"Sa vie d'avant a disparu" : Un maçon survit à la chute d'un prémur de plus de 8 tonnes à Saint-Pierre, l'affaire jugée au tribunal

Le 15 février 2021, sur un chantier de la ZI2 à Saint-Pierre, Sébastien, maçon, échappe de peu à la mort. Cinq ans après les faits, le tribunal s’est penché sur une chaîne de défaillances qui a bouleversé sa vie.
Deux semaines à peine après avoir été embauché par la société réunionnaise de construction et rénovation (SRCR), Sébastien travaille sur un chantier lorsque l’accident survient. Un prémur, élément préfabriqué en béton de 11 mètres de long et 2,5 mètres de haut, doit être déchargé d’un semi-remorque à l’aide d’une grue.
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Mais la manœuvre tourne mal. Placés derrière le prémur, les deux salariés de la SRCR ne sont pas visibles du grutier. C’est le chauffeur du camion, non habilité, qui transmet les consignes "pour donner un coup de main". Une instruction mal comprise - ou mal entendue - conduit à un mouvement de descente du prémur, avant que le signal ne soit corrigé.
Trop tard : la tension cisaille une sangle. Au sol, Sébastien, qui s'affaire à installer les barres de stabilisation comprend que le bloc va céder. Il tente de s’écarter, sans succès. Sa survie tient du miracle. Percuté dans le dos, il chute dans une coulée non bouchée. Un trou qui, paradoxalement, lui sauve la vie. Les conséquences sont lourdes : fracture de la clavicule et des côtes, écrasement des poumons, 20 jours d’hospitalisation et 40 jours d’incapacité totale de travail.
Des manquements en cascade
L’enquête de l’inspection du travail dresse un constat sévère. L’absence de préparation de la manœuvre est jugée "quasi totale", alors même que ce type d’opération "hors norme nécessite une attention et une prévention redoublées".
Le plan particulier de sécurité et de protection de la santé (PPSPS), obligatoire pour ce type de chantier, apparaît incomplet. Rédigé par la gérante de la SRCR, il ne comporte qu’une simple mention de la manœuvre, pourtant qualifiée de "périlleuse".
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Autre point soulevé : les sangles utilisées. Conçues pour supporter une charge maximale de 8 tonnes, elles ont été employées pour un prémur de 8,5 tonnes.
L’absence de chef de manœuvre désigné, la formation insuffisante des salariés et un protocole défaillant entre les entreprises viennent compléter ce tableau de négligences.
Une vie brisée
"Il s’est vu mourir", témoigne, face aux juges du tribunal correctionnel de Saint-Pierre, Me Caroline Bobtcheff, avocate de Sébastien.
Depuis l’accident, le maçon n’a jamais repris le travail. "Sa vie d’avant" a disparu : séparation conjugale, retour chez sa mère, allocation RSA spécifique. Son quotidien bascule, "à cause d’un gars qui a cru entendre moule", le terme signifiant "descend" dans le langage du levage.
Une situation d'autant plus difficile à vivre que la procédure engagée devant le pôle social pour faute inexcusable de l’employeur reste suspendue à la décision pénale.
Pour le parquet et la partie civile, l’ensemble des intervenants porte en effet une part de responsabilité : le chauffeur poids lourd, le grutier, la société Sigemat, la gérante de la SRCR - aujourd’hui liquidée - ainsi que la société du chauffeur et son gérant.
Des peines ont été requises, allant de 1.000 euros d’amende avec sursis pour le chauffeur et le grutier, à 15.000 euros d’amende pour la société Sigemat, notamment en raison de ses sangles "sous-dimensionnées et inadaptées", ainsi que 4.000 euros pour la société de transport Vatel pour l’absence de protocole.
La gérante de la SRCR encourt, pour sa part, 12 mois de sursis simple assortis d’une amende contraventionnelle de 1.000 euros, au regard de la "gravité des manquements" constatés.
La défense conteste
Face à ces accusations, les avocats de la défense ont tenté de déplacer le curseur des responsabilités. "L’audience a montré l’absence de barre stabilisatrice", ont plaidé Me Jean-Pierre Gauthier et Me Nathalie Pothin, estimant que cette défaillance constitue la cause principale de l’accident.
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Pour le conseil des sociétés, le cadre réglementaire impose également une vigilance individuelle. "Le code du travail indique aussi que chaque salarié a une obligation de veiller à sa propre sécurité et à celle de ses collègues".
Comme les autres avocats, Me Isabelle Lauret a demandé la relaxe de sa cliente, mettant en avant sa transparence. Elle explique que la gérante avait repris l’entreprise sans maîtriser pleinement les procédures techniques, alors que le dirigeant était sous le coup d’une interdiction de gérer. "Aujourd’hui on ne m'y reprendra plus", assure celle qui est redevenue secrétaire comptable salariée.
Le jugement a été mis en délibéré au 11 juin prochain.


