Tribune de Frédérique Welmant: "La Réunion : une île d’eau en abondance, mais en crise de gestion"

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Malgré une ressource en eau abondante, La Réunion traverse une sécheresse historique qui met en lumière les faiblesses de ses infrastructures et de sa gestion hydraulique. Avec des précipitations annuelles atteignant 7,3 milliards de m³, l’île dispose théoriquement de suffisamment d’eau pour répondre aux besoins de ses habitants. Pourtant, des coupures d’eau fréquentes affectent le quotidien des Réunionnais, notamment dans l’Est, une région pourtant riche en rivières.
La sécheresse actuelle à La Réunion, qui affecte gravement le quotidien des habitants, est liée à une combinaison des conséquences des facteurs climatiques et d’une gestion globale complexe de la ressource en eau plus adaptée en terme d’équipements et d’investissements.
Le phénomène El Niño
Le phénomène El Niño, une anomalie naturelle du climat, en réchauffant les eaux du Pacifique, perturbe le climat mondial en amplifiant les températures globales et en favorisant des événements météorologiques extrêmes comme sécheresses, inondations et cyclones.
En 2024, il a contribué à des records de chaleur planétaires et à des précipitations accrues dans certaines régions tout en aggravant les sécheresses ailleurs, notamment en Afrique australe et en Asie du Sud-Est
À La Réunion, El Niño a provoqué un hiver exceptionnellement chaud et humide ainsi qu'une saison cyclonique modérée en termes d'intensité et de fréquence. Ces perturbations, exacerbées par le réchauffement climatique, rendent les prévisions climatiques plus complexes et augmentent les risques pour les écosystèmes et les populations.
Abondance et sécheresse
En théorie, La Réunion dispose d'une ressource en eau abondante grâce à sa pluviométrie élevée, notamment sur la façade est de l'île, et répondrait aux besoins de sa population.
Chaque année, environ 220 millions de mètres cubes d'eau sont prélevés dans les rivières et les aquifères pour différents usages, dont 152 millions pour l'eau potable.
Par ailleurs, l'île compte 13 rivières pérennes et exploite près de 200 points de captage, répartis entre eaux superficielles (59 % des ressources) et eaux souterraines (41%).
Cependant, cette abondance est inégalement répartie géographiquement et saisonnièrement, et des pertes importantes sur les réseaux de distribution (rendement moyen de 61 %) limitent l'accès optimal à cette ressource.
Par exemple, décembre 2024 a été l'un des mois les plus secs jamais enregistrés à La Réunion, avec un déficit pluviométrique de 80 % par rapport aux normales saisonnières. Ce manque de précipitations a laissé les nappes phréatiques et les cours d'eau à des niveaux critiques.
Marie-Dominique Leroux, climatologue à Météo-France, explique que "sans un cyclone pour recharger les réserves, la saison des pluies restera déficitaire". Ces conditions mettent en évidence que la problématique actuelle n'est pas une question d'abondance d'eau à La Réunion, mais surtout de gestion de cette ressource et d'adaptation face à ces défis climatiques croissants.
Ainsi, malgré une ressource en eau abondante, La Réunion traverse une sécheresse historique qui met en lumière les faiblesses de ses infrastructures et de sa gestion hydraulique.
Sainte-Rose : un paradoxe d’abondance et de pénurie
La commune de Sainte-Rose est emblématique de cette contradiction. La rivière de l’Est, qui alimente la plus grande centrale hydroélectrique de l’île, produit 15 % de l’électricité consommée à La Réunion.
Cependant, après avoir été utilisée pour la production d’énergie, des millions de mètres cubes d’eau sont rejetés directement dans l’océan au lieu d’être réutilisés pour alimenter les communes environnantes.
Le maire de Sainte-Rose, Michel Vergoz, déplore ce "gâchis" en pleine sécheresse. "Ces rejets massifs d’eau depuis plus de 40 ans sont difficilement acceptables alors que certaines communes manquent d’eau quotidiennement", a-t-il déclaré récemment.
Cependant, la récupération de cette eau nécessiterait des investissements coûteux pour remonter l’eau rejetée au niveau des réseaux collectifs.
Le Tampon : un exemple d’infrastructure adaptée
Dans le Sud, la commune du Tampon montre une autre facette du problème. Le plus grand réservoir d’eau potable de l’île y est situé, avec une capacité de traitement quotidienne de 30.000 m³ pour alimenter près de 75.000 habitants.
Cet exemple prouve qu’avec des infrastructures adaptées et bien entretenues, il est possible d’assurer un approvisionnement régulier même en période difficile. Cependant, ces installations restent rares sur l’île et ne suffisent pas à compenser les pertes dues à la vétusté des réseaux.
Selon l’Office de l’eau Réunion, seulement 63 % de l’eau captée atteint les robinets des habitants à cause des fuites dans les réseaux vétustes. Ce chiffre tombe à 41 % dans certaines communes comme Salazie.
Gilles Hubert, président de l’Office de l’eau et vice-président du Département en charge du dossier hydraulique, souligne que "la vétusté des infrastructures est un problème majeur qui aggrave les effets du changement climatique". Il appelle à un plan massif d’investissement pour moderniser les réseaux et augmenter les capacités de stockage.
Une gestion à repenser
La problématique actuelle de la Réunion n’est donc pas liée à un manque d’eau global en terme de ressource mais à une gestion inadaptée de ces équipements comme le souligne l’Office de l’eau
Des solutions sont envisagées, comme la modernisation des réseaux hydrauliques ou le renforcement des capacités de stockage via des retenues collinaires.
Un schéma directeur est en cours d’élaboration par les intercommunalités pour améliorer la situation à long terme en termes de rénovation et d’investissements des équipements accueillant et redistribuant l’eau.
Cependant, face à un climat de plus en plus imprévisible sous l’effet combiné d’El Niño et du réchauffement climatique, il est urgent d’accélérer ces adaptations pour garantir un accès durable à cette ressource essentielle.
En conclusion, La Réunion dispose largement des ressources nécessaires pour répondre aux besoins de sa population. Cependant, sans une modernisation urgente des infrastructures et une gestion plus efficace, la sécheresse continuera d’affecter durement le quotidien des Réunionnais.
Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général de l'ONU de 1992 à 1996, avait averti : "La prochaine guerre au Moyen-Orient sera menée sur l'eau, pas sur la politique".
A La Réunion, ce paradoxe entre abondance théorique et pénurie pratique souligne l'urgence d'investir dans des réseaux modernes pour éviter que l'eau ne devienne une source de conflit local ou global.


