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Quand la politique garde un œil sur notre utérus

"Une France plus forte par la relance de sa natalité”, a appelé de ses vœux en début d'année le président Macron, allant jusqu'à parler de “réarmement démographique”. Les Françaises font de moins en moins d'enfants. À La Réunion, le nombre de naissances est aussi en baisse, mais bien moins que dans l’Hexagone. Dans une société où l'idée que "notre corps nous appartient" s'est largement diffusée, le désir d'enfant semble réservé à la sphère de l'intime. Pourtant, cette baisse de la natalité inquiète certains décideurs politiques. Premier volet de notre nouveau dossier consacré à la natalité à lire sur Zinfos974.
Ecrit par P.B. – le mardi 5 novembre 2024 à 06H03

Un plan politique pour relancer la natalité en berne. Le nombre de naissances dans l'Hexagone en 2023 est au plus bas depuis 1946. En 2023, 678.000 bébés sont nés en France. C'est 6,6 % de moins qu'en 2022 et près de 20 % de moins qu'en 2010, indique l'Insee. À La Réunion, le nombre de naissances baisse également depuis 2021. L'année dernière, 12.870 bébés réunionnais sont nés dans l'île. Une baisse de 2,3% par rapport à l'année dernière mais qui reste toutefois plus faible que dans l’Hexagone. Face aux chiffres nationaux, le président Emmanuel Macron a annoncé en début d'année vouloir “un réarmement démographique”.

“Les utérus des femmes ne sont pas une affaire d’État”, lui avait rapidement déclaré Sandrine Rousseau, la députée de Paris, sur TF1. Le désir d'enfant relèverait donc de l'intimité. Pourtant, la natalité est une question politique depuis de longues années, confirme l'historien Christophe Capuano, interrogé par La Grande Conversation. Si elle a longtemps été instrumentalisée, aujourd'hui les politiques publiques semblent davantage accompagner la natalité. Prime à la naissance, allocation familiale, congé parental, accès facilité à la procréation médicalement assistée (PMA)… Les politiques publiques, pour être efficaces, doivent donc tendre à soutenir les familles mais aussi à réduire les inégalités. Car si les naissances en France et dans le monde ont baissé, le statut des femmes et le modèle familial ont, eux aussi, évolué. À La Réunion aussi, malgré la persistance d'"une fracture reproductive" entre ceux en totale "dépendance financière et une population active dont le comportement ressemble de plus en plus à celui observé en métropole", expliquait le démographe Didier Breton. Pour autant, il ne suffit pas de verser des aides et de tomber dans le tant décrié "l’argent braguette", pour relancer le désir d'enfant, assurent les scientifiques.

"Notre utérus n'est pas un fusil"

La députée Karine Lebon a été l'une des seules élues réunionnaises à rapidement réagir. Dans un communiqué, elle s'insurgeait de la concomitance de cette volonté politique de relancer la natalité avec le difficile accouchement du projet de loi visant à inscrire l'IVG dans la Constitution. “Les politiques de relance de la natalité se révèlent être de doux stratagèmes pour durcir le droit à l’avortement. Impossible de ne pas penser aux récents propos d’Emmanuel Macron et à son concept de 'réarmement démographique' présenté il y a quelques jours. Se servir du corps des femmes pour atteindre ses objectifs économiques, c’est impensable”, avait-elle fustigé. “J'ai d'abord été choquée par le vocabulaire employé. Notre utérus n'est pas un fusil. Si les femmes font moins d'enfants, c'est peut-être aussi que les conditions pour les accueillir ne sont pas favorables”, complète-t-elle.

"Apporter les bonnes mesures législatives”

“Les mots n'ont pas été choisis par hasard pour parler de natalité”, avait pointé Nathalie Bassire, encore députée au moment où nous l'avions interrogée. “Voir l'arrivée d'un enfant de manière militaire est un peu bizarre quand on est une femme, une mère”, reconnait l'ancienne députée Liot. “C'est une question éminemment politique. Aujourd'hui, un gouvernement veut orienter une politique nataliste, c'est extrêmement important d'en mesurer les enjeux et les conséquences. Au-delà des mots, il y a des chiffres qui parlent”, constate l'élue au conseil municipal du Tampon. Nathalie Bassire n'est pas contre un plan d'actions.

