Visages d'esclaves (2/4) : « On a entendu dire que nos ancêtres venaient du Mozambique »

Après plusieurs années de recherches, l'historienne Klara Boyer-Rossol a pu identifier formellement 24 des 265 captifs déroutés vers Maurice sur le navire britannique Lily, en 1840. Parmi eux, 21 ont accepté de voir leur buste moulé par l'ethnographe Eugène de Froberville, ce qui a permis à leurs descendants de découvrir les visages de leurs ancêtres lors d'une exposition, fin 2024, au château royal de Blois. Entretien avec Klara Boyer-Rossol.
Ce qu'il faut savoir :
Klara Boyer-Rossol est une historienne française, chercheuse à l'université de Bonn (Allemagne), membre du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, et membre du Comité scientifique du musée intercontinental de l'Esclavage de Port-Louis (Maurice).
Outre ses travaux entamés il y a une quinzaine d'années sur les restes humains des Sakalava du Menabe (Madagascar), elle a découvert la collection privée d'archives collectées à Bourbon et à Maurice par Eugène Huet de Froberville. L'ethnologue a interrogé des esclavisés sur leurs parcours et leurs origines, mais aussi réalisé des moulages de leurs visages. Les descendants français d'Huet de Froberville ont suivi le conseil de Klara Boyer-Rossol de transmettre ces documents précieux et uniques, une centaine de cartons au total, aux Archives nationales de l'Outre-mer.
Zinfos974 - Comment avez-vous mené votre enquête pour retrouver ces familles liées aux 265 captifs déroutés à Maurice sur le Lily, en 1840 ?
Klara Boyer-Rossol - Au départ, je me disais que ce serait quasiment impossible de retrouver des descendants, puisqu'en général les anciens esclavisés avaient des noms déjà imposés, des noms équivalents aux prénoms pour nous aujourd'hui. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'Eugène de Froberville, qui s'intéressait beaucoup aux origines africaines, a recueilli leurs noms d'origine. On a les noms qu'ils portaient dans leurs sociétés d'origine en Afrique, et on a les noms qui leur ont été assignés, souvent dans un contexte esclavagiste, à Bourbon et à Maurice. Donc on a les deux noms, et ça c'est très précieux.
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Et puis dans le cas de ces captifs dits libérés qui ont été amenés à bord du Lily, ils ont été enregistrés avec le nom du bateau, puisqu'ils ont bénéficié d'un statut particulier, dû au fait qu'ils ont été introduits après l'abolition de 1835. Ils n'ont jamais été esclaves à Maurice, pour autant ils étaient d'anciens captifs déportés contre leur gré, qu'on a empêché de rentrer chez eux au Mozambique. Tout de même, il y avait une forme de coercition, mais on est plus dans l'esclavage. Ce sont des zones grises de domination.
« Ils pensaient que j'étais une Lily de France »
Il y a le fait qu'au moins une partie de ces ancêtres a transmis le nom du Lily comme patronyme. Et c'est ainsi que jusqu'à présent, il y a des familles Lily à Maurice. Et même en France, des familles d'origine mauriciennes qui portent le nom de Lily. J'ai travaillé pendant six ans pour retracer l'histoire de cette collection et des individus eux-mêmes. J'ai eu la chance aussi de collaborer avec le musée de l'Esclavage à Port-Louis, avec des collègues mauriciens, dont le père Alain Romaine, qui est prêtre et membre du board du musée.
Quand je lui appris que j'avais identifié des Lily parmi les bustes, il m'a dit : « Tu sais qu'il y a encore des descendants Lily ? Si tu veux, je vais te présenter à des familles. » Ce sont des familles afro-créoles qui sont toujours attachées au catholicisme, donc il y aussi une dimension un peu religieuse.
C'était en octobre 2022. Je les rencontre et au départ, ils ne comprenaient pas qui j'étais vraiment, ils pensaient que j'étais une Lily de France. Pourtant je suis Blanche, mais ça peut arriver (elle rit). Ils pensaient que je venais en quête de mes origines. En fait c'était tout à fait l'inverse, c'est moi qui allais leur transmettre l'histoire de leurs aïeux.
« Les Lily les considèrent comme leurs ancêtres symboliques »
Avant de leur transmettre, je leur ai demandé ce qu'ils savaient de leurs ancêtres, parce qu'une fois que je transmets, après la tradition orale familiale va changer à tout jamais. C'était important que moi je les interroge d'abord. Je leur ai demandé ce qu'ils savaient de leurs ancêtres, ils m'ont dit : « On a entendu dire que peut-être nos ancêtres venaient du Mozambique», ce qui était vrai, et que «peut-être Lily c'était le nom d'un bateau, mais on est pas très sûrs.»
Ce qui est très intéressant, c'est qu'ils avaient remonté leurs généalogies jusqu'à une certaine Anne Lily, qui remonte aux années 1860, 1870. Cette Anne Lily serait peut-être la fille de l'un des ancêtres venus sur le bateau, mais ils n'ont pas le nom de l'ancêtre venu sur le bateau. C'est pour ça que pour eux, tous les ancêtres que j'ai pu identifier qui étaient sur le bateau, ils les considèrent comme leurs ancêtres symboliques.
