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Enfants de la Creuse : “L’argent ne réparera jamais 50 ans de souffrance et de blessures”

Ecrit par P.M. – le mardi 20 janvier 2026 à 06H03
Jean-Charles Pitou n'a que 9 ans quand il est "déporté" dans le Cantal à la maison d’enfants de Quézac.

Alors que la proposition de loi portée par la députée Karine Lebon visant à réparer les préjudices subis par les “enfants de la Creuse” doit être examinée en commission des affaires sociales ce mardi, Jean-Charles Pitou est à La Réunion pour présenter son nouvel ouvrage. Ancien enfant "déporté" vers le Cantal à l’âge de neuf ans, il revient sur son parcours et sur les attentes toujours fortes des survivants, entre reconnaissance et réparation.

Parler pour ne pas oublier. Et surtout pour que personne n’oublie…
“J’avais neuf ans, je ne savais ni lire ni écrire et je grelottais de froid quand on m’a transféré dans une maison d’enfants du Cantal avec la promesse qu’on ferait de moi ‘quelqu’un de bien’ et que je rentrerais à la maison aussi souvent que possible. On ne m’a jamais renvoyé à La Réunion”, décrit de façon poignante Jean-Charles Pitou dans Jeannot de La Réunion.

Son 4ᵉ livre qu’il dédie à sa sœur Jacqueline, décédée en 2023. Un nouvel ouvrage qui s’inscrit dans une trajectoire commencée il y a plus de vingt ans : raconter, témoigner, transmettre.

L'urgence face au temps qui passe

Depuis la publication de Il faisait si froid en 2002, dans la foulée de la révélation de l’affaire par Jean-Jacques Martial, Jean-Charles Pitou n’a cessé de prendre la parole. Livres, conférences, interventions publiques, chansons… Il prend la parole pour ceux qui n’osent pas ou ne le peuvent plus.
Une prise de parole à valeur aussi de thérapie. Une façon d’exorciser ses propres démons et “des blessures qui restent ouvertes à vie, écrire, en parler, ça fait du bien”.

Âgé de 70 ans, il juge urgent désormais de passer des “paroles en actes”. Les Réunionnais de la Creuse étant de moins en moins nombreux. “Certains sont partis sans avoir pu revenir sur l’île ou retrouver leurs proches”, regrette-t-il.

Alors qu’il embarquait à Marseille à destination de La Réunion, il a ainsi rencontré “l’un des frères d’Axel Cotché, il n’a jamais pu revenir faute de moyens alors que son frère José, qui vit lui à La Réunion, est décédé, il n’a jamais pu le revoir”.

Les séparations de fratries, les retrouvailles manquées, les retours impossibles faute de moyens jalonnent son livre.
“Certains ont aussi peur de revenir parce qu’ils n’ont plus de repères désormais.”

Jean-Charles Pitou est actuellement dans l'île pour présenter son dernier ouvrage.

Des "fractures à vie, on vit avec"

Dans Jeannot de La Réunion, Jean-Charles Pitou revient sur un parcours marqué par les ruptures : la séparation d’avec sa sœur alors qu’il n’a que neuf ans, le passage par le foyer de Hell-Bourg, le transfert vers le Cantal, les conditions d’accueil difficiles, les promesses d’études jamais tenues. Il raconte aussi son retour sur l’île en 1975, à 20 ans, seul, avec “l’ardent désir de retrouver mon île”.

À la fois le bonheur de retrouver ses racines, mais un retour qui sera aussi douloureux. Un grand-père qui le traite de “bâtard”. Un père qui lui demande sa carte d’identité…
“Ce sont des fractures à vie. On vit avec”, résume-t-il. Une souffrance qui, selon lui, s’est transmise ensuite aux enfants et aux petits-enfants.

Après avoir été séparé de sa soeur, il fera un passage par l'ancien foyer d'Hell-Bourg avant de s'envoler pour la métropole.

