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Visages d'esclaves (3/4) : « Ceux qui disent que l'esclavage à Bourbon est doux, c'est absolument faux »

Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 22 juin 2025 à 14H34
Exposition Visages d'Ancêtres (château royal de Blois) : © N. Wietrich

Klara Boyer-Rossol relate comment Eugène de Froberville, lorsqu'il entame son enquête scientifique à La Réunion en 1845, découvre la violence esclavagiste de la bonne société créole qu'il fréquente. À partir de ces archives oubliées, l'historienne a notamment retracé le parcours de vie de Virginie, une esclave de maison de la famille Lory à Saint-Denis. Entretien avec Klara Boyer-Rossol.

Ce qu'il faut savoir :

Klara Boyer-Rossol est une historienne française, chercheuse à l'université de Bonn (Allemagne), membre du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, et membre du Comité scientifique du musée intercontinental de l'Esclavage de Port-Louis (Maurice).

Outre ses travaux entamés il y a une quinzaine d'années sur les restes humains des Sakalava du Menabe (Madagascar), elle a découvert la collection privée d'archives collectées à Bourbon et à Maurice par Eugène Huet de Froberville. Celui-ci a interrogé des esclavisés sur leurs parcours et leurs origines, mais aussi réalisé des moulages de leurs visages. Les descendants français d'Huet de Froberville ont suivi le conseil de Klara Boyer-Rossol de transmettre ces documents précieux et uniques, une centaine de cartons au total, au Archives nationales de l'Outre-mer.

Zinfos974 - On dit parfois que les propriétaires d'archives privées, à La Réunion, ne voudraient pas les dévoiler pour ne pas salir l'image de leurs ancêtres. N'est-ce pas cette crainte d'exhumer des souvenirs d'une histoire sombre qui empêche la découverte d'autres archives privées ?

Klara Boyer-Rossol - Mais c'est pareil à Maurice. Y compris dans les archives de Froberville, il y avait des passages arrachés, des manuscrits qui ont été vraiment mutilés. Parce que des passages parlaient de l'esclavage ou de l'abolition, ou d'intérêts financiers etc. Mais justement, je pense que ce projet-là montre qu'on peut dépasser cela. Les descendants de Froberville, ils sont aussi descendant de propriétaires esclavagistes, et ils ont finalement été convaincus. Cela a pris cinq ans de dialogue. La préciosité des ces archives, c'est qu'elles constituent un patrimoine commun.

Lire aussi : Visages d'esclaves (1/4) : « Eugène de Froberville a utilisé l'influence du Père Laval »

Eugène de Froberville a quitté l'île Maurice à 12 ans, il a vécu en France, il a fait de hautes études, il était dans des cercles très mondains, progressistes, mais en même temps sa richesse, elle venait d'où ? Du sucre. De Maurice. Tout est lié. Oui Eugène de Froberville avait embrassé les idées abolitionnistes, il était très progressiste pour l'époque. Cela ne l'empêchait pas d'avoir une assise de dominant. Et puis d'avoir des préjugés raciaux, bien sûr. Mais il a fait une enquête remarquable, très précise, très fournie.

- Sans doute qu'on ne trouvera plus d'équivalent aux archives d'Eugène de Froberville, non ?

- Non, il n'y en aura pas, je pense. C'est le trésor que j'ai découvert, c'est une chance, ça n'arrive qu'une fois dans une vie et c'est formidable. En revanche, il peut y avoir des choses qui, mises bout à bout, vont pouvoir combler certains aspects. Je pense par exemple aux esclaves domestiques et aux nourrices.

Mon rêve, cela aurait été de trouver des archives des esclavisés eux-mêmes. Ceux qui ont été évangélisés, instruits, alphabétisés. Donc souvent ceux qui ont été proches des ecclésiastes et des auxiliaires. Les récits de vie d'esclavisés qu'on a, notamment toutes les archives américaines ou britanniques, ce sont souvent des hommes qui ont été évangélisés et qui étaient des auxiliaires de missionnaires. À part pour la côte swahilie, pour les îles de l'océan Indien occidental, on a pas encore découvert ça. Mais ça ne veut pas dire que ça n'existe pas.

« Des femmes blanches qui étaient d'une violence rare envers leurs esclaves »

En novembre 1845, quand Eugène de Froberville fait ce court séjour de trois semaines à Bourbon, il commence son enquête. Dès qu'il croise un Makua, un Mozambique, il l'interroge, il prend des vocabulaires. Il va écrire beaucoup plus à Maurice, parce qu'il va y passer un moment, il y fera des enquêtes plus construites. Mais ce sont déjà des données extrêmement précieuses pour Bourbon, parce qu'on est vraiment en contexte esclavagiste encore.

En plus, il dit de manière très forte que c'est son séjour à Bourbon qui l'a convaincu d'abolir l'esclavage, tellement les pratiques étaient horribles et monstrueuses. Et notamment des femmes blanches qui étaient d'une violence rare envers leurs esclaves. C'est extrêmement intéressant comme témoignage, parce que là, c'est un grand Blanc qui le dit.