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J'ai pu en identifier 24 formellement, dont 21 dont les visages ont été moulés par de Froberville, c'est beaucoup. Ils étaient 265 survivants, donc c'est une petite portion, mais tout de même ce n'est pas rien. Parmi ceux que j'ai identifiés, deux étaient frères, ils avaient le même père au Mozambique et c'est intéressant de voir que certains partageaient vraiment des liens de filiation. Après, ça n'empêche pas que même s'il y avait une sorte de parenté fictive entre ces captifs arrivés sur le même bateau, les Lily avec qui j'ai eu l'occasion de discuter forment une seule et grande famille.
- Vous dites avoir identifié formellement des captifs arrivés à Maurice sur le Lily ?
- J'ai pu identifier 24 Lily qui ont été interrogés par Eugène de Froberville en 1846. Et retracer leurs noms, leurs groupes d'origine, parfois leurs territoires ou leurs villes d'origine au Mozambique, retracer leurs itinéraires forcés, leurs langues, leurs cultures... Tout un ensemble de données qu'avait collectées de Froberville et que j'ai pu reconstituer pour former des trajectoires de vie. Sur ces 24, j'ai pu en identifier formellement 21 dont les visages ont été moulés. Je soupçonne qu'il y en a un ou deux en plus, mais en tout cas, pour 21 bustes, je peux dire formellement de qui il s'agit.
Ce qui est très intéressant aussi, c'est que sur ces 21 bustes, il y a seulement une femme. Et cette femme, je ne l'ai pas retrouvée dans les bustes originaux, parce que ce buste a disparu, mais je l'ai retrouvée dans les copies qui sont au musée de l'Homme à Paris. Fin 2023, j'ai demandé d'accéder aux réserves du musée de l'Homme, car je voulais voir les bustes originaux qui manquaient. Comme ils y étaient en copie, j'en avais repérés 9 qui manquaient dans les bustes originaux à Blois. Je voulais vérifier pour voir les noms et les visages.
« C'est la seule femme de toute la collection de bustes »
Et là, je regarde sur les étagères, je vois le visage et je me dis : mais mon Dieu, c'est une femme. C'est la seule femme de toute la collection de bustes, et la seule femme qui aurait été interrogée par Eugène de Froberville. Et c'est une Lily. C'était extraordinaire de pouvoir restituer ça, car il y avait un vrai manque par rapport aux femmes.
C'est très émouvant, parce qu'elle a une histoire vraiment poignante. C'était une jeune femme d'environ 19 ans et elle venait d'une toute petite ville pas loin de Quélimane au Mozambique, qui était sous direction portugaise, donc elle parlait portugais aussi. Son groupe d'origine était tributaire des Portugais, et quand ils ne pouvaient pas leur payer le tribut annuel, alors ils étaient contraints de vendre des membres de leur propre famille. Soit ils les cédaient, soit on les prenait de force. C'est ainsi que cette jeune femme a été sacrifiée pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Elle a été donnée, si on peut dire, comme paiement aux marchands d'esclaves portugais.
Sur les 265 survivants du Lily à Port-Louis, il n'y avait que six femmes adultes et quelques petites filles.
- Ces récits de vie expliquent l'importance pour vous d'organiser le retour de la collection Froberville à Maurice ?
- Ce qu'apporte aussi cette recherche, c'est vraiment un patrimoine historique et culturel important il me semble, puisque jusqu'à présent on ne disposait d'aucun récit de vie d'esclavisé africain aux Mascareignes. Même à Bourbon, on a aucun récit de vie. Grâce à cette découverte des archives privées de Froberville, j'ai pu commencer à reconstituer des portraits de vie d'esclavisés, ou d'anciens esclavisés, à La Réunion ou à Maurice.
Et ce dont je suis très heureuse aussi, c'est que ce retour de la collection s'accompagne d'un retour symbolique des archives privées à Maurice, parce qu'il y a eu une donation d'un lot d'archives numérisées que j'ai sélectionnées. J'ai accompagné toute cette campagne de numérisation. Ces fichiers numériques aujourd'hui sont déposés au musée de l'Esclavage à Port-Louis, mais surtout toutes ces archives matérielles, qui sont extrêmement importantes, ont été données aux Archives nationales de l'Outre-mer à Aix-en-Provence. Elles sont accessibles au public depuis avril 2025. Il s'agit de la donation la plus importante pour l'océan Indien, cela représente une centaine de cartons.
C'est vraiment faire retourner un patrimoine et j'espère que ça pourra encourager de potentiels propriétaires, parce que je pense qu'il y a encore d'importantes archives privées aux Mascareignes. J'espère que ça pourra dans le futur peut-être inciter de potentiels propriétaires à partager leurs archives. Surtout pour La Réunion, parce que vous savez, on a pas beaucoup d'archives. Elles seront peut-être inégales, mais mises bout à bout, je pense qu'on pourrait trouver des choses très intéressantes. J'espère que ce projet va pouvoir inciter à continuer à ouvrir ces archives là, à les faire partager.
Pour aller plus loin :
Histoire des archives privées Huet de Froberville par Klara Boyer-Rossol (Cicéron Éditions)
Visages d'Ancêtres : Retour à l'Île Maurice pour la collection Froberville par Klara Boyer-Rossol (Le Chamoiset)


