Avenir de Soficoop : une procédure judiciaire interminable devenue bataille de gouvernance au sein de l'Urcoopa

Vingt-six mois après l'ouverture de la procédure collective devant le tribunal mixte de commerce, le dossier Soficoop est devenu bien plus qu'une procédure judiciaire. Entre protocole contesté, plans concurrents, exclusions de coopératives historiques, contentieux toujours ouverts et affrontement autour du contrôle futur du groupe, l'audience du 10 juin s'inscrit désormais dans une bataille beaucoup plus vaste pour l'avenir de l'Urcoopa et de ses adhérents.
Le 10 juin prochain devait marquer un tournant majeur dans l'un des dossiers économiques les plus sensibles qu'ait connu le monde coopératif réunionnais ces dernières années. Ce ne sera pas le cas, l'audience prévue ce 10 juin pour la Soficoop devrait être renvoyée à juillet, selon nos informations.
Plusieurs scénarios restent aujourd'hui sur la table pour l'avenir de Soficoop. D'un côté, un plan de continuation porté par l'Urcoopa. De l'autre, une offre concurrente défendue par Terracoop et récemment remaniée pour intégrer la Sicalait. Mais un troisième chemin s'est invité dans le débat. La direction actuelle estime désormais pouvoir sortir de la procédure sans plan de redressement, en s'appuyant sur une extinction du passif exigible, et a déposé une requête en ce sens devant le tribunal. Reste désormais à savoir quelle orientation retiendra la juridiction et quelle position adoptera le mandataire judiciaire, Me Hirou, dans un dossier qui s'apprête à entrer dans son vingt-septième mois de procédure collective, une durée particulièrement inhabituelle.
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Si l'option plan est retenu, pour rappel, Terracoop avait déjà tenté de défendre une première voie alternative incluant notamment Duchemann & Grondin avant d'être progressivement marginalisée dans les discussions internes, puis exclue récemment de l'Urcoopa. Aujourd'hui, la coopérative revient dans le jeu aux côtés de la Sicalait alors que les fractures entre les différentes composantes du groupe apparaissent plus visibles que jamais. Pour comprendre les enjeux de cette audience, il faut revenir plusieurs années en arrière.
Car derrière les procédures judiciaires et les montages financiers qui occupent aujourd'hui le devant de la scène, les procès-verbaux internes consultés par notre rédaction racontent une histoire bien différente de celle portée actuellement par les protagonistes du dossier.
Retour en 2017
En 2017, lorsque le protocole UFA (Union de la filière avicole) est négocié avec Duchemann & Grondin, personne ne le présente comme une menace pour Soficoop ou pour l'Urcoopa. Bien au contraire. Les documents internes décrivent alors un groupe confronté à une situation critique dans la filière avicole. L'abattoir Evollys peine à atteindre son niveau d'activité cible. Les pertes s'accumulent. L'outil industriel est jugé surdimensionné. Plusieurs dirigeants considèrent alors qu'une solution rapide doit être trouvée.
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Lors du comité de surveillance de Soficoop du 2 octobre 2017, les conséquences du futur accord sont largement débattues. Les administrateurs savent que Duchemann, a qui l'on demande de renoncer à son abattoir de Saint-Joseph, exige des garanties importantes. Ils savent également que le partenaire privé réclame davantage qu'un simple partenariat commercial. Les procès-verbaux montrent que ces conséquences sont parfaitement identifiées.
Pascal Quineau, alors représentant de la CANE et secrétaire du conseil d'administration de l'Urcoopa, fait part de ses réserves sur certains aspects du montage. Il souligne lui-même que si Duchemann prend la main à termes sur les outils industriels, les politiques des groupements devront nécessairement évoluer. Les administrateurs débattent également du futur prix de rétrocession de l'abattoir et des risques associés au protocole. Au termes des débats le projet est soutenu et validé.
C'est au cours de cette réunion d'octobre 2017 qu'Henri Lebon, alors président de la CPPR , prononce une phrase qui résonne aujourd'hui d'une manière particulière : "Soit on part gagnant avec Cédric Duchemann, soit on perd seul." Il rappelle également que lorsque "la filière volaille accuse des pertes, cela a des impacts pour le groupe Urcoopa mais également pour les coopératives."
