Trafic de zamal Réunion-Maurice : comment l’odyssée du "Legend" a mis les gendarmes sur la piste du "capitaine" de l’Abyss

Les jeudi 11 et vendredi 12 juin prochains, le tribunal judiciaire de Saint-Denis juge les douze membres présumés d’un réseau d’exportation de zamal vers l’île Maurice dont la pièce maîtresse n’est autre que Bertrand De Boisvilliers, ex directeur de cabinet de Maurice Gironcel à la mairie de Sainte-Suzanne. Le trafic, qui a perduré de 2023 à 2025, porte sur plus d’une demi-tonne d’herbe de cannabis pour une valeur marchande estimée à plus de 11 millions d’euros dans l’île sœur (Volet 1/2).
Directeur de cabinet à la mairie de Sainte-Suzanne le jour et trafiquant de drogue au large du port de Sainte-Marie la nuit. A partir de 2023, Bertrand De Boisvilliers est devenu la pierre angulaire d’un juteux trafic de zamal entre La Réunion et l’île Maurice.
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Celui que ses comparses désignaient comme « le capitaine » ou par le raccourci de « kap » a reconnu avoir pris part à cinq exportations réussies et à trois tentatives jusqu’à son arrestation en flagrant délit, le 3 avril 2025.
Lors du coup de filet des gendarmes, il était sur le point de larguer les amarres de son bateau de pêche. A bord de l’Abyss se trouvaient 147 kilos d’herbe de cannabis pour un montant à la revente estimé à plus de trois millions d’euros (23.000 euros le kilos à l’île Maurice).
Un ADN retrouvé sur "Le Legend" livre le nom d’un suspect
L’enquête des gendarmes débute le 12 juillet 2023 au petit matin avec la découverte d’un speed-boat, échoué à la Pointe de Ravine Sèche à Saint-Benoît. Le bateau, immatriculé à l’île Maurice, n’a plus de moteur mais il contient 14 bidons de 50 litres encore remplis d’essence.
A une centaine de mètres de la côte, les enquêteurs retrouvent un sac à dos barré de la lettre « M », contenant six paquets de zamal pour un poids de 1,4 kilo et un lot de médicaments.
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Tout le monde comprend immédiatement que les trafiquants, venus de l’île sœur, se sont échoués à l’approche des côtes réunionnaises dont la dangerosité n’est plus à démontrer. Quant au skipper et ses acolytes, ils se sont probablement évanouis dans la nature.
A moins qu’ils n’aient fini au fond de l’eau.
A l’île Maurice, les autorités ne tardent pas à mettre la main sur le propriétaire de l’embarcation baptisée « Le Legend », d’un acolyte qui a servi de prête-nom pour son achat et du commanditaire de l’expédition, Davish B. alias « Daren ».
De leur côté, les gendarmes réunionnais avancent eux aussi à grands pas. Une trace ADN, retrouvée sur la lame d’un cutter de la marque Dexter et sur des goulots de bouteilles d’eau, est injectée dans le Fichier National automatisé des empreintes génétiques (FNAEG).
Elle « matche » et livre le nom d’un suspect, Gaëtan Petitdemange.
"En haut, il y a le big boss, Maraz, en dessous il y a Gros Madras, moi et le capitaine..."
Des empreintes digitales collectées en quantité débouche sur l’identification d’un ressortissant mauricien établi à La Réunion, Clency Steve Marie. En mai 2024, une première vague d’interpellations mène les deux hommes en garde vue ainsi que la compagne du premier.
Les interrogatoires sont fructueux. Ils révèlent les contours d’une filière organisée que Gaëtan Petitdemange décrit ainsi : « En haut, il y a le big boss, Maraz, ensuite en dessous il y a Gros Madras, que j’appellerai le sous-chef, moi et le capitaine au même niveau. »
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Une structure pyramidale au sommet de laquelle figure donc « Maraz », alias « Fantom », et qui se fait appeler David d’après ceux qui l’ont rencontré à l’île Maurice. D’où le fameux « M », peint en vert, sur le sac à dos qui flottait en mer lors de l’échouage.
