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Visages d'esclaves (1/4) : « Eugène de Froberville a utilisé l'influence du Père Laval »

Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 22 juin 2025 à 06H17
Exposition Visages d'Ancêtres (château royal de Blois) : © N. Wietrich

Spécialiste de la colonisation et de l'esclavage, Klara Boyer-Rossol a mis au jour la collection privée de bustes et de visages moulés du Mauricien Eugène Huet de Froberville (1815-1904). Elle en a tiré une exposition, Visages d'ancêtres, qui a fait sensation au château de Blois et à Port-Louis. Entretien avec Klara Boyer-Rossol.

Ce qu'il faut savoir :

Klara Boyer-Rossol est une historienne française, chercheuse à l'université de Bonn (Allemagne), membre du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, et membre du Comité scientifique du musée intercontinental de l'Esclavage de Port-Louis (Maurice).

Outre ses travaux entamés il y a une quinzaine d'années sur les restes humains des Sakalava du Menabe (Madagascar), elle a découvert la collection privée d'archives collectées à Bourbon et à Maurice par Eugène Huet de Froberville. Ce dernier a interrogé des esclavisés sur leurs parcours et leurs origines, mais aussi réalisé des moulages de leurs visages. Les descendants français d'Huet de Froberville ont suivi le conseil de Kalra Boyer-Rossol de transmettre ces documents précieux et uniques, une centaine de cartons au total, aux Archives nationales de l'Outre-mer.

Zinfos974 - On a beaucoup parlé de vos recherches sur les crânes des descendants de rois sakalava à Madagascar, mais aussi de vos expositions en France et à Maurice sur les bustes et visages moulés d'anciens esclaves. Quel est l'objet de votre travail d'historienne ?

Klara Boyer-Rossol - Je travaille sur plusieurs projets en même temps, je continue de travailler sur tout ce projet scientifique et muséographique autour de la collection des bustes de Froberville. Nous préparons le retour de l'ensemble de la collection à Maurice, dans le cadre d'un partenariat entre le musée du château royal de Blois et le musée intercontinental de l'esclavage à Port-Louis. Nous avons déjà travaillé sur un projet d'exposition itinérante évolutive, avec une première exposition dématérialisée qui est toujours visible par le public mauricien, avec des photographies, des vidéos, des captations 3D des bustes. Des bustes qu'on a pu associer à des noms, à des récits de vie que j'ai pu reconstituer.

Lire aussi : Visages d'esclaves (2/4) : «  On a entendu dire que nos ancêtres venaient du Mozambique »

J'ai eu cette chance extraordinaire d'avoir pu accéder aux archives privées d'Eugène de Froberville, et d'avoir pu ainsi reconstituer, à partir de toutes les archives, l'histoire de la collection. Et identifier la totalité des individus dont les visages ont été moulés, qui étaient pour la plupart d'anciens captifs déportés de l'Afrique orientale, plus précisément des actuels Mozambique et Tanzanie, dans le cadre de la traite illégale des esclaves, donc entre les années 1810 et 1830. Ils ont été amenés jusqu'à l'île Maurice, où la plupart ont été mis en esclavage.

«De Froberville, un ethnographe issu de l'élite coloniale »

Et puis il y a un autre groupe, celui dit des Lily, qui sont des captifs africains dits libérés, qui ont été libérés en mer, au large des côtes du Mozambique, par une patrouille britannique, alors que le bateau dans lequel ils allaient être déportés faisait route vers Rio de Janeiro. Cette patrouille britannique, en 1840, les a interceptés et une partie des captifs a été transférée à bord du navire anglais qui s'appelait le Lily. Mais ils n'ont pas été libres de rentrer chez eux : ils ont été menés à la colonie mauricienne, pour être engagés comme travailleurs dits libres.

Une partie d'entre eux, notamment ceux qui ont été engagés à Port-Louis, seulement six ans après leur arrivée en 1846, ont été interrogés par Eugène de Froberville, cet ethnographe franco-mauricien, issu de l'élite coloniale, mais qui était un féru d'études et qui avait mené une vaste enquête ethnologique sur les langues de l'Afrique orientale, au sud de l'Équateur. Il ne s'est jamais rendu sur le continent africain lui-même, il a mené toute cette enquête auprès d'anciens esclavisés à Bourbon et à Maurice.

