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Entre carte postale et réalité du terrain, le Grand Raid révèle-t-il La Réunion ou l’image qu’on s’en fait ?

Ecrit par L-H.T – le vendredi 16 octobre 2026 à 06H27
Photo d'archives Anakao press.

Ils viennent pour courir, mais certains restent deux, trois semaines, ou plus. Au programme, la Diagonale des Fous, bien sûr, mais aussi les plages de l’Ouest, la cuisine créole et les paysages que l’on s’empresse de partager sur les réseaux sociaux. Rien de répréhensible, évidemment. Mais que vient-on chercher à La Réunion, et que voit-on vraiment de l’île, de ses tensions sociales et économiques, lorsqu’on la traverse au pas de course ?

Soyons taquins : courir la Diagonale, bronzer au lagon, mais repartir avec quelle Réunion ? Le Grand Raid donne-t-il à voir La Réunion ou à rêver son décor ? C'est un peu les questions (ça en fait beaucoup) qui nous titillent, quitte à paraître bonnet d'âne, alors que le départ officiel du Grand Raid est donné jeudi soir 15 octobre depuis Saint-Pierre, avec le Zembrocal (17 heures) puis les "Fous" de la Diagonale (22 heures), cet ultra-trail de très grande envergure (180 km), l'un des plus durs au monde.

Car on a d'abord les chaussures de trail, les sacs à dos, les heures d’entraînement et cette drôle d’idée de traverser une île entière à pied, en acceptant de dormir peu, de souffrir beaucoup et de mettre son corps à rude épreuve. On trouve aussi le reste. Les billets d’avion, les jours de congé posés autour de la course, les plages de l’Ouest, les bouchons, les bouchons créoles - ceux que l’on mange, cette fois - les photos au bord du lagon. Et, évidemment, pour raconter le voyage, quelques publications Instagram.

Paradis

Le Grand Raid a cette particularité de ne pas s’arrêter tout à fait à la ligne de départ, ni même à celle de l’arrivée. Pour une partie des concurrents venus de l’Hexagone et du monde entier, l’aventure commence avant la première montée et se prolonge une fois les chaussures rangées. La Diagonale devient alors le point d’ancrage d’un séjour sur une île que l’on connaît parfois surtout par les images qu’elle renvoie.

"On vient pour la course, mais c'est toutes nos vacances qui se mettent en place autour de l'événement. On reste deux semaines pour profiter au maximum des plages paradisiaques et de la météo."

Voilà. La phrase n’a rien de choquant. Elle est même assez logique. Après avoir traversé la planète pour courir près de 180 kilomètres dans les montagnes, autant en profiter pour découvrir le territoire. Il faudrait une drôle de conception du sport pour reprocher à quelqu’un de vouloir aussi se baigner, manger, se promener et prendre quelques jours de repos dans un cadre qui, avouons le modestement, ressemble un peu au paradis. Si le paradis existe.

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Une autre coureuse raconte être arrivée sans vraiment connaître l’île. "On ne connaissait pas avant de venir faire la course. On a beaucoup entendu parler par des amis, qui nous ont fait part d'un cadre de vie incroyable." On touche du doigt ce qui pourrait déranger, venant de quelqu'un qui a potentiellement davantage de moyens qu'une grande partie de la population réunionnaise.

C’est aussi l’une des réussites du Grand Raid. Faire venir des gens qui, sans la course, n’auraient peut-être jamais posé le pied à La Réunion. "Leur donner envie de revenir, de découvrir d’autres sentiers, de s’intéresser à une culture, à une histoire, à des lieux qui ne se résument pas à une carte postale", assurait encore mercredi 14 octobre Pierre Maunier, le président du Grand Raid. Soyons rationnels un instant, le tourisme sportif n’a rien d’une anomalie, il constitue même une formidable vitrine pour l’île.

Mais une vitrine, par définition, montre une partie des choses. Pas toutes.

Cliché du "Zorey" en vacances

Il y a un personnage que les Réunionnais connaissent bien. Le "Zorey" qui débarque, s’émerveille devant le lagon, découvre les samoussas, photographie les couchers de soleil et raconte à ses proches qu’il a trouvé un petit paradis. En regrettant presque aussi que la vie ici n'y soit pas "plus sauvage". Dans sa version la plus caricaturale, il repart en guide touristique avec quelques milliers de photos, des bassins et consort, la certitude d’avoir découvert une île extraordinaire et une connaissance assez vague de ce qui s’y joue en dehors des sentiers.

