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Visages d'esclaves (4/4) : « La loi de 2023 prévoit la restitution à de strictes fins funéraires »

Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 22 juin 2025 à 17H30
Exposition Visages d'Ancêtres (château royal de Blois) : © N. Wietrich

Sur fond de polémiques autour du retour envisagé de restes d'esclaves à La Réunion, ou à propos de la restitution prochaine du crâne du roi sakalava Toera à Madagascar, Klara Boyer-Rossol évoque l'élaboration du cadre juridique des transferts de propriété entre États. Mais aussi leurs enjeux scientifiques et culturels, entre États et au sein du territoire national.

Ce qu'il faut savoir :

Klara Boyer-Rossol est une historienne française, chercheuse à l'université de Bonn (Allemagne), membre du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, et membre du Comité scientifique du musée intercontinental de l'Esclavage de Port-Louis (Maurice).

Outre ses travaux entamés il y a une quinzaine d'années sur les restes humains des Sakalava du Menabe (Madagascar), elle a découvert la collection privée d'archives collectées à Bourbon et à Maurice par Eugène Huet de Froberville. L'ethnologue a interrogé des esclavisés et d'anciens esclavisés sur leurs parcours et leurs origines, mais aussi réalisé des moulages de leurs visages. Les descendants français d'Huet de Froberville ont suivi le conseil de Klara Boyer-Rossol de transmettre ces documents précieux et uniques, une centaine de cartons au total, aux Archives nationales de l'Outre-mer.

Zinfos974 - Vos travaux ont permis la découverte de bustes et restes humains d'esclaves de La Réunion dans les réserves du musée de l'Homme à Paris. Où en êtes-vous de vos recherches ?

Klara Boyer-Rossol - Je continue bien sûr mon travail sur les collections de restes humains et de bustes moulés sur nature provenant de Madagascar et des Mascareignes. Je compte en particulier développer dans les deux prochaines années mes recherches sur les crânes et bustes d’esclavisés de La Réunion que j’ai commencé à identifier parmi les collections du musée de l’Homme à Paris.

Sur ces bustes et ces crânes, vous le savez, il y a des demandes qui se superposent ces derniers mois, depuis que cela a été rendu public. Ce n'est pas à moi de trancher sur cela, mais je pense qu'il y a encore beaucoup de confusion. Notamment d'un point de vue juridique. Par exemple, il ne faut pas mélanger la restitution et le prêt, ce sont deux choses qui sont différentes.

« Je reste dans ma démarche d'historienne, je veux apporter des savoirs »

La question de la restitution est bien sûr importante, mais pour moi il s'agit avant tout de faire la lumière sur l'histoire de ces personnes. On a l'impression que, pour certains, la seule question c'est : à qui on va les restituer ? Mais avant même ça, est-ce que vous vous intéressez à ces personnes ? Est-ce que vous savez qui elles sont ? Moi je reste dans ma démarche d'historienne, je veux apporter des savoirs sur l’histoire de ces collections et des personnes esclavisées défuntes qui sont concernées.

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Bien sûr, il sera important de restituer ces collections à La Réunion. Pour lui donner davantage de sens encore, il faudrait faire accompagner la restitution d’un retour des connaissances sur ces personnes et ces collections. Qu’on sache de qui et de quoi il s’agit. Il faut préciser que plusieurs de ces bustes ont été moulés post-mortem, c’est à dire sur des personnes esclavisées défuntes, en contexte d’esclavage à La Réunion. On a même vraisemblablement coupé les têtes de certaines des personnes dont les visages ont été moulés, et ces têtes ont été acheminées avec les bustes jusqu’en France hexagonale. Le sujet est très délicat et la violence y est centrale.

- Cela pose question : peut-on utiliser ces restes humains pour une mise en scène muséale ?

- Dans le contexte où ces collections ont été constituées, selon moi, ces restes humains et ces bustes moulés postmortem ne devraient pas être exposés tels quels. Il en va de la question de la dignité humaine. Des bustes moulés sur des cadavres, dans un contexte esclavagiste, ce n'est pas du tout pareil que, par exemple, la collection de Froberville. Les contextes sont importants.