Lire aussi : Visages d'esclaves (3/4) : « Ceux qui disent que l'esclavage à Bourbon est doux, c'est absolument faux »

Il les a interrogés sur leurs langues, leurs cultures, leurs origines et même leurs itinéraires. Ce qui amène beaucoup d'informations sur ce qu'on appelle la traite interne des captifs en Afrique orientale, sur leurs parcours de vie. Et il a aussi moulé les visages, donc dans une approche anthropologique qui commençait à être un peu racialiste. Il a fait des bustes, une très importante collection qui était composée initialement de 63 bustes qu'il a rassemblés à l'île Maurice en 1846.

- Que sait-on de ces bustes et dans quel contexte de Froberville les a obtenus ?

- Ce sont des bustes moulés sur nature. Il s'agissait de personnes vivantes. Bien sûr, se pose la question du consentement des individus, tous étant d'anciens captifs. Mais à l'île Maurice, on était quand même dix ans après l'abolition de l'esclavage, puisque dans cette colonie britannique l'abolition avait été déclarée dès 1835. Donc, ils sont affranchis mais cela reste un contexte de domination.

Eugène de Froberville avait vraiment la figure du grand Blanc, il faisait partie de l'élite coloniale, mais tout de même on est dans une zone un peu grise où ces personnes ne sont pas non plus asservies. Et où de Froberville lui-même dit qu'il doit sans cesse négocier avec elles de pouvoir leur prendre du temps pour les interroger, et même de devoir les convaincre à se laisser mouler. Ils pensaient que le plâtre c'était de la chaux, qu'ils allaient étouffer. Et d'ailleurs, ils avaient des risques d'étouffements réels.

« Le Père Laval avait bâti une église pour les Noirs »

C'est très intéressant parce qu'Eugène de Froberville dit, parmi les stratégies de persuasion qu'il a utilisées auprès de ces anciens captifs, qu'il a utilisé l'influence du Père Laval. Le Père Laval qui, dès 1840 à Port-Louis, avait bâti une dite église pour les Noirs, pour les affranchis. Les anciens est-africains esclavisés à Port-Louis commençaient à fréquenter l'église du Père Laval et on voit qu'il exerçait déjà une certaine influence auprès de cette population, qui restait marginalisée bien sûr. Et de Froberville dit qu'il a réussi à en convaincre grâce au Père Laval.

Lire aussi : Visages d'esclaves (4/4) : « Si c'est une restitution, dans la loi actuelle, c'est à des fins strictement funéraires »

Ces anciens captifs ont quand même résisté à ces formes d'exploitation scientifique des corps et des savoirs, donc ça dit beaucoup de choses sur les résistances culturelle et identitaire, sur aussi les formes de résistance de domination après l'abolition aux Mascareignes. C'est vraiment très intéressant.

Et surtout le témoignage unique de ces bustes, c'est qu'ils ont été moulés sur les personnes elles-mêmes, des ancêtres africains de Mauriciens, et il en résulte de pouvoir rencontrer leurs vrais visages. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'on dispose de très peu d'iconographies des esclavisés aux Mascareignes, en particulier à Maurice, des iconographies qui restitueraient les traits authentiques des ancêtres. Et là il s'agit vraiment de leurs moulages sur nature, donc c'est un témoignage qui est très, très fort. Les bustes ont une grande force d'identification pour les descendants, qu'ils soient des descendants biologiques ou des descendants symboliques des communautés dites afro-créoles à Maurice, qui se reconnaissent une filiation avec des ancêtres africains déportés esclavagisés. C'est très fort pour ces communautés là, et en particulier pour des descendants réels. Car en effet j'ai la chance de retracer des descendants.

Visages, Froberville

Pour aller plus loin :

Histoire des archives privées Huet de Froberville par Klara Boyer-Rossol (Cicéron Éditions)

Visages d'Ancêtres : Retour à l'Île Maurice pour la collection Froberville par Klara Boyer Rossol (Le Chamoiset)

Etiquettes : Esclavage | Histoire

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