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"Les vieux vont faire la loi" : Que disent les sondeurs réunionnais à six mois de la présidentielle ?

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le mardi 27 octobre 2026 à 06H01
Image d'illustration : Pierre Marchal / Anakao Press

À six mois de la présidentielle, les enquêtes d'opinion dessinent un paysage politique incertain, marqué par la progression du Rassemblement national, la fragilité du bloc central et l'absence d'une alternative clairement installée. Pour Philippe Fabing, président de So'Nelph (ex-Sagis), spécialiste d'études, les sondages doivent être lus pour ce qu'ils sont : des instruments de mesure à un instant donné, et non des prédictions. Le spécialiste analyse aussi les ressorts du vote réunionnais, qui ne répond pas exactement aux mêmes logiques qu'en métropole.

A quoi servent les sondages ? Sont-ils fiables ? Pourquoi sonde-t-on ? Pourquoi le fait-on pour un scrutin encore lointain ? Et peuvent-ils influencer le vote utile, accélérer la recomposition politique ou nourrir la défiance envers les institutions ? À six mois de l'élection présidentielle, alors que les intentions de vote s'accumulent et les rapports de force semblent déjà se dessiner, nous sommes allés chercher des réponses auprès de Philippe Fabing.

Désormais à la tête de l'activité d'études de So'Nelph (ex-Sagis), le sondeur de longue date livre une lecture sans complaisance de la séquence politique française et voit dans la progression du Rassemblement national le produit de transformations sociales, générationnelles et économiques profondes. Philippe Fabing s'inquiète de la faiblesse des forces susceptibles de lui faire face et souligne le rôle des mobilisations sociales dans une campagne encore imprévisible.

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À La Réunion, son analyse invite à dépasser les apparentes contradictions d'un électorat capable de privilégier des personnalités de gauche aux élections locales et de faire confiance à Marine Le Pen à l'échelle nationale.

Zinfos 974 : Les intentions de vote pour la présidentielle de 2027 sont déjà largement commentées. Que mesure réellement un sondage réalisé à six mois du scrutin ?

Philippe Fabing : Il mesure un choix provisoire. Les enquêtes d'intention de vote reflètent l'état d'avancement du processus de décision des électeurs à une date donnée. Or, ce processus n'est pas homogène. Certains savent depuis longtemps pour qui ils veulent voter et ne changeront probablement pas d'avis, sauf événement majeur. D'autres hésitent entre plusieurs candidats. Certains ne savent pas encore s'ils se déplaceront, tandis que d'autres n'ont pas arrêté leur choix.

Il existe donc toute une diversité de situations individuelles. Le sondage agrège ces positions dans un échantillon représentatif des personnes inscrites sur les listes électorales. Il photographie ce que serait le résultat si l'élection avait lieu au moment où l'enquête est réalisée. Cela ne signifie absolument pas que le résultat sera le même dans six mois. La campagne sert précisément à faire évoluer les positions. Des événements peuvent modifier les choix, l'offre politique peut changer et des électeurs peuvent se mobiliser tardivement.

Pourquoi les sondages sont-ils alors si nombreux, si tôt dans la campagne ?

Leur succession permet de suivre une dynamique. Une enquête isolée est une photographie ; plusieurs enquêtes successives permettent de constituer une sorte de film. On peut observer les déplacements de l'opinion au fil des événements et des prises de position.

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Mais il faut conserver une discipline de lecture. Un sondage réalisé aujourd'hui ne permet pas d'affirmer ce qui se passera au printemps prochain. Dire qu'une enquête effectuée six mois avant le scrutin s'est trompée parce que le résultat final est différent revient à lui attribuer une fonction prédictive qu'elle n'a pas. Même à la veille du premier tour, un sondage ne peut pas tout anticiper. L'ordre d'arrivée des candidats constitue déjà une indication utile, mais il subsiste des incertitudes.

Les sondages peuvent-ils malgré tout fabriquer la dynamique qu'ils prétendent mesurer ?

Les sondages ne créent pas, en eux-mêmes, une dynamique : ils la révèlent. En revanche, la publication de leurs résultats peut influencer le comportement de certains électeurs. C'est notamment le cas du vote utile. Des électeurs peuvent renoncer à leur candidat de préférence s'ils estiment qu'il n'a aucune chance de se qualifier pour le second tour. Ils se reportent alors sur un candidat mieux placé, susceptible de défendre une partie de leurs idées ou de leur permettre d'empêcher la victoire d'un adversaire.