A l'image un peu de celles et ceux venus tenter l'aventure dans l'Ouest (Saint-Gilles de préférence), à la recherche d'une "colloc" les pieds dans le sable avec la ferme intention de se mettre à cette pratique (du trail) à la mode, l'air de dire : "Je fais du trail et vous avez vu moi où j'en fais ?"

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D'ailleurs, mis à part les plus fins connaisseurs, les familles et les acteurs directement concernés, institutionnels compris, on a bien du mal à ressentir l'engouement général des Réunionnais eux-mêmes pour le Grand Raid, alors que La Réunion sera un peu le centre du monde du trail (et médiatique) durant le week-end.

Le Grand Raid n'offrirait-il pas un terrain idéal à cette petite satire ? Il suffit d’imaginer le programme : quelques jours à récupérer après la course, une baignade, un restaurant, une randonnée supplémentaire, puis une dernière photo devant l’océan. La Réunion comme un immense terrain de jeu, généreusement mis à disposition de ceux qui viennent s’y mesurer.

Le tableau est facile à dresser. Peut-être trop facile...

Car le "Zorey" n’existe pas davantage en un seul exemplaire que le Réunionnais. Certains coureurs connaissent l’île depuis des années. D’autres y ont des amis, de la famille, des attaches, un passif, une histoire. Beaucoup viennent avant tout pour une épreuve sportive dont la difficulté n’a rien d’une promenade touristique. Réduire leur présence à une consommation de paysages serait aussi injuste que de prétendre qu’une publication Instagram suffit à raconter leur séjour.

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Mais moins confortable : lorsqu’on vient de loin pour affronter les reliefs réunionnais, est-ce que l’on regarde seulement la montagne, ou est-ce que l’on prend aussi le temps de regarder ce qu’il y a autour ?

Une montagne, des habitants et une réalité qui ne tient pas dans un cadre

Les discours officiels du Grand Raid parlent volontiers de "dépassement de soi," de "solidarité" et de "communion avec la nature". Les élus, eux, rappellent "l’attachement de leurs communes à cette manifestation", "l’investissement des bénévoles" et les "retombées attendues pour les commerces et l’activité touristique".

La présidente de Région, Huguette Bello, a d'ailleurs résumé par un édito officiel cette ambition en évoquant un événement qui "révèle au monde la beauté exceptionnelle de notre patrimoine naturel, tout en magnifiant cette richesse humaine et cette générosité qui font la force de La Réunion".

La formule est belle, on lui accorde. La formule pourrait aussi très bien cristalliser la place occupée par le Grand Raid dans l’image que l’île souhaite donner d’elle-même. A entendre une nature spectaculaire, des habitants accueillants, une aventure sportive capable de réunir des personnes venues de partout.

Mais la beauté d’un territoire n'est pas tout le reflet de sa réalité. Et l’hospitalité ne signifie pas que tout doit être organisé autour de ceux qui passent.

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À Mafate, cette nuance prend une dimension très concrète, encore plus ces derniers jours. Alors que les traileurs s’apprêtent à traverser le cirque, des habitants de Roche Plate et des Orangers s’inquiètent des conséquences du déplacement envisagé de leur zone de largage par hélicoptère. Derrière ce désaccord, il n’est pas question de savoir si le paysage est suffisamment beau pour accueillir les coureurs. "Il est question d’approvisionnement, de ravitaillement et de conditions de vie quotidiennes", comme l'ont martelé ces habitants du cirque.

Certains d'entre eux ont menacé de bloquer le passage de la course pour faire entendre leurs revendications. Leur colère ne vise pas nécessairement les coureurs eux-mêmes, mais une "situation dans laquelle les besoins des habitants risquent de passer au second plan".

Contraste saisissant

Le contraste n'est-il pas suffisamment saisissant ? Avec d’un côté, des sportifs qui se préparent à traverser Mafate, territoire mythique, inaccessible par la route, dont les paysages font rêver bien au-delà de La Réunion, et de l’autre des habitants qui doivent se battre pour que les conditions matérielles de leur vie soient prises en compte.