« Fantom » est dépeint comme un parrain de la drogue à Maurice. Il a pris la suite de Jean-Hubert Célérine dit « Franklin », arrêté dans l’île sœur en février 2023 puis finalement extradé à La Réunion où il a été condamné à six ans de prison ferme en juin 2024 pour avoir été à la tête d’un important trafic de zamal entre les deux îles.
Il y a tellement d’argent en jeu qu’à peine tombée une tête d’affiche est remplacée par une autre.
La téléphonie livre le nom du "capitaine"
Avec les aveux de Petitdemange et de Marie, mis en examen et écroués, les gendarmes savent qu’il y a encore du pain sur la planche pour démanteler le reste de la filière à La Réunion.
A l’évidence, Clency Steve Marie n’est pas le seul à être employé à la confection et au transport des sacs de zamal tout comme Gaëtan Petitdemange n’est pas l’unique homme de main à superviser les exportations. Et puis, qui dit conditionnement de zamal dit production de la part de cannabiculteurs nichés dans les hauts de l’île à l’abri des regards indiscrets.
L’enquête se poursuit donc sur commission rogatoire d’un juge d’instruction.
Au fil des auditions et à la vue des extractions opérées dans les téléphones portables, d’autres suspects sont identifiés. Parmi eux figurent celui qu’ils appellent « le capitaine » ou encore « Kap ».
Il ne s’agit pas d’un dealer à la petite semaine ou d’un quelconque second couteau mais d’un petit notable.
L’enquête progresse avec l’interception de 96 kilos de zamal par les garde-côtes
Bertrand De Boisvilliers, présenté comme un maillon essentiel du trafic entre les deux îles, n’est autre que le directeur de cabinet de Maurice Gironcel. Propriétaire du bateau de pêche l’Abyss, il est celui qui vogue au large du port de Sainte-Marie à la nuit tombée pour rejoindre les speed-boat mauriciens venus récupérer des dizaines et des dizaines de kilos de zamal en pleine mer par transbordage.
A La Réunion, le nom d’un gros bonnet, implanté à Saint-André, transpire aussi des PV d’auditions sous le sobriquet de « Gros Madras » ou de « Gros Mad ».
Insaisissable, Fadil D. ne sera finalement jamais inquiété. Un autre homme est dans le radar des enquêteurs. Guito Louise apparaît comme un lieutenant de Madraz, en charge de la logistique au départ de La Réunion.
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Alors que les investigations se poursuivent à La Réunion, les policiers mauriciens vont apporter de l’eau au moulin des militaires de l’antenne OFAST.
Le 4 novembre 2024, des garde-côtes mauriciens interceptent un speed-boat qui transporte 96 kilos de zamal emballés dans de la cellophane et répartis dans des sacs de sport ainsi que deux armes longues. La drogue provient d’un échange qui s’est déroulé au large des côtes réunionnaises grâce à un bateau parti du port de Sainte-Marie.
Les enquêteurs pensent naturellement au « capitaine » de l’Abyss.
L’étau se resserre sur "le capitaine" De Boisvilliers et un lieutenant de "Maraz", alias "Fantom"
La piste est encore chaude. Les gendarmes de l’Ofast se rendent sans attendre à la capitainerie pour jeter un œil sur les images des caméras de surveillance. Elles ont effectivement immortalisé un curieux ballet au beau milieu de la nuit.
Il est minuit passé quand un fourgon blanc se positionne au plus près des pontons. Deux premières silhouettes se découpent dans la nuit. Celle d’un inconnu, mais aussi celle d’un homme que beaucoup identifieraient entre mille à la mairie de Sainte-Suzanne.
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On y voit Bertrand De Boivilliers, directeur de cabinet de Maurice Gironcel le jour, qui chemine sur le ponton dans la pénombre pour rejoindre son bateau. Son acolyte largue les amarres de l’Abyss qui glisse en silence vers le large.
Une heure plus tard, il est de retour. Mission accompli. Il est accueilli par Guito Louise, le lieutenant déjà dans le collimateur des enquêteurs.
Exploitation des images de vidéo-surveillance donc, filatures, écoutes téléphoniques, géolocalisation… Les gendarmes ne vont plus les lâcher d’une semelle jusqu’au flagrant délit du 3 avril 2025.