La présidentielle de 2022 en a donné une illustration avec Jean-Luc Mélenchon, qui a bénéficié d'une dynamique de vote utile à gauche. Une partie des électeurs a pu privilégier sa candidature au détriment d'autres candidats, notamment écologistes ou socialistes. Les sondages diffusent une information. Les électeurs et les formations politiques peuvent ensuite s'en emparer, ou non, pour adapter leurs choix et leurs stratégies.

"Il faut au moins trois points d'écart pour commencer à distinguer une avance"

Comment savoir si un écart entre deux candidats est réellement significatif ?

Il faut regarder les marges d'incertitude. Pour une enquête menée auprès d'environ 1.000 personnes, un écart inférieur à trois points doit être interprété avec prudence. Selon la taille de l'échantillon et les conditions de réalisation, plusieurs candidats peuvent se trouver dans une situation statistiquement difficile à départager.

Prenons un exemple : si un candidat recueille 17 % des intentions de vote, un autre 15 % et un troisième 14 %, il serait imprudent de considérer que l'ordre est définitivement établi. Les deux derniers sont très proches, et le premier n'est pas nécessairement solidement devant.

En revanche, lorsque l'écart devient nettement plus important, le rapport de force apparaît plus robuste. Dans une enquête que j'ai examinée, Marine Le Pen se situait autour de 32 à 33,5 %, devant plusieurs concurrents regroupés autour de niveaux sensiblement inférieurs. L'enseignement principal était alors moins l'ordre exact entre les candidats derrière elle que son avance sur ce groupe.

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Cela ne préjuge pas de ce qui se passera au printemps. La prudence s'impose d'autant plus que les intentions de vote peuvent évoluer. Peut-on malgré tout parler de sondages qui se trompent ? Il faut distinguer les erreurs de mesure des évolutions de l'opinion. Une enquête réalisée plusieurs mois avant une élection ne peut pas être jugée uniquement à l'aune du résultat final. Elle renseigne sur l'état de l'opinion au moment où elle est menée.

Un sondage est un outil probabiliste. Si un candidat est crédité de 52 % et son adversaire de 48 %, le premier a davantage de chances de l'emporter dans le scénario mesuré, mais le second conserve une possibilité de victoire. Un écart de quatre points ne constitue pas une certitude. Il faut donc éviter de transformer les résultats en vérités définitives. Un rapport de force très déséquilibré n'appelle pas la même lecture qu'un scrutin annoncé comme serré.

"La présidentielle se joue aussi dans la capacité des candidats à ne pas diviser leur camp"

Dans le paysage actuel, plusieurs candidats se disputent l'espace situé entre le Rassemblement national et La France insoumise. Est-ce un problème pour leurs chances d'accéder au second tour ?

C'est l'un des enjeux majeurs. À l'heure actuelle, si l'on ne souhaite voter ni pour le RN ni pour LFI, il n'y a pas de candidat du bloc central ou de la droite modérée dont la qualification au second tour puisse être considérée comme acquise.

Cette situation pose une question stratégique. Les candidats vont-ils maintenir leur candidature, au risque de disperser leurs électorats, ou certains vont-ils accepter de se retirer pour permettre à un autre de porter les couleurs de leur famille politique ?

Les enquêtes d'opinion apportent ici une information essentielle. Elles permettent aux responsables politiques de mesurer leurs chances et aux électeurs de comprendre le rapport de force. Sans elles, ces arbitrages seraient beaucoup plus difficiles.

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Il ne faut pas oublier non plus que la présidentielle sera suivie d'élections législatives. Gagner l'Élysée ne suffit pas : encore faut-il disposer d'une majorité capable de gouverner. Or, depuis la dissolution, les difficultés de la vie politique française à construire des coalitions sont apparues au grand jour.

Aujourd'hui, on ne voit pas de rassemblement clairement constitué à gauche, à droite ou au centre. Est-ce que cette situation perdurera jusqu'au scrutin ? Je n'en sais rien. Mais l'offre politique peut encore évoluer considérablement.

Faut-il, dans ces conditions, réserver les sondages à la dernière partie de la campagne ?

Il faut réfléchir à leur calendrier. Si un institut ne dispose que de quelques occasions de réaliser des enquêtes, il peut être pertinent de les réserver à la fin de la campagne, effectivement.