Pour les premiers, le cirque est une étape, une difficulté supplémentaire, un souvenir qui restera peut-être gravé dans une vidéo. Pour les seconds, il est chez eux. On peut aimer les montagnes, admirer les sentiers et s’émerveiller devant les paysages sans toujours mesurer ce que signifie vivre dans un lieu où le moindre ravitaillement peut devenir un problème.

Loin de nous l'idée de vouloir accuser les traileurs, ils ne sont pas responsables, du moins à eux seuls, des arbitrages administratifs ni des difficultés rencontrées par les Mafatais. Mais ce passage au plus fort de leur souffrance doit nous rappeler que les lieux les plus convoités pour leur beauté sont aussi des espaces de vie, avec des besoins qui ne disparaissent pas lorsque les caméras s’allument.

Nul doute en plus que la prise de conscience ait déjà opéré.

Une carte postale, oui, mais pour qui ?

Le Grand Raid fait vivre des commerces, remplit des hébergements et donne à La Réunion une visibilité considérable, aux yeux du monde. Les communes qui accueillent les coureurs ne s’y trompent pas. Saint-Pierre met en avant ses animations et ses acteurs économiques. Salazie valorise ses sentiers, ses forêts et son village de caractère Hell-Bourg. Saint-Paul rappelle la richesse de son patrimoine. "La manifestation est une fête populaire, une compétition internationale et un outil de promotion touristique", a-t-on martelé à cette même conférence de presse.

Il y a aussi en nous une forme d'absurdité à vouloir demander aux visiteurs de ne pas profiter de l’île, ou de reprocher aux professionnels du tourisme de vouloir les accueillir. Le problème n’est en fait pas qu’une course attire des visiteurs, mais plutôt de croire que la mise en scène de La Réunion suffit à rendre compte de ce qu’elle est.

De ses habitants qui travaillent, des familles qui se déplacent, des professionnels qui cherchent à vivre de leur activité, des territoires soumis à des contraintes bien réelles. De son histoire, des inégalités et des débats qui ne se laissent pas toujours enfermer dans une image de coucher de soleil.

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Le mot "carte postale" est commode. Est-il trompeur si l’on s’en sert pour opposer ceux qui viennent à ceux qui vivent ici ? Les "visiteurs" ne sont pas tous des consommateurs indifférents, pas plus que les Réunionnais ne partagent nécessairement un regard unique sur le tourisme. Et les retombées économiques d’un événement comme le Grand Raid sont une réalité à considérer, même si leur répartition mériterait d’être documentée plutôt que simplement célébrée.

Doit-on se demander qui a le droit de profiter de l’île ou se demander quelle place chacun y occupe ? Qui bénéficie de cette visibilité ? Qui en supporte les contraintes ? Et comment faire en sorte que le territoire ne soit pas seulement valorisé pour ce qu’il offre aux visiteurs, mais aussi respecté pour ce qu’il représente pour ceux qui y vivent ? Ces problématiques ont été laissées par une époque révolue et un passé douloureux.

Courir l’île sans croire qu’on la connaît

Cette année encore, les Réunionnais seront nombreux au départ (presque 4.000 sur les 7.000 au total). Pour eux aussi, le Grand Raid peut être une épreuve, un rêve, une histoire personnelle. Le Grand Raid ne saurait donc être résumé à l’arrivée de coureurs métropolitains en quête de soleil.

Mais il est permis de sourire - si on peut se l'autoriser encore aujourd'hui - devant le cliché du traileur, descendu de l'avion baskets aux pieds, qui découvre le lagon avant ou après avoir traversé les montagnes, mange un samoussa et repart avec la conviction d’avoir vécu une aventure hors du commun. Il est semble-t-il permis, aussi, de se demander ce qu’il aura vu et retenu au-delà des paysages.

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N'allons pas non plus gâcher les vacances de qui que ce soit, ni de distribuer des certificats de bonne intégration. Encore moins de culpabiliser ceux qui viennent courir. Juste rappeler qu’un territoire ne se résume jamais à ce qu’il donne à voir.

La Réunion n'est pas un décor, elle est un monde gangréné par les mêmes maux de la société, et peut-être encore plus ici qu'ailleurs.

Etiquettes : Débat | Grand Raid | GU | La Réunion | Zorey

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