Quelques mois plus tard, le 7 décembre 2017, le discours est identique. Jérôme Gonthier (aujourd'hui président de Terracoop), alors président de l'Urcoopa, défend à nouveau le rapprochement avec Duchemann & Grondin. Il explique qu'il n'est plus possible de continuer avec "des pertes de l'ordre de cinq à six millions d'euros par an" et appelle les administrateurs à regarder le projet avec pragmatisme. Il affirme même que "la raison nécessitait de tout mettre en œuvre pour réussir ce projet, d'autant qu'il n'y avait pas d'autres issues."
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Plus révélatrice encore est une autre déclaration figurant dans les procès-verbaux de l'époque. Conscient que certains choix pourraient être contestés à l'avenir, Jérôme Gonthier assume le risque pris : "Je préfère assumer ce risque, car cela signifierait que la filière sera sortie d'affaire, plutôt que de devoir prendre le risque maintenant d'accuser encore plus de pertes et de remettre l'outil entre les mains des banquiers." Pendant plusieurs années, les documents internes consultés ne montrent aucune contestation majeure du protocole.
La bascule arrive en 2023
Les réunions se succèdent. Les comptes sont certifiés. Les commissaires aux comptes ne déclenchent aucune procédure d'alerte. Les procès-verbaux évoquent même régulièrement l'amélioration progressive du pôle avicole. Le protocole UFA apparaît alors comme l'un des éléments ayant permis le redressement de la filière.
Le véritable basculement intervient en 2023. Le 25 juillet de cette année-là, Soficoop saisit le tribunal pour obtenir la désignation d'un mandataire ad hoc. Cette requête est aujourd'hui au cœur de nombreuses interrogations.
Dans ce document signé par son ancien directeur général Philippe Puissegur (depuis remplacé par Christian Dijoux), la société affirme ne pas être en cessation des paiements, indique que son passif exigible est inférieur à son actif disponible et souligne bénéficier d'une exploitation bénéficiaire. La note produite aujourd'hui devant le tribunal relève même qu'« aucune difficulté financière avérée n'était chiffrée », les risques évoqués étant présentés comme hypothétiques et principalement liés aux conséquences futures du protocole signé avec Duchemann & Grondin en 2017.
Une procédure technique qui n'en est plus une
Le rapport du commissaire aux comptes de 2024 – disponible en ligne – interpelle au plus haut point. Il indique n'avoir déclenché aucune procédure d'alerte préalable et que la sauvegarde ouverte le 17 avril 2024 est présentée dans les annexes comptables comme une procédure engagée « pour des raisons techniques ». Le rapport évoque également une sauvegarde « volontaire » et un calendrier initial de six mois selon les conseils de l'entreprise.
Si Soficoop n'était ni en cessation des paiements ni confrontée à une difficulté financière immédiatement insurmontable lorsqu'elle a saisi le président du tribunal en 2023 (mandat ah doc), la procédure collective ouverte en sauvegarde en 2024 était-elle réellement nécessaire pour assurer sa survie ou visait-elle principalement à obtenir la renégociation d'un protocole devenu gênant ?
Car les documents montrent qu'au fil des mois, le risque financier remonte progressivement vers l'Urcoopa elle-même. Les administrateurs évoquent des conventions de trésorerie croisées, des avances entre sociétés, des garanties financières et surtout un compte courant débiteur entre l'Urcoopa et Soficoop susceptible de fragiliser l'Union.
Lors d'un conseil d'administration, il est même indiqué que le remboursement de cette créance pourrait ne jamais intervenir compte tenu de la procédure en cours.
Parallèlement, le commissaire aux comptes attire l'attention sur les difficultés de la société. Dans ses observations relatives aux comptes 2024, il souligne l'existence d'une incertitude significative liée à la « continuité d'exploitation » et rappelle la fragilité de l'équilibre financier de Soficoop.
Le conseil d'administration du 20 juin 2025 valide notamment un schéma reposant sur 17,2 millions d'euros d'apports complétés par 15 millions d'euros d'endettement supplémentaire. Autrement dit, la solution actuellement défendue consiste moins à effacer le problème qu'à le redistribuer dans l'ensemble du système coopératif. Malheureusement les comptes clos à 2025 ne sont pas encore disponibles.
Mais derrière ces scénarios, une question demeure. Comment un protocole présenté pendant des années comme le seul moyen de sauver la filière avicole réunionnaise a-t-il pu devenir la principale justification d'une procédure collective dont certains acteurs contestent aujourd'hui jusqu'à la nécessité même ? C'est peut-être cette interrogation qui constitue désormais le véritable cœur du dossier.