Une enquête réalisée six mois avant le scrutin donne un point de mesure intéressant, mais si aucune autre enquête ne suit, on perd la capacité d'observer les changements. Entre-temps, des candidats peuvent se retirer, des alliances peuvent se nouer et le contexte politique peut évoluer. L'intérêt des sondages dépend donc aussi de la manière dont on les utilise. Il ne suffit pas de produire des chiffres, il faut pouvoir suivre ce qu'ils racontent dans la durée.

"Le RN profite d'une colère dont les partis au pouvoir sont tenus responsables"

Les manifestations, les tensions et les épisodes de violence peuvent-ils modifier les intentions de vote ?

Les enquêtes régulières permettent précisément de suivre l'effet de cette séquence sur l'opinion. Pour le moment, les mouvements que l'on observe semblent plutôt renforcer Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, tandis que le bloc central s'affaiblit.

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Je suis surtout frappé par la différence entre les mouvements sociaux eux-mêmes et l'instrumentalisation politique de la violence. Après les manifestations marquées par des dégradations, le débat médiatique s'est largement concentré sur les violences, leur traitement et la réponse des pouvoirs publics. Les partis de droite ont notamment mis en cause LFI et défendu une ligne de fermeté accrue.

Ces images ont choqué une partie importante de l'opinion. Mais cette focalisation a aussi eu pour effet de rendre moins visibles les revendications d'une majorité de manifestants non violents. Or, derrière ces mobilisations, il existe un malaise social. Les manifestations ont commencé autour de préoccupations liées à l'éducation, avant de s'élargir à d'autres revendications et de fédérer des publics différents, dont des syndicalistes et des personnes issues du mouvement des Gilets jaunes. Ce malaise pose des questions de fond qui ne disparaissent pas parce que le débat se déplace sur les violences.

Le RN peut-il tirer davantage profit de cette situation ?

Il dispose d'une position particulière. Dans les représentations politiques, il se présente comme le parti de l'ordre, tout en étant largement exonéré, aux yeux d'une partie de ses électeurs, des responsabilités qui pèsent sur les formations ayant gouverné. Les partis qui ont exercé le pouvoir, ou qui l'exercent encore, sont tenus responsables d'une partie des difficultés sociales. Le RN et LFI peuvent donc bénéficier d'une colère dirigée contre les responsables politiques installés, même si leurs propositions sont très différentes.

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La question est de savoir si cette séquence va entraîner une mobilisation supplémentaire de certains électeurs habituellement abstentionnistes. Une partie de la population peut être particulièrement sensible aux images de violences et au discours d'ordre porté par le RN. Une autre peut se reconnaître dans la contestation sociale et dans la manière dont LFI la traduit politiquement. Nous ne savons pas encore quelle dynamique l'emportera. Les surprises électorales de ces dernières années sont souvent venues de sursauts de participation que l'on n'avait pas anticipés. Le résultat dépend autant des préférences politiques que de la capacité des différents camps à faire venir leurs électeurs aux urnes.

"Le RN est bien placé pour accéder au pouvoir, mais cela ne veut pas dire qu'il y accèdera"

Vous vous dites pessimiste pour la prochaine présidentielle. Pourquoi ?

Quand on analyse les enquêtes d'opinion au-delà des seules intentions de vote, on constate que le RN s'inscrit dans un bloc électoral beaucoup plus large que son seul parti. Si l'on additionne les électorats de Marine Le Pen et de plusieurs formations situées dans son voisinage politique, on mesure le poids d'une population profondément déçue par les responsables politiques traditionnels. Une partie de ces électeurs considère que les autres dirigeants sont incompétents ou malveillants. C'est une représentation évidemment simplificatrice de la réalité, mais elle pèse politiquement.

Il existe aussi un immobilisme de certaines catégories et des blocages qui compliquent la recherche de solutions collectives. La France se trouve confrontée à des difficultés économiques, sociales et institutionnelles que les responsables politiques peinent à dépasser. En face du RN, il n'existe pas aujourd'hui de candidat dont la capacité à rassembler suffisamment largement apparaisse évidente. Les jeunes sont davantage attirés par LFI que les générations plus âgées, mais le poids démographique des différentes catégories compte aussi.

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Les générations plus âgées ont parfois le sentiment d'un déclassement, d'une dégradation de leurs conditions de vie et d'une perte de repères. Ils vont faire la loi. Les images diffusées en continu sur les chaînes d'information peuvent renforcer l'impression d'un pays qui échappe à tout contrôle. Le RN est donc bien placé pour accéder au pouvoir, mais cela ne signifie pas qu'il y accèdera. Il reste encore de nombreux mois pendant lesquels le rapport de force peut évoluer.

