Mort suspecte et chape de plomb au GHER : un médecin jugé pour homicide involontaire

Le procès d'un médecin anesthésiste du GHER de Saint-Benoît s'ouvre à la fin du mois d'août prochain devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis. Le docteur Emad N. a bien failli ne jamais être jugé pour homicide involontaire et faux et usage de faux pour le décès en 2015 de Léonie Giraud, une patiente de 79 ans. Car les circonstances de sa mort ont été dissimulées à sa famille.
L'affaire remonte au 23 mars 2015. Atteinte de plusieurs pathologies comme l'obésité, le diabète et l'hypertension, Léonie Giraud est admise aux urgences du GHER de Saint-Benoît à la suite de douleurs abdominales persistantes et de vomissements. Un scanner permet de détecter une inflammation de sa vésicule biliaire. Elle est transférée au service chirurgie où un bilan préopératoire fait état d'une “maladie systémique sévère mettant en jeu le pronostic vital”. En attendant le jour J de son opération, elle subit des examens avec un état jugé stable. Mais les choses se gâtent dans la soirée du 29 mars.
A 23h45 précisément, Léonie Giraud est découverte en sueur avec des signes manifestes de tachycardie par l'infirmière de nuit. Inquiète, cette dernière prend l'initiative de réaliser un électrocardiogramme. L'examen confirme un risque d'infarctus du myocarde. La professionnelle appelle à la rescousse le médecin anesthésiste de garde à minuit 30. A l'autre bout du fil, le docteur Emad N. refuse de se déplacer. Il estime à distance que la tachycardie dont parle sa collègue est de type simple chez une patiente cardiaque. L'homme de l'art pronostique la réalisation d'un bilan sanguin et d'un électrocardiogramme qui pourra attendre jusqu'au lendemain.
Seulement voilà, Léonie Giraud rend son dernier souffle dans la nuit avec un décès constaté à 5 heures du matin. Le corps est rendu à la famille et les obsèques ont lieu sans la moindre explication. Et sans que jamais personne ne croise le médecin de garde qui a porté la mention “patient vu à 00h30” dans le dossier de suivi médical. Fin de l'histoire. Enfin, pas tout à fait...
Un secret médical bien gardé
Un coup de théâtre se produit six mois plus tard avec la révélation par la presse des circonstances troubles de la mort de Léonie Giraud. Une fuite pas fortuite puisqu'un courrier anonyme parvient de manière concomitante au parquet de Saint-Denis, étayé par des documents internes au GHER relatifs au décès de la septuagénaire.
Un ou des lanceurs d'alerte ont manifestement décidé de briser le silence. Le lendemain même, le grand patron du CHU de Saint-Denis, David Gruson, tente de déminer la situation. Il présente des excuses à la famille qui ignorait tout jusque-là. Il évoque de façon floue la falsification d'un document par le médecin anesthésiste.
Plus tard en audition, David Gruson indique que la Revue Morbi Mortalité (RMM) remontant au 8 avril 2015 a conclu à des dysfonctionnements graves imputables à un praticien anesthésiste. Mais cette analyse collective des cas cliniques ayant causé un dommage aux patients n'aurait pas décelé de liens ténus entre le traitement du cas de Léonie Giraud et les causes de sa mort. Etrange car il est tout de même question de neuf anomalies dont “l'absence de déplacement du médecin de garde” et “de l'inscription a posteriori avec datage antérieur aux écrits”. Droite dans ses bottes, la direction du CHU a réintégré sans ciller le médecin présumé fautif au sein du GHER à l'issue d'une procédure disciplinaire. Ni vu ni connu en quelque sorte.
