coercitif ? »
Quant à l’abus de faiblesse reproché, l’avocat conteste encore : « Elle n’avait pas de maladie psychique, c’est quelqu’un d’éduqué, d’inséré… où est la faiblesse, et où est le préjudice ? La maison qu’elle a achetée l’a enrichie », conclut Me Hoarau.
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Après délibéré, les juges de la cour criminelle vont lui donner raison sur ce point, relaxant Albert Ma-Tsi-Leong de ce délit. L’accusé est en revanche reconnu coupable pour les viols et agressions sexuelles, et condamné à dix ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt à l’audience. Il lui est également interdit d'exercer une activité en lien avec les arts martiaux ou le bien-être.
« Un soulagement pour la victime après des années de procédure chaotique », salue Me Antonelli, « un soulagement aussi pour l’entourage familial qui a subi toute cette affaire. » Le condamné a dix jours pour faire appel.
*Le prénom a été modifié