La proposition de loi, un tournant attendu

C’est dans ce contexte que s’ouvre une nouvelle séquence politique que certains n’hésitent pas à présenter comme “historique”. Ce mardi, la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale doit examiner la proposition de loi déposée par Karine Lebon (groupe Gauche démocrate et républicaine), visant à réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs réunionnais entre 1962 et 1984.

Le texte part d’un constat désormais établi : 2 015 enfants réunionnais (selon la commission Vitale en 2018) ont été déplacés vers la métropole dans le cadre de politiques publiques mêlant aide sociale à l’enfance, contrôle démographique et repeuplement de départements ruraux. Arrachés à leur environnement, souvent séparés de leurs frères et sœurs, beaucoup ont subi un choc durable, psychologique, affectif et social.

Jusqu’ici, la reconnaissance est restée essentiellement morale. Résolution mémorielle en 2014, commission nationale de recherche, plaques commémoratives, aides ponctuelles au retour : autant d’étapes jugées importantes, mais insuffisantes par de nombreux survivants. La proposition de loi entend franchir un cap.

Les enfants à la maison d'enfants de Quézac, dans le Cantal.

De la mémoire à la réparation financière

Le texte prévoit la création d’une commission de reconnaissance des ex-mineurs transplantés, chargée de suivre les recommandations existantes et de servir d’interface entre l’État, les collectivités, les associations et les victimes. 

Il acte également l’instauration d’une journée nationale d’hommage et la création de “maisons de l’accueil et de la protection de l’enfance, dont au moins une dans le département de la Creuse”. L’objectif est de créer “un lieu de recueillement en mémoire des victimes de cette politique et un pôle d’activité autour de questions de protection de l’enfance qui ont traversé l’histoire des territoires concernés”.

Point crucial, pour la première fois, la question de la réparation financière est inscrite dans le texte, via la création d’une allocation spécifique “valant réparation pour les ex-mineurs transplantés en situation d’exclusion et qui en font la demande”. La prestation sera issue d’un fonds de solidarité subventionné par le ministère des Outre-mer et géré par le conseil départemental de La Réunion. Le montant sera défini après concertation par la commission nouvellement créée.

La charge pour l’État doit être compensée par la création d’une taxe additionnelle à l’accise sur les tabacs.

Un point qui cristallise aujourd’hui les attentes… mais ne convainc pas encore Jean-Charles Pitou.

"Exclu parce que né à Madagascar"

Le président de l’association Génération brisée reste prudent : “Il y a toujours eu un fossé entre les annonces et la réalité”. S’il y a bien eu une reconnaissance, elle a d’abord été principalement morale jusqu'à présent, estime-t-il. Et si les Enfants de la Creuse ont pu au fil du temps bénéficier de voyages “quasiment entièrement financés afin de retrouver leur île natale”, comme le souligne l’exposé du projet de loi, Jean-Charles Pitou met un bémol.

Il pointe des limites dans les dispositifs existants, notamment les aides au retour, présentées comme conditionnées, partielles et parfois assorties d’un reste à charge concernant les billets d’avion.

Parce que né à Madagascar, il se retrouve ainsi exclu du dispositif d’un billet d’avion “offert” tous les trois ans :
“Je suis né le 31 octobre 1955 à Madagascar, que nous avons quittée quand j’avais un an et demi. J’ai été confié à la DDASS en septembre 1965 dans le Cantal où je suis entré à la maison d’enfants de Quézac. Et pourtant je ne suis pas reconnu par la commission d’experts, comme plusieurs d’entre nous qui devons demander une dérogation spéciale alors que Madagascar est devenue indépendante en 1960".

Depuis 20 ans, Jean-Charles Pitou enchaine les interviews et prises de paroles au nom des victimes.

