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Bac de philosophie : ce qu’il fallait répondre

Ecrit par Philippe Madubost – le lundi 16 juin 2025 à 18H24

Interrogé à la sortie des épreuves, Thierry Laude, professeur de philosophie à Saint-André, a accepté de corriger pour Zinfos974 les sujets de philosophie sur lesquels 8.175 lycéens ont planché ce matin. Des sujets “classiques” pour l’enseignant, mais aussi d’actualité.

« C’était du classique, il n’y avait pas de sujet piège cette année. Pourvu que l’on respecte un peu les règles de méthodologie, il y avait pour chaque élève la possibilité de s’en sortir », juge, à la sortie des épreuves, Thierry Laude, professeur de philosophie au lycée Sarda-Garriga à Saint-André.

Un habitué de l’exercice de correction des sujets du baccalauréat de philosophie, sur lesquels ont planché 8.175 élèves ce matin, des séries générale et technologique. En série générale, les candidats avaient le choix entre deux sujets de dissertation et un commentaire de texte.

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Bac général : « Notre avenir dépend-il de la technique ? »

« Comme souvent, les conseils de méthodologie sont d’analyser les termes du sujet. Là, les termes à analyser sont la technique, qui est l’une des notions du programme, et surtout le terme d’avenir. Est-ce qu’il s’agit d’un avenir positif, de progrès, ou d’un avenir désastreux ? Et cet avenir dépend-il de la technique ? »

« Dans une première étape, il fallait analyser les termes du sujet. La technique est la production d’objets utiles, elle devrait donc être favorable et embellir l’avenir. Ça, c’est pour la présentation générale. Mais il y a toujours le risque que la technique soit perçue comme la production d’inventions terrifiantes. C’est le risque qu’il fallait identifier. On pouvait ici parler de la bombe nucléaire, de l'intelligence artificielle, de la robotique, des biotechnologies. En fait, de toutes sortes d’inventions qui sont à mi-chemin entre l’utile et le terrifiant. »

« On pouvait dire que si l’on ne se base que sur la technique, nous n’avons pas de lisibilité sur l’avenir. La technique est finalement ce que l’on en fait. La question à se poser est donc : quel usage les hommes vont-ils en faire et quels types d’hommes vont se retrouver face aux techniques qui vont progresser ? La question n’est pas de savoir quel génie du mal va construire la bombe ultime, mais quel imbécile va appuyer sur le bouton. L’avenir ne dépend peut-être pas tant de la technique que de l’éducation. »

« On peut inventer toutes sortes de choses utiles ou terrifiantes, mais la question qui va se poser est l’usage que l’on va en faire et si les hommes qui vont les utiliser seront suffisamment éduqués ou pas pour que l’avenir soit positif. L’avenir dépend peut-être davantage de l’éducation que de la technique. »

Bac général : « La vérité est-elle toujours convaincante ? »

« Comme toujours, on peut commencer par l’analyse des termes pour poser, présenter le sujet. Il y a évidemment le terme vérité sur lequel les élèves peuvent se ruer, car c’est une notion du programme. Mais que veut dire le terme convaincant ? Un vieux professeur me disait qu’être convaincu, c’est être vaincu. On n’arrive pas à penser autrement, même si l’on refuse la conclusion, on est obligé de se faire une raison. »

« C'est être vaincu au bon sens, quand notre esprit n’arrive pas à opposer une autre considération par rapport à la vérité établie. Mais la question à poser est : qu’est-ce qui peut être convaincant de nos jours ? Autrefois, les conditions d’établissement de la vérité étaient multiples : il y avait l’expérience, le protocole scientifique. Mais aujourd’hui, aucune vérité ne semble à l’abri d’une contestation. »

« Parler des platistes (les croyants d’une Terre plate, NDLR) n’est ici pas hors sujet, ni la remise en question de la conquête de la Lune par les Américains. On peut aussi parler des images qui, autrefois, faisaient foi, mais qui peuvent aujourd’hui être manipulées très facilement. »

« Les conditions d’établissement de la vérité sont tellement difficiles que peut-être plus personne ne peut être vraiment convaincu. Qui peut encore nous convaincre qu’une vérité existe ? Une des réponses serait la communicabilité. On rejoint le rôle du journaliste. Cela veut dire que toute vérité doit être partagée, partageable. »

« Je ne suis pas le seul à détenir une vérité, voilà ce qui fait la différence entre le sage et le gourou. Le gourou d’une secte dira qu’il est le seul à détenir la vérité, alors que le sage dira : si je me trompe, vous avez la liberté de me démontrer que j’ai tort, et c’est moi qui deviendrai le disciple. »

« Si on est un groupe à partager la vérité et à la mettre à l’épreuve, ensemble, et au final établir une vérité — comme peut le faire la presse quand il y a un consensus auprès des journalistes — on peut dire qu’il y a une vérité, peut-être pas convaincante scientifiquement, mais qui est partagée et qui va apparaître comme étant ce que l’on doit reconnaître comme une vérité à un moment donné. »

