Décès de Camille Chane Yock : Le butin de 18 millions de Francs CFA du premier hold-up de l'île n'a jamais été retrouvé

Où sont passés les millions du premier braquage de l’île ? Voilà une question à laquelle les magistrats, enquêteurs et passionnés de faits divers n’auront sans doute pas la réponse. Les plus anciens se souviennent encore de cette affaire pleine de rebondissements qui a tenu La Réunion en haleine en janvier 1972. À la stupeur générale, la fourgonnette de la Banque de La Réunion est attaquée par deux malfaiteurs, en plein milieu de la route du littoral, au niveau de la Grande Chaloupe.
Aux alentours de 17h ce 5 janvier 1972, le break Ami-8 de la banque péi se dirige vers le chef-lieu, afin de déposer au coffre l’argent qui était stocké à l’agence du Port pour les opérations de la journée. Le grand banditisme étant inexistant dans l’île à cette époque, les mesures de sécurité étaient très souples offrant ainsi une belle occasion aux plus audacieux. Celui qui va se décider à saisir cette opportunité est un kréopolitain du nom de Luçay Philaumart (orthographié Philomart à l’époque).

Luçay Philaumart la veille de son retour dans l'île après son arrestation à Nice. (JiR du 21/01/1972)
Philaumart, ou le “cerveau” du casse
Né en 1944 à Saint-Paul, ce jeune homme au moment des faits, a suivi ses parents lors de leur mutation à Nice, ces derniers travaillant pour les PTT. Là, Luçay va commencer à fréquenter le milieu niçois, lui offrant ses premières mentions à son casier, avec notamment une condamnation pour vol par le tribunal correctionnel de Nice en 1966.
“Il fréquentait des voyous à Nice, au chômage, en ne vivant que de petits larcins. Et voilà qu’il décide de venir en vacances à La Réunion”, se souvient un Saint-Paulois venu assister aux obsèques. Malgré les années, le souvenir de cette première quinzaine de janvier 72 reste vivace chez tous ceux qui ont connu cet évènement. “C’est pendant ces vacances qu’il a fait connaissance avec Camille. Au contraire de lui, Camille travaillait déjà, et venait d’une famille aisée de commerçants. C’était un vrai dandy, avec l’une des premières grosses motos importées à La Réunion. Mais il s’est fait convaincre par Luçay de participer”.
À partir de là, le plan se met en marche et rien ne peut arrêter les deux complices. Une camionnette est volée la veille sur le parking de la société EER (Énergie électrique de La Réunion). C’est avec elle que Luçay va faire une queue de poisson à la navette de la BR. Ce dernier sort de son véhicule avec une arme à feu, qui s’avérera être factice. Il menace les employés et s'empare de la mallette d'argent. Luçay remonte alors dans son véhicule et fait demi-tour sur la route en corniche pour repartir à contre-sens vers l’Ouest. Les deux employés de la BR sont bientôt rejoints par deux autres de leurs collègues et ils décident tous de filer directement vers les gendarmes. Aux militaires, les braqués vont révéler un détail qui va mettre les forces de l’ordre sur la piste des voleurs. Ils ont remarqué qu’un autre véhicule semblait suivre la camionnette du malfaiteur, ce qui ouvre la piste d'une complicité. Très vite, l’enquête est confiée au juge d’instruction Deltrulle, qui pourra compter sur le très énergique commissaire Bernard Lepetit.
Les braqueurs prennent ensuite la direction de Saint-Paul, et abandonnent leur premier véhicule pour un second vers l’Étang. Ils se débarrassent de la mallette de la banque, empochent les billets, et filent vers la pointe Barre à Mine. C’est la dernière trace tangible des 18 millions de francs CFA. “Il faut se rappeler qu’à l’époque, la zone de l’Étang Saint-Paul n’était pas du tout urbanisée. Ajoutez à cela que tout le monde se connaissait. Dès qu’on a aperçu la camionnette de Camille, on a fait le rapprochement avec le casse. Elle ne paraissait pas être à sa place, et les riverains ont eu raison”, poursuit ce vieux Saint-Paulois. Effectivement, les enquêteurs ne vont pas mettre longtemps à faire le lien entre cette camionnette stationnée quelques heures après les faits, et celle qui a suivi le véhicule de Luçay Philaumart.

