Fin de partie pour Jean-Paul Virapoullé

Dimanche dernier, les élections sénatoriales n'ont pas consacré que la mort politique de Paul Vergés mais également celle de Jean-Paul Virapoullé dont la carrière politique est indissociable de celle Paul Vergés depuis très exactement 42 ans. L'un et l'autre ne cesseront de se croiser et de se mesurer en s'affrontant le plus souvent mais quelque fois également en contractant, non sans arrières pensées car chacun espérait rouler l'autre, des pactes pour ménager leurs intérêts du moment.
Leur premier face-à-face a lieu à Saint-André lors des élections municipales et cantonales des 14 et 21 décembre 1969. C'est là que Jean-Paul Virapoullé se fait élire comme conseiller général contre Paul Vergés et que la liste municipale sur laquelle il occupe la seconde place derrière Eldebert Nativel, l'emporte également sur celle conduite par le secrétaire général du PCR. Ces élections sont particulières à plus d'un titre. Elles ont d'abord pour cadre la première circonscription, celle de Michel Debré dont on mesure combien l'élection, simple ou double, de Paul Vergés constituerait un coup de tonnerre. Conséquence de cet enjeu, ces élections se déroulent en présence des envoyés de la presse parisienne qui ont fait le déplacement. Organisées à la suite de l'invalidation des mandats du docteur Dubard, l'autre caractéristique de cette double élection, c'est le climat dont on craint qu'il ne bascule dans la violence la plus sanglante. C'est pour empêcher ce déferlement redouté qu'une association, portée par de nombreux journalistes, syndicalistes, enseignants et hommes d'église, est créée : la fameuse ADNOE (association pour le déroulement normal des opérations électorales). Tout un programme !
Jean-Paul Virapoullé vient de réaliser ce 21 décembre 1969 un double exploit qui éclaire en grande partie la suite de sa trajectoire. Le premier, c'est d'avoir convaincu ses interlocuteurs de la préfecture, et notamment le Préfet Cousseran ainsi que l'entourage de Michel Debré, qu'il faut tourner la page des "Gros Blancs", les Barau, qui cumulent, notamment à Saint-André, pouvoir économique et politique, et de jouer la carte "malbar". C'est finalement un compromis qui sera trouvé : faute de laisser Armand Barau, propriétaire de Bois-Rouge, conduire la liste municipale, on ira chercher son comptable Eldebert Nativel ! Le second, c'est de jouer la carte de la jeunesse et du renouvellement de la classe politique, ce qui à 25 ans dénote un sacré culot.
C'est ainsi que Jean-Paul Virapoullé se retrouve élu, dés sa première tentative électorale, et surtout le plus jeune conseiller général que la Réunion ait jamais compté dans son assemblée. Un titre dont il n'est pas peu fier d'autant que 3 ans plus tard, il arrache, dans des conditions rocambolesques, le poste de maire à Eldebert Nativel. Le voilà donc conseiller général à 25 ans et maire à 28. Dés lors, il ne quittera plus la scène politique.
Doué,ambitieux,gros travailleur, habile et bon tribun, Jean-Paul Virapoullé va engranger responsabilités, mandats et succès tout en ne se départissant jamais de ses marques de fabrique originelles, auxquelles il rajoute une nouvelle ligne de conduite : la fidélité à la parole donnée ne fait pas la réussite en politique.
C'est ainsi qu'il passe des jeunes gaullistes à Giscard d'Estaing, du Centre au RPR, de Chirac à Balladur, sans parler de l'UDF ou de La Relève.
Il va collectionner tous les mandats mais ratant la fonction ministérielle dont il rêvait.
Si l'élection de son grand frère et parrain Louis comme sénateur, que Jean-Paul Virapoullé négocie avec Paul Vergès en mettant en avant la carte malbar et celle de l'éviction des Gros Blancs, qui l'impose aux élus communistes pour faire ensuite se faire rouler, reste un grand moment dans sa carrière. Que de cadavres n'a-t-il laissés dans son propre camp, alimentant au fil des années frustrations, rancoeurs, voire haine.
L'éviction de son fidèle lieutenant Serge Camatchy, aprés de nombreux autres, au profit de son fils Jean-Marie pour, comme chez son ennemi intime Paul Vergés d'ailleurs, batir une lignée, lui aura été fatale. On connait la suite, un échec annonçant l'autre, d'autant qu'il n'a pas vu venir, pas plus que Paul Vergés d'ailleurs, le refus de la patrimonialisation des mandats d'élus, alors que La Réunion compte de nombreux talents qui ne doivent rien à l'hérédité et qui ne supportent plus que ceux qui ont démarré leur carrière politique si tôt veulent la poursuivre si tard.
Notons enfin que l'Histoire, farceuse, a fait lors des dernières municipales et cantonales à Saint-André, du fils d'Eldebert Nativel l'un des tombeurs de Jean-Paul Virapoullé et de son fils Jean-Marie !
Comme pour une grève, il faut savoir mettre un terme à une carrière politique afin de réussir sa sortie. Jean-Paul Virapoullé, par ailleurs esprit brillant, n'a pas su sentir que le moment était venu de tirer sa révérence...


