Tribune : "Face au drame social, réveillons-nous !"

Face aux violences et au désarroi d’une partie de la jeunesse réunionnaise, l’écrivain et militant culturel Bernard Batou appelle à un sursaut collectif. Sans excuser les débordements, il invite à regarder leurs causes sociales et à dépasser les clivages politiques pour bâtir un projet de société fondé sur la justice, la dignité et l’espoir.
La tribune de Bernard Batou :
Où va-t-on ? Que sommes-nous en train de devenir ? Et surtout, quel avenir sommes-nous en mesure de proposer à notre jeunesse ?
Les événements, les manifestations qui dégénèrent, les violences et les pillages auxquels nous assistons doivent nous interpeller collectivement. Ce qui se passe est grave. C’est un véritable drame de société qui se joue sous nos yeux.
Aucune colère ne peut justifier les violences, les destructions et les pillages. Ces actes fragilisent davantage notre société, pénalisent les habitants, les commerçants, les travailleurs et les familles qui tentent, chaque jour, de s’en sortir. Mais pouvons-nous nous contenter de condamner les conséquences sans nous interroger sur les causes profondes de cette situation ?
Car derrière les violences, il y a aussi des souffrances, des frustrations, des colères et un profond sentiment d’abandon.
Le manque d’emplois, l’absence de perspectives pour une partie de notre jeunesse, les inégalités qui se creusent, les injustices ressenties, la précarité et le mal-être qui gagne du terrain sont autant de signaux que nous ne pouvons plus ignorer.
Quand des jeunes ne croient plus en leur avenir, quand des familles ont le sentiment de ne plus pouvoir vivre dignement, quand l’horizon se réduit à la débrouille et à l’incertitude, c’est toute notre société qui doit s’interroger.
Il ne s’agit ni d’excuser les violences ni de fermer les yeux sur les responsabilités individuelles. Il s’agit de comprendre, d’écouter et d’agir avant que la fracture sociale ne devienne irréversible.
Il est temps de repenser notre modèle de développement
Depuis trop longtemps, nous parlons de développement économique sans toujours parvenir à répondre suffisamment aux besoins fondamentaux de la population. Le développement ne peut pas se résumer à des chiffres, à des infrastructures ou à des dispositifs successifs. Il doit se mesurer à la capacité de chacun à trouver sa place dans la société, à travailler, à se loger, à se former, à se cultiver et à construire un avenir digne.
Nous devons repenser en profondeur notre modèle de développement économique, social et culturel.
L'économie doit créer davantage de perspectives. Le social doit redonner de la dignité. La culture doit retrouver toute sa place comme facteur d'émancipation, de cohésion, de transmission et de vivre-ensemble.
Nous devons également investir davantage dans nos quartiers, soutenir les associations, reconnaître le travail des acteurs de terrain et redonner aux habitants le pouvoir de participer aux décisions qui concernent leur quotidien. Car un territoire ne se développe pas durablement contre sa population, ni sans elle.
Au-delà des clivages politiques, une responsabilité collective
En tant que militant culturel, citoyen engagé, écrivain, j'en appelle à l'ensemble de nos élus, quels que soient leurs sensibilités et leurs engagements politiques. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont trop importants pour que les rivalités partisanes, les intérêts particuliers ou les échéances électorales prennent le dessus sur l'intérêt général.
Nous avons besoin d'un véritable projet de société, partagé, ambitieux et inscrit dans la durée. Un projet qui rassemble les collectivités, l'État, les acteurs économiques, le monde associatif, les familles, les jeunes et l'ensemble des forces vives de La Réunion.
Nos élus doivent pouvoir se retrouver autour de priorités communes : l'emploi, la formation, le pouvoir de vivre, la lutte contre les inégalités, l'accompagnement de la jeunesse, l'accès à la culture et la revitalisation de nos quartiers.
Il ne s'agit pas d'effacer les différences politiques. Il s'agit de comprendre que, face à l'urgence sociale, l'intérêt général doit nous rassembler plutôt que nous diviser.
Les habitants n'attendent plus seulement des constats, des discours ou des promesses. Ils attendent des réponses concrètes, des actes et des résultats. Ne laissons pas grandir le désespoir.
Une société qui ne donne plus de perspectives à une partie de sa population prend le risque de voir la colère s'installer durablement. Lorsque le dialogue se rompt, lorsque la confiance disparaît et lorsque l'espoir recule, les tensions peuvent s'aggraver. Nous devons tout faire pour éviter que notre territoire ne s'enfonce dans une spirale de violences et de désespérance.
Il est encore temps d'agir. Mais cela exige du courage politique, une véritable volonté collective et une capacité à regarder la réalité en face.
Nous devons entendre les colères sans banaliser les violences, combattre les injustices sans opposer les Réunionnais entre eux et reconstruire la confiance par des engagements vérifiables.
L'avenir de La Réunion ne peut pas se construire dans la peur, la confrontation et la résignation. Il doit se construire dans la justice, la solidarité, le respect et l'espoir.
Réveillons-nous !
Ne laissons pas s'installer l'idée que rien ne peut changer. Ne laissons pas notre jeunesse perdre confiance. Ne laissons pas les fractures d'aujourd'hui devenir les drames de demain. Il est urgent de retrouver le sens du collectif, de dépasser les clivages et de bâtir ensemble un projet de société à la hauteur des attentes de notre population.
Car derrière chaque statistique, il y a une vie. Derrière chaque colère, une réalité à comprendre. Et derrière chaque jeune, une espérance qu'il nous appartient de ne pas abandonner.
L'heure n'est plus aux divisions.
L'heure est à la responsabilité, au courage et à l'action.
Réveillons-nous, avant qu'il ne soit trop tard !
Bernard Batou
Ecrivain - militant culturel