“Une perte de chance d'éviter le décès de 20%”
Il est à noter que l'affaire a aussi été portée à la connaissance de l'Agence Régionale de Santé (ARS) lors d'un contrôle du GHER en mai 2015. Le rapport mentionne “des faits et événements très préoccupants en terme de sécurité et de qualité des soins” en ce qui concerne l'établissement hospitalier en général. Mais sans que le cas de Léonie Giraud ne fasse l'objet d'un véritable traitement. Le rapport de la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) sera plus tranchée dans ses conclusions : “L'absence de diagnostic d'infarctus par l'anesthésiste de garde a privé madame Giraud d'une surveillance appropriée et d'un traitement” et qu'ainsi “la responsabilité du GHER est engagée en raison d'une faute ayant entraîné une perte de chance d'éviter le décès de 20%”.
La mention raturée: “patient vu à 00h30”
La mise à jour de l'affaire provoque l'ouverture d'une information judiciaire. En audition, l'infirmière de garde affirme de façon constante que son collègue médecin a soutenu cette nuit-là “qu'il n'y avait rien de grave”. Et qu'elle a constaté que le docteur Emad N. “n'est pas venu ausculter la patiente à 00h30 contrairement à ce qui est écrit” . Raison pour laquelle le médecin est poursuivi pour homicide involontaire mais également pour faux et usage de faux. L'expert diligenté par la juge d'instruction indique dans son rapport que le praticien aurait dû “venir voir la patiente, l'interroger, l'examiner, la rassurer, l'ausculter et rechercher si elle ne présentait pas des signes d'insuffisance cardiaque”. Auquel cas, il aurait fallu appeler le SAMU à la rescousse pour la pose d'un stent.
Placé en garde à vue en mars 2019, le docteur Emad N. affirme que les éléments cliniques fournis par l'infirmière ne pouvaient pas lui permettre de faire un diagnostic d'infarctus du myocarde. Pour le faux sur la fiche de suivi médical, il livre deux versions. Dans la première, il aurait voulu dire que la patiente avait été vue pour tachycardie à 00h30 et non pas qu'il s'était rendu à son chevet comme réclamé par l'infirmière. Dans la seconde, il parle d'une simple coquille. Il soutient avoir voulu écrire qu'il a vu la patiente à 20h30. Et donc qu'il s'est trompé d'horaire. Par contre, sa mémoire flanche quand il est interrogé sur le moment où il a “gribouillé” la fiche.
Le médecin rejette la faute sur les autres
Pour appuyer ses tergiversations, il va même jusqu'à mettre son erreur d'interprétation sur le fait qu'il a fait ses études de médecine en Egypte et qu'il ne maîtrise pas la grammaire française. Finalement, le seul reproche qu'il se fait est d'avoir voulu trop en faire car il n'était pas obligé de porter la mention “patient vu à 00h30”. N'aurait-il pas plutôt cherché à maquiller sa faute pour se dédouaner a posteriori ? C'est l'hypothèse de la justice et tout l'enjeu du délit de faux et usage de faux dont il doit répondre.
Par ailleurs, le médecin ne se contente pas de nier toute part de responsabilité dans la mort de Léonie Giraud. Il rejette carrément la faute sur une prise en charge initiale inadaptée et même déficiente de la patiente depuis son admission au GHER dont il n'est pas comptable. Quand à l'urgence vitale de la nuit du drame, il pousse le bouchon jusqu'à tenter de faire porter le chapeau à l'infirmière. Selon lui, elle en serait responsable car il lui appartenait de joindre le SAMU.
Une chose est certaine : la famille de Léonie Giraud n'aurait sans doute jamais connu la vérité sur les circonstances troubles de la mort de la septuagénaire si un lanceur d'alerte n'avait pas brisé la loi du silence avec le concours de la presse. Car il faut bien l'admettre, il transpire du dossier que beaucoup ont pris soin de laisser sous le boisseau les graves dysfonctionnements au GHER de Saint-Benoît où il régnait à l'époque une ambiance délétère. Il est à espérer que les choses se soient améliorées depuis. En août prochain, cela fera plus de dix ans que Léonie Giraud a disparu et que ses proches patientent pour achever leur deuil. Pour sa part, le médecin anesthésiste a rejoint la métropole où il continue d'exercer son métier en attendant d'être jugé, le 29 août prochain.