L'élue s'inquiète notamment de l'équilibre des retraites. “Est-ce qu'on peut se satisfaire de cette baisse de la natalité ? Quel est l'état d'un pays où l'on ne veut plus d'enfant ? C'est important de réfléchir aux causes de cette chute pour apporter les bonnes mesures législatives”. Pour autant, “ce n'est pas réduire de 3 ans à 6 mois le congé parental qui va réarmer quelque chose. Il y a une vraie méconnaissance du gouvernement parce que la politique familiale n'est pas vue comme un investissement, mais comme des dépenses plus conséquentes. La famille, c'est le pouls d'une société et il faut lui donner les moyens”, avait plaidé la politique qui fustigeait au passage la politique familiale sous François Hollande qui “a été détricotée”.

"Nous, municipalités, nous ne pouvons pas tout faire"

Situation financière, familiale, logement, contexte international, écologie... les raisons évoquées par les femmes expliquant l'absence de désir d'enfants sont multiples mais aussi sociales. Dans le secteur de l'enfance et de la petite enfance, les mairies sont déjà des acteurs essentiels, fait valoir Serge Hoareau, président de l'association des maires de La Réunion. "Nous sommes aux alentours de 2,6 personnes par foyer donc cela montre aussi qu'il y a un ralentissement du nombre d'enfants par foyer, mais nous avons un nombre de foyers tellement important que la natalité se maintient. C'est une des raisons pour laquelle à La Réunion, nous gardons un taux plutôt stable de natalité". Pour celui qui est également maire de Petite-Ile et conseiller départemental, "le tissu d'accompagnement de la petite enfance est bien maillé à La Réunion et le sujet qui nous préoccupe le plus c'est plutôt le vieillissement de notre population", avoue-t-il.

"Comme beaucoup de sujets, il y a ce qu'il se passe en Hexagone et il y a ce qu'il se passe en Outre-mer", le rejoint sur ce point Juliana M'Doihoma, édile de la ville de Saint-Louis. "Nous avons une dynamique démographique qui est restée positive chez nous et le sujet est davantage de savoir comment apporter des réponses à la toute petite enfance dès lors que c'est un frein pour les femmes pour leur accès à l'emploi". Création d'une nouvelle classe passerelle, d'une toute petite section, inauguration d'un groupe scolaire, activités durant les vacances scolaires... "Nous, municipalités, nous ne pouvons pas tout faire. Nous aurons beau travailler H24, avoir le dynamisme qu'on veut, mieux gérer les finances, à un moment, nous avons aussi nos coefficients de rigidité, nos masses salariales, qui ne nous permettent pas d'investir sur tout. C'est pourquoi nous travaillons avec l'Académie et la CAF". 

“Une volonté de natalité à géométrie variable”

Si la natalité est en berne, elle revêt en réalité de nombreux visages. Les taux de natalité et de fécondité diffèrent en fonction des départements français. La députée Karine Lebon ne peut s'empêcher de “remarquer que les naissances posent un problème au gouvernement en fonction des départements. À Mayotte, il propose des stérilisations”. Chez nos voisins, l'Agence régionale de santé avait en effet proposé la ligature des trompes aux jeunes mères, dans le cadre d'un programme de maîtrise de la natalité. “Une volonté de natalité à géométrie variable”, fustige Karine Lebon.

Taux de natalité et âge moyen de la mère à la naissance en 2023, et nombre de naissances en 2022 : comparaisons départementales (Insee)

Les analyses, qui prennent pour norme un taux de fécondité en moyenne de 2,1 enfants par femme comme un seuil de renouvellement de la population à long terme, oublient par ailleurs un facteur important : l'immigration. Les mouvements de population ont construit nos territoires. Ni la France et encore moins La Réunion en sont les exceptions.

Selon une étude de l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), publiée dans l'Express, au cours des prochaines décennies, la fécondité mondiale devrait encore baisser pour atteindre 1,8 enfant en 2050, et 1,6 en 2100, avec là encore des disparités de plus en plus fortes entre les pays. Des données que les décideurs politiques devront également intégrer.

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