- Il y a un débat au sein de la société réunionnaise sur le sujet, où une certaine partie de la population, notamment celle de la classe dominante, plaide en faveur du récit d'un esclavage qui aurait été plus doux sur notre île.

- Quand Eugène de Froberville est à Bourbon, on est seulement trois ans avant l'abolition. On est dans une société où l'esclavage est enraciné, les pratiques sont encore extrêmement violentes, donc c'est un témoignage qui est très fort et très précieux.

Ce qui nous donne un indice sur pourquoi on a pas d'archives comme celles-là. C'est parce que justement, de Froberville, qui à Bourbon passait ses journées avec des esclaves africains, qui étaient tatoués, les dents limées, les Blancs lui disaient : mais il faut vraiment avoir du temps à perdre pour essayer de déceler quelque intelligence que ce soit chez ces êtres-là. Il était considéré comme un original, mais on le lui concédait parce qu'il était un grand Blanc, qu'il était riche et qu'il avait tous les réseaux.

« Toutes les enquêtes se faisaient en créole »

D'ailleurs il interrogeait même les esclaves des maîtres chez qui il logeait, ça veut dire qu'il était invité chez les Lory à Saint-Denis, chez les de Tourris à Sainte-Suzanne. En fait, il interroge les esclaves des maîtres qui étaient ses amis. Il a absolument la figure du maître lui-même, mais on lui passe parce qu'on dit : Bon, c'est un original, il vient de Paris quoi.

Le fait d'interroger des esclavisés, de les laisser parler, c'était complètement inédit. Il a recueilli des récits de vie d'esclaves de La Réunion, mais il ne les a pas retranscrits, pour mon plus grand malheur. Mais Eugène de Froberville le dit : « Je passais mes journées à les entendre conter les malheurs de leur vie. Tous ceux qui disent que l'esclavage à Bourbon est doux, c'est absolument faux. Après avoir avoir entendu tous ces témoignages, je suis convaincu qu'il faut abolir l'esclavage. »

C'est extrêmement fort, il faut se représenter que des esclaves africains lui ont raconté leur propre histoire, leur propre expérience de l'esclavage. À un grand Blanc, vous imaginez le degré de confiance qu'il faut pour faire ça ? C'est parce qu'il passait des heures avec eux. Toutes les enquêtes se faisaient en créole, il parlait et comprenait le créole de Maurice et de Bourbon. Il a aussi collecté auprès d'eux beaucoup de vocabulaire dans leurs langues natales, principalement des langues du Mozambique. Des langues qui existent toujours et qui, pour certaines, ont plusieurs millions de locuteurs.

« Comment des Franco-Mauriciens ont réinvesti une partie de leurs capitaux à Bourbon »

J'ai pu reconstituer cinq portraits de vie pour Bourbon, dont celui d'une femme qui s'appelait Virginie, qui était originaire du sud du Mozambique et qui était une esclave domestique de Lory aîné à Saint-Denis de La Réunion. Dans le catalogue d'exposition Visages d'ancêtres, qui je crois sera bientôt en vente à La Réunion, vous pourrez retrouver vingt-huit récits de vie reliés aux bustes. Je vais continuer à explorer, notamment à Maurice et à La Réunion, les trajectoires que j'ai commencé à reconstituer, dont celle de Virginie. Je pense que ça serait peut-être possible, pour une ou deux personnes que j'ai identifiées à Bourbon, de retracer des descendants, surtout pour celles qui étaient liées aux Lory. Donc je vais continuer dans ce sens-là.

Lire aussi : Visages d'esclaves (2/4) : «  On a entendu dire que nos ancêtres venaient du Mozambique »

Les Lory comme les de Tourris, chez qui ont logé Eugène de Froberville et sa femme lors de leur séjour à Bourbon, étaient à la base des familles franco-mauriciennes, qui avaient quitté Maurice dans les années 1820-1830, comme par hasard juste avant l'abolition de l'esclavage. Il y a toute cette question de la circulation des propriétaires, et comment des Franco-Mauriciens ont réinvesti une partie de leurs capitaux à La Réunion et ont continué à développer l'économie esclavagiste. Il y a énormément de familles franco-mauriciennes qui étaient liées à des familles bourbonnaises.

Il y avait des inter-mariages : la mère de de Froberville, Eugénie Bon, était une lointaine parente des Desbassayns. Il y a des Franco-Mauriciens qui ont touché les indemnités après 1835, comme de Froberville d'ailleurs, et ensuite qui vont à Bourbon, qui continuent à soutenir l'économie esclavagiste pendant dix ans et qui, possiblement, retouchent les indemnités. Je pense que ça a dû arriver.

Lire aussi : Visages d'esclaves (4/4) : « Si c'est une restitution, dans la loi actuelle, c'est à des fins strictement funéraires »

Pour aller plus loin :

Histoire des archives privées Huet de Froberville par Klara Boyer-Rossol (Cicéron Éditions)

Visages d'Ancêtres : Retour à l'Île Maurice pour la collection Froberville par Klara Boyer-Rossol (Le Chamoiset)

Etiquettes : Esclavage | Histoire

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