Le commissaire Lepetit (à gauche sur la photo) et le juge d'instruction Deltrulle (à droite) vont mener l'enquête au pas de course. (JiR du 27/01/1972)
Quand le hold-up se transforme en drame familial
Le 7 janvier, deux témoins viennent confirmer aux enquêteurs avoir vu le véhicule de Camille près de l’endroit où sera retrouvée la camionnette de l’EER qui a servi au braquage. Interpellé et placé en garde à vue, le jeune homme dénonce son complice, mais surprise, ce dernier s’est déjà envolé vers la métropole. Ce sera finalement la PJ niçoise qui se chargera de son arrestation le 13 janvier au matin, alors que le fugitif pensait avoir échappé à la police. Voilà le récit qu'en faisaient nos confrères de Nice-Matin dans leur édition du 14 janvier. "Il a dû se rendre compte de son erreur lorsque, jeudi matin - le 13 janvier - à l'aube, le commissaire Lepetit, chef départemental de la P.J. à Saint-Denis a frappé à la porte de son appartement en compagnie d'un de ses collaborateurs, l'officier de police adjoint Achille Huguet et de l'officier de police Zaligauld, de la section criminelle de la P.J. de Nice... Philomart feignit la surprise. Celui qui n'était encore considéré que comme le témoin numéro un fut conduit dans les locaux de la police où il subit un long interrogatoire. Il commença par nier farouchement sa participation à l'agression du 5 janvier, mais devant le faisceau de preuves qui s'accumulaient contre lui il entra dans la voie des aveux".
De retour sur l’île dès le 21, il est ramené sur les lieux des faits le 27 pour une reconstitution. Alors même que les enquêteurs, magistrats et suspects sont sur la route en corniche pour rejouer le crime, un drame fait basculer l’affaire.
Un voisin de la maison où habitait Camille à l’époque se souvient de cette sombre journée. “Il y avait beaucoup de monde dans la rue. Je m’en souviens très bien alors que j’avais à peine 10 ans. On a vu les gendarmes et tout d’un coup une ambulance. On a appris quelques heures plus tard que la compagne de Camille s’était pendue durant la reconstitution, se remémore un autre habitant du centre-ville de Saint-Paul, il y a eu beaucoup de ragots sur les raisons de ce suicide et ensuite sur le devenir de l’argent. C’était une affaire vraiment extraordinaire pour l’époque".
Un récit corroboré par un article du JiR dans le journal du lendemain. "Pressentiment ou nécessité de vérifier certains détails, la gendarmerie dut enfoncer la porte. Successivement, on vit arriver les pompiers avec leur appareil de réanimation, puis un médecin. Quelques instants plus tard était évacué un brancard sur lequel reposait une forme allongée recouverte d’un drap. Alors la rumeur se répandit très vite : Mme Camille Chane-Yock venait de se suicider. Puis un détail circulait : la malheureuse femme s’était pendue. [...] Camille Chane-Yock, rejoignant en fin d’après-midi sa cellule à la maison d’arrêt de Saint-Denis, ne pouvait pas ne pas être hanté par la vision du corps de sa femme, inerte et désarticulée. Une victime qu’il n’avait pas prévue..."
Jugés et reconnus coupables, Luçay Philaumart écopera d’une peine de 10 ans de prison, contre 7 pour Camille. Le sort des 18 millions de francs CFA reste encore un mystère et les enquêteurs n’ont jamais retrouvé la moindre trace d’un billet. Avec le décès de Luçay en 2011 dans les Charentes, la disparition de Camille Chane Yock clôt définitivement l’une des affaires de grand-banditisme les plus fameuses de La Réunion. Ce qu'il est advenu du butin de 18 millions de francs CFA, soit 401.929 en euros d’aujourd’hui (ramené à l’inflation), continuera de passionner les détectives du dimanche durant encore quelques années.


