Air Austral : Face aux incertitudes financières, le CSE déclenche une alerte économique

Un premier audit alarmant en décembre dernier, réalisé par Aérogestion, société de conseil en restructuration dans le domaine aérien, dirigée par Marc Rochet, ancien PDG de French Bee et Air Caraïbes, mais toujours membre du conseil d'administration, avait jeté un premier pavé dans la mare. En plus de soulever des questions sur la présence d'un « concurrent direct » proche du board d'Air Austral, l'audit pointait du doigt une trésorerie en « dégradation très rapide » et un « risque majeur de défaut à très court terme. »
Plus récemment, Zinfos974 avait fait écho en mai dernier d'un rapport réalisé par Accuracy. L'État avait posé un certain nombre de conditions pour une nouvelle aide à la compagnie régionale Air Austral : l'apport de 10 millions d'euros "frais" au capital, la mise en place d'un accord de performance collective avec les salariés et la réalisation d'un audit par une entreprise indépendante. Tous ces points avaient été respectés à la lettre par les actionnaires Run Air et Sematra.
Sauf que le rapport d'audit de la société Accuracy avait « donné des sueurs froides » aux actionnaires de la compagnie Air Austral. La préconisation prévoyait l'injection de 30 millions d'euros pour permettre à la compagnie de faire face à ses échéances, notamment le remboursement de la dette, à savoir 65 millions d'euros, dont une première partie à payer d'ici à la fin 2024 ou début 2025.
15 millions d'euros contre 60 millions d'euros
Selon nos informations, les actionnaires (Run Air et Sematra) ne seraient prêts qu'à remettre 15 millions d'euros supplémentaires sur la table. Une somme loin d'être suffisante puisque les dernières projections nécessaires pour éviter un trou de trésorerie sont beaucoup plus importantes. Elles avaient déjà été évoquées dans le rapport Accuracy. Malgré la mise en œuvre d’un plan de restructuration et d’un rééchelonnement des dettes financières et CCSF – La Commission des chefs de services financiers et des organismes de sécurité sociale et de l'assurance chômage accorde aux entreprises qui rencontrent des difficultés financières des délais de paiement pour leurs dettes fiscales et sociales (part patronale) en toute confidentialité –, il subsiste un besoin de financement compris entre 30 et 60 millions d'euros.
Le gap est important, lié notamment à l’apurement des retards fournisseurs et à des coûts exceptionnels. Il pourrait être en partie couvert par des leviers additionnels, mais dont la réalisation est jugée incertaine. Pourtant, tout n'est pas à jeter et un travail important d'économie a été entamé. Les mesures prises dans le cadre de la restructuration doivent avoir un impact de 71 millions d'euros (accord de performance collective, mesures de renforcement, apport des actionnaires, décalage du remboursement des dettes fiscales et sociales, etc.).
Ce qui n'empêche pas de soulever une forte inquiétude au sein du CSE. Les élus ont décidé de déclencher un droit d'alerte économique pour obtenir des réponses claires du directoire de la compagnie. Si les chiffres présentés en CSE – en présence d'Harold Cazal et Pierre Bosse, membres du directoire – ont rassuré dans un premier temps, une analyse plus fine a déclenché, là aussi, quelques sueurs froides chez les élus du CSE.
Un atterrissage à 18 millions d'euros de trésorerie a été arrêté par la compagnie. Un chiffre qui prend en compte les 15 millions d'euros injectés à nouveau par les actionnaires – ce qui n'est pas encore le cas – auxquels il faut soustraire une pénalité de 4 millions d'euros suite au problème des moteurs de l'A220 (nombreuses pannes ces derniers mois et contentieux avec Airbus et Pratt & Whitney pour les moteurs), et des agios supplémentaires pour un peu plus de 1,5 million d'euros.
Une alerte pour jouer « carte sur table »
« En additionnant tout et en soustrayant les 15 millions d'euros non versés, la trésorerie est négative de 2 millions d'euros », lâche un connaisseur du dossier. Une situation qui agace aussi du côté du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle), sollicité à de nombreuses reprises pour demander des décalages de remboursement.
En parallèle du volet financier, cerise sur le gâteau, les membres du directoire ont confirmé qu'un changement pourrait être opéré dans les prochaines semaines à la tête de la compagnie. Plusieurs candidats ont été sondés, avec des profils « prometteurs » pour prendre la place de Joseph Bréma, actuel PDG d'Air Austral. Un jeu de chaise musical est aussi prévu au sein du directoire dans son ensemble.
Autant d’éléments qui ont poussé les élus à déclencher ce droit d'alerte économique. Kézaco ? « Lorsque le CSE a connaissance de faits de nature à affecter de manière préoccupante la situation économique de l’entreprise, il peut demander à l’employeur de lui fournir des explications », rappelle l’article L.2312-63 du Code du travail. Cette demande est inscrite de droit à l’ordre du jour de la prochaine séance du CSE.
Les enjeux d’un droit d’alerte économique sont de mettre les « cartes sur la table » avec la direction de la compagnie. Pourquoi ? Généralement, les sujets délicats sont peu développés au sein des consultations du CSE. Si le comité n’a pu obtenir de réponse suffisante de l’employeur ou si celle-ci confirme le caractère préoccupant de la situation, il établit un rapport. Surtout pour les élus, il s'agit d'avoir des réponses très claires sur la situation financière dans l'intérêt des 800 salariés qui travaillent au sein de la compagnie.