"L'argent ne rendra pas ce qu'on a perdu"

Selon lui, le dispositif ne bénéficie pour l’heure qu’à une “toute petite minorité”. C’est à ce titre qu’il demande une “réparation à la hauteur de ce que l’on a vécu, il faut arrêter le bla-bla. On ne va pas payer pour notre souffrance et pouvoir revenir. Certains n’ont même pas les sous pour payer les 5 % restants sur les billets, ce que les gens attendent, c’est de pouvoir revenir et être indépendants, d’avoir accès à un billet d’avion, un logement et une voiture”, décrit-t-il.

Les mots ont aussi un sens à ses yeux : “Dans la loi on parle d’une allocation valant réparation mais l’argent ne va pas réparer la souffrance d’un enfant, ça n’a pas de prix, ça ne rendra pas ce qu’on a perdu, ça ne va pas réparer 50 ans de souffrances et de blessures.”

Pour lui, la réparation, “c’est d’abord permettre aux gens de revenir, en les laissant libres de choisir leurs dates, leur façon de se déplacer, en leur laissant le choix”. C’est dans la hauteur de cette aide et l’accompagnement qui sera fait aux familles que résident les attentes selon lui.

Lors d'une rencontre avec le ministre des Outre-mer, Victorin Lurel.

Pour un lieu de mémoire à La Réunion

Pour d’autres, les demandes seraient beaucoup plus simples : “Par exemple, l’envoi d’un colis chaque année de fruits de La Réunion, de letchis, des mangues… de quoi réchauffer les cœurs”. La création d’un lieu de mémoire à La Réunion “pour raconter ce qu’il s’est passé aux Réunionnais et aux visiteurs” est une autre demande, jugeant l’histoire des Réunionnais de la Creuse encore trop méconnue, en métropole comme à La Réunion.

“Il m’arrive encore de rencontrer des gens qui n’en ont jamais entendu parler. À La Plaine-des-Grègues, dans un commerce, j’ai rencontré quelqu’un qui ne connaissait rien à l’affaire alors qu’il était âgé d’une cinquantaine d’années, il n’avait jamais entendu parler des Réunionnais de La Creuse, il y a encore des gens qui ne sont pas au courant. Il y a eu beaucoup de paroles, de promesses, ce qu’on attend maintenant, c’est une réparation.”

"Sortir la tête haute"

Pour lui, “le combat doit maintenant continuer pour nos enfants”.

Dans son livre, il écrit :
“L’État a cru pouvoir disposer de nos vies pour remplir ses objectifs. Il fallait repeupler la Creuse et le Cantal, il doit aujourd’hui reconnaître le mal qu’il nous a fait (…) Afin que s’apaisent les souffrances de chacun d’entre nous et en mémoire de ceux qui sont partis trop tôt. Ainsi, chacun pourra sortir de cette lamentable histoire de la République, la tête haute.”

Karine Lebon : "Un acte de responsabilité publique"

Pour Karine Lebon : “Ma seule pensée va aujourd’hui aux femmes et aux hommes qui ont vécu cette transplantation (…). Le débat devra être à la hauteur de ce qu’ils ont traversé”, écrivait-elle dans un communiqué en décembre dernier.

À ses yeux, “la réparation doit avoir une traduction concrète (…). Cette dimension financière ne se substitue ni à la vérité, ni à la mémoire. Elle constitue un acte de responsabilité publique et un levier réel de reconstruction pour les survivants.”

Après le passage ce mardi en fin de journée du projet de loi en commission des affaires sociales, le texte devrait être débattu le 27 janvier dans l’hémicycle, avec de bonnes chances de passer selon l’équipe de la députée, revendiquant le soutien de “120 députés cosignataires, venant de tous les bords politiques (hors Rassemblement national, non sollicité, NDLR), mais aussi du gouvernement”.

“Je demande à l’ensemble des groupes parlementaires et au gouvernement de se hisser à la hauteur de ce moment : un moment de justice, de dignité et de réparation attendue depuis trop longtemps. L’Assemblée nationale a rendez-vous avec une vérité qui engage la République”, appelle Karine Lebon.

Jeannot de La Réunion, de Jean-Charles Pitou, N’Co Éditions, octobre 2025, 169 pages.

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