Bac général : explication d’un texte de John Rawls

« C’est un auteur américain qui tombe assez rarement et qui a été intégré récemment à la liste des philosophes pouvant figurer au bac. Si on résume son idée, il explique que tous les citoyens doivent avoir un droit égal à s’exprimer quand des lois sont forgées. On doit établir des lois dans le but du bien public. Chaque citoyen doit avoir un droit équivalent à l’expression, à dire s’il veut changer la loi, la modifier. »

« Ce que dit Rawls, c’est qu’il peut y avoir un problème vis-à-vis de ce principe d’égalité et de justice, de droit de tous les citoyens à l’expression dans la législation, avec les personnes riches et puissantes. Elles vont avoir une influence plus forte dans l’établissement des lois. »

« C’est anachronique par rapport à Rawls, mais on pense à Elon Musk avec Twitter, qui peut avoir un rôle dans le débat public plus important que le commun des Américains. Il examine ce problème-là. Si quelqu’un qui est riche s’exprime, il va modifier l’élaboration des lois, et il ne va pas le faire dans le sens du bien public mais de la conservation de son privilège. Donc le système ne changera jamais. »

« Il donne une solution : le versement de subventions d'État qui permettraient à tout le monde d’avoir une puissance financière pour s’exprimer à peu près à égalité. C’est la différence entre une conception américaine de la légalité et celle de la France. Aux États-Unis, on dirait que les petites sociétés doivent être subventionnées pour avoir un droit au lobbying équivalent à celui des grandes. Alors qu’en France, on dirait plutôt que la loi doit garantir qu’un milliardaire n’a pas à faire pression ou à présenter un amendement. »

Bac techno : « Sommes-nous libres en toutes circonstances ? »

« Les élèves vont se ruer sur le terme libre, qui est une notion du programme, mais c’est ce terme de circonstances qui est un peu intriguant. Être libre, en règle générale, l’élève a pu dire que c’est ce qu’on a décidé de faire conformément à sa volonté, à sa raison, à ce qui nous semble juste. »

« Les circonstances, ce sont les conditions matérielles et historiques. On nous demande si on est libre quelles que soient les circonstances. On peut imaginer qu’un élève évoque le cas d’une dictature. On pouvait aussi s’interroger d’un point de vue théologique : si un Dieu existe, est-on libre véritablement, alors qu’il a le pouvoir, s’il est tout-puissant, de nous créer et de nous forger un destin ? »

« Est-on libre si l’on est une créature de Dieu ? D’un point de vue religieux, la créature n’est peut-être pas libre. Mais Sartre avait une théorie dans l’existentialisme où il disait que si l’on suppose que Dieu n’existe pas, il n’y a pas de créatures, et nous sommes libres intégralement et en toutes circonstances. »

« Ce qui avait créé une tension avec les sociologues, qui disaient que si l’on est riche ou pauvre, notre degré de liberté n’est pas le même. Au final, il disait que le choix nous revient toujours, et avait eu cette citation éclairante : on n’a jamais été autant libre que durant l’Occupation. Ce qui est paradoxal. »

« Mais c’est là où l’homme est poussé à se battre et à affirmer sa liberté, ce qu’il n’a pas à faire en temps de paix. On se laisse pousser par le courant. C’est peut-être dire qu'on va être libre dans les circonstances qui vont nier cette liberté, paradoxalement. »

Bac techno : « Avons-nous besoin d’art ? »

« Le petit conseil que je peux donner est de citer une œuvre d’art, mais pas l’inévitable Joconde. On peut la citer si elle est utilisée de façon inattendue, mais ce serait bien d’avoir des références un peu plus originales, qui permettent aux correcteurs de se dire que l’étudiant a travaillé la notion, a travaillé autre chose. »

« C’est le mot besoin qui est intriguant. Que l’on ait envie d’art, il n’y a pas de problème, mais on n’a pas besoin de l’art pour vivre, de façon vitale. Cela dépend de ce que l’on entend par vie. Biologiquement, on n’a pas besoin d’art, mais peut-être que la vie humaine, c’est autre chose que la vie biologique. »

« On peut penser à Nietzsche, qui disait que la vie ne valait pas la peine d’être vécue sans musique. On a peut-être besoin d’art pour que notre vie humaine soit pleinement une vie humaine. Aristote disait que l’homme est un animal qui fait de l’art pour deux causes naturelles, en prenant l’exemple des enfants qui dessinent tous. Le petit animal humain fait des dessins comme s’il en avait besoin. »

« Avec les images, on découvre les choses. On a peut-être besoin d’art pour vivre une vie pleinement humaine et apprendre des choses que seuls les humains peuvent apprendre. »

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