Ce que peut être certaines personnes ne réalisent pas encore, c’est que si elles demandent la restitution, il est probable qu’elles n’aient de toute façon pas le droit de les exposer, et au contraire si elles demandent un prêt - ce qui semble très problématique d’un point de vue éthique - elles ne pourront pas les inhumer en principe. Selon le régime juridique des retours, les usages des restes humains et des bustes retournés peuvent sensiblement changer. En outre, nous ne disposons toujours pas de loi-cadre sur la restitution de restes humains au sein du territoire national ; une proposition de loi est en cours d’élaboration actuellement, mais elle n’a pas encore été adoptée.

Toutefois, il est probable que l’on s’inspirera de la loi 2023 sur la restitution des restes humains vers les pays étrangers, qui prévoit notamment la restitution à de strictes fins funéraires. Concernant les bustes moulés post-mortem, dans le cas de leur restitution, il y aurait d’autres manières de conserver les traces des visages de ces ancêtres esclavisés des Réunionnais, comme par exemple à travers la numérisation ou la captation 3D, ce serait une autre manière de les restituer au public réunionnais en préservant la dignité des personnes.

Il parait important de développer des pratiques éthiques de réception et de re-patrimonialisation des restes humains et des bustes retournés, en particulier ceux provenant de La Réunion dont l’histoire est étroitement liée à celle de l’esclavage. Car si c'est une restitution, dans la loi actuelle, c'est à des fins strictement funéraires.

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Les conditions du retour sont conditionnées par les conditions du départ. Si on ne sait pas bien dans quelles conditions ont été constituées, transférées, ces collections, on ne peut pas bien préparer leur retour. J'espère que dans les prochains mois, je pourrai me concentrer davantage sur ce sujet, bien sûr en collaboration avec La Réunion, mais de manière apaisée. Pour pouvoir éclairer cette histoire et accompagner le retour de ces restes humains et de ces bustes de manière éthique.

« Je travaille avec une partie des descendants rois sakalava du Menabe »

Ces savoirs-là seront patrimonialisés aussi. Ça veut dire qu'on va ensuite pouvoir inscrire les noms de ces personnes, leur histoire, si on peut la reconstituer en partie. Elles vont devenir des figures d'ancêtres de La Réunion, il y aura une relation qui se créera avec ces personnes. Si par miracle on peut retracer des descendants, vous imaginez ? C'est très important de mener un travail un amont.

- Les présidents Rajoelina et Macron ont annoncé un accord historique concernant la restitution à Madagascar des restes et crânes de descendants de rois sakalava. Comment va se dérouler cette restitution ?

- Ce qu'il faut comprendre c'est que la restitution à Madagascar concerne trois crânes de Sakalava, dont l’un a été reconnu comme celui du roi Toera par ses descendants. Il s'agit d'un transfert de propriété de l'État français à l'État malgache. Après, c'est l'État malgache qui va les restituer aux descendants. Le problème, c'est à quels descendants il va les restituer. Personnellement j'ai travaillé avec une partie des descendants des rois sakalava du Menabe, mais aujourd'hui il y a des revendications d'une autre partie de la famille. Il y a énormément d'enjeux de pouvoirs locaux autour de ces crânes, et surtout pour le crâne du roi Toera. C'est une relique en puissance, le crâne va être transformé en relique royale, en objet de culte.

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Pour les Sakalava du Menabe, la possession de la relique du roi Toera est une source de légitimité du pouvoir. Cela crée aujourd'hui beaucoup de tensions au sein même de la communauté des descendants des rois sakalava du Menabe. Selon ceux à qui ce sera restitué, il y aura des enjeux différents. Certains veulent déposer le crâne dans une maison des reliques construite pour l'occasion, les autres veulent l'enterrer tout de suite et le mettre un peu à l'oubli. On ne sait pas encore à qui le président malgache va remettre le crâne du roi Toera.

Lire aussi : Visages d'esclaves (3/4) : « Ceux qui disent que l'esclavage à Bourbon est doux, c'est absolument faux »

Restitution, Sakalava

Pour aller plus loin :

Histoire des archives privées Huet de Froberville par Klara Boyer-Rossol (Cicéron Éditions)

Visages d'Ancêtres : Retour à l'Île Maurice pour la collection Froberville par Klara Boyer-Rossol (Le Chamoiset)

Etiquettes : Esclavage | Histoire

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