Comment expliquez-vous que les affaires et les controverses entourant certains dirigeants aient parfois peu d'effet sur leurs électorats ?

Nous sommes entrés dans une autre époque politique. On le constate dans plusieurs pays occidentaux, où les controverses touchant des responsables populistes ne se traduisent pas nécessairement par une baisse de leurs intentions de vote. Il faut tenir compte des transformations générationnelles. Le RN d'aujourd'hui n'est pas perçu de la même manière par tous les électeurs que le Front national de Jean-Marie Le Pen il y a trente ans. Les générations se sont renouvelées, les électorats ont changé et le travail de dédiabolisation a modifié l'image du parti.

Il faut aussi prendre en compte les crises successives, le Covid, l'inflation, les difficultés de pouvoir d'achat et les inquiétudes liées à l'avenir. Les jeunes générations, notamment, ont vécu des années difficiles et ont parfois le sentiment de devoir supporter une part disproportionnée des efforts collectifs. La montée des populismes ne vient pas de nulle part. Elle doit être comprise à travers des facteurs économiques, sociaux, historiques et démographiques qui se combinent.

"À La Réunion, le vote national et le vote local ne fonctionnent pas selon les mêmes grilles de lecture"

La Réunion est historiquement marquée à gauche, mais Marine Le Pen y obtient des résultats importants à la présidentielle. Comment expliquer ce paradoxe ?

Il faut d'abord nuancer le constat. Au premier tour de la présidentielle de 2022, la progression la plus marquante à La Réunion était, à mes yeux, celle de Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen, elle, avait déjà réalisé un score important lors du scrutin précédent. Il reste que, depuis 2017, La Réunion vote davantage pour Marine Le Pen que ne le fait l'ensemble du pays, au premier comme au second tour. C'est une évolution notable.

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Mais le vote réunionnais obéit à des déterminants spécifiques. Il existe ici une situation particulière : des électeurs peuvent dire qu'ils feraient davantage confiance à une personnalité de gauche pour gérer les affaires réunionnaises, puis désigner Marine Le Pen lorsqu'on les interroge sur la politique nationale. Cela signifie que le vote local et le vote national ne fonctionnent pas selon des grilles de lecture parfaitement comparables. Les appartenances partisanes et les repères idéologiques ne structurent pas les choix de la même manière dans les deux cas.

Les Réunionnais sont-ils donc moins attachés aux étiquettes politiques ?

Les cadres idéologiques traditionnels ont perdu une partie de leur pouvoir structurant. Après la départementalisation, pendant plusieurs décennies, l'opposition entre le Parti communiste réunionnais et les forces départementalistes a organisé une large part du combat politique local. Ce cadre est aujourd'hui moins opérant. Les élections se jouent davantage autour des personnes, de leur implantation, de leur image et de la confiance qu'elles inspirent.

L'effet générationnel est également très important. Les jeunes ont fait sauter certains verrous qui structuraient les choix des générations précédentes. Les repères politiques ont évolué, à La Réunion comme dans l'Hexagone. Il faut donc éviter d'importer mécaniquement les catégories politiques nationales pour expliquer les comportements électoraux réunionnais.

Le vote RN à La Réunion ne repose donc pas sur les mêmes ressorts qu'en métropole...

Pas entièrement. La Réunion est une société dont l'histoire, les rapports sociaux et la composition démographique sont spécifiques. Le département compte une forte proportion de personnes nées sur le territoire, et son histoire migratoire ne correspond pas exactement à celle de l'Hexagone après la Seconde Guerre mondiale. Cela ne signifie pas qu'il n'existe pas ici de préoccupations identitaires. Il y a des tensions et des inquiétudes, mais elles s'inscrivent dans une histoire différente et peuvent contribuer, elles aussi, aux choix électoraux.

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Il faut également prendre en compte les inégalités et la pauvreté, dont l'ampleur et les manifestations ne sont pas comparables à celles de l'Hexagone. Les conditions de vie et les tensions sociales façonnent les comportements politiques. Et puis le discours de Mélenchon sur la créolisation ne possède pas exactement la même signification à La Réunion que dans l'Hexagone. Ce qui est présenté à l'échelle nationale comme une transformation de la société française correspond, ici, à une réalité historique et culturelle ancienne.

Il n'y a donc pas de correspondance stricte entre les clivages nationaux et les clivages réunionnais. Pour comprendre le vote local, il faut partir de la société réunionnaise elle-même, et non chercher à la faire entrer de force dans les catégories de la politique hexagonale.

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