Pourquoi parler d'un racisme anti-asiatique

Le 31 Mars au Journal Télévisé du soir de Réunion 1ère, un intervenant de Réunion 1ère s’est « bridé les yeux » pour ce qui je suppose, devait être un jeu de mot concernant les « lanceurs d’alertes chinois bridés » par le régime, et ce dans l’indifférence totale. Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas ici d’incriminer qui que ce soit, mais ce geste n’avait pas lieu d’être. Il était tout simplement hors-sujet, inutile et surtout raciste. Surtout, il ne fait que s’ajouter à une pile de manifestations racistes anti-asiatiques. Je souhaite, par cette tribune, vous replacer le contexte du racisme anti-asiatique et vous démontrer que oui, c’est du racisme. Je souhaite expliquer pourquoi non, ce n’est plus acceptable de faire ce geste, particulièrement en public, et ici, sur une chaîne nationale. Je souhaite ici, uniquement dénoncer un racisme banalisé, tellement il est ancré dans notre société.
Je suis consciente que nous traversons tous·tes une période difficile, durant laquelle des millions de personnes perdent la vie chaque jour suite à l’exposition au virus Covid-19. Je suis également consciente de tous les sacrifices que le corps médical fait au quotidien et je le remercie infiniment. Pour autant, période de crise ne signifie pas non plus que tout doit être accepté, surtout lorsque les actes de racisme anti-asiatique, un racisme qui existait déjà auparavant, connaît une croissance exponentielle dans le monde. Exilée en métropole, j'étais particulièrement peinée de voir un tel passage à la télé réunionnaise, la Réunion mon beau pays où les différents cultures coexistent. Si je souhaite écrire ceci, c’est pour sensibiliser mon ti péi, ma communauté sur ce racisme bel et bien existant.
Depuis le début de la crise, j’entends et suis victime d’encore plus de remarques et comportements racistes. Les « Tching Tchong », « c’est de votre faute », « vous êtes sales », « vous mangez n’importe quoi », les insultes et évitements dans l’espace public public qui s’ajoutent à l’alimentation de la psychose par certains médias et le surnom de « virus chinois ». Je vous mentionnerai également certaines dégradations d’établissements[1], des attaques physiques et verbales en France, mais également en Italie, Australie et États-Unis. Ne vous détrompez pas, le virus du racisme anti-asiatique existait bien auparavant, et ce geste se tirer les yeux pour imiter les yeux bridés, nos ainé·e·s en ont souffert toute leur enfance. Malheureusement trois générations plus tard, je le vois encore apparaître à la télé, au JT local du soir.
Pourquoi ce geste est raciste ?
« Se brider intentionnellement les yeux » Ce geste, c’est d’abord enfermer des personnes à seulement leurs traits physiques. Ce trait physique particulier, serait jugé comme ridicule, une « anormalité » exacerbée par ce geste. En faisant ce geste, il est précisé que ces yeux bridés, sont trop « différents », du moins trop différents de la norme occidentale. Lorsque des traits physiques s’éloignent des standards occidentaux, ils méritent d’être signalés, ridiculisés –ce fût notamment le cas avec les prétendus grosses bouches des personnes noires dépeintes dans les publicités racistes des années 40 et les sketchs de Michel Leeb[2]. On enferme naturellement les personnes d’origine chinoise –et plus largement asiatique, à cette seule caractéristique physique. Plus récemment, les chinois·e·s ont fait l’objet d’un sketch de la part de Kev Adams et Gad Elmaleh. Autre événement scandaleux à la télévision, des participant·e·s à la télé-réalité « Un Dîner presque parfait » se sont amusé·e·s à imiter les chinois·e·s en (Surprise !) en tirant leurs yeux, imitant un rire stupide et portant des chapeaux pointus.
En effet, ces gestes ne font que renvoyer à des préjugés racistes. Les chinois·e·s seraient benêts, riraient de tout, ne voient pas clair et seraient mesquins. Apparemment, on jouerait des tours pour créer le mal autour de nous. Des préjugés racistes, basés sur un imaginaire collectif raciste et colonial. Des stéréotypes qui sont eux-mêmes basé sur des passés coloniaux, sur une supériorité présumée de l’Occident sur l’Orient, et dans le cas précis de la Chine, sur le mythe du Péril Jaune. « Les chinois nous remplaceront, ils sont partout ». Au fil des siècles, il s’est également appuyé sur le mythe de la minorité modèle : les chinois ne parlent pas, c’est une minorité calme, ils sont gentils, ils sourient et ils travaillent bien. Autant dire que nous serions privés de toute personnalité, presque des bêtes de foire ou de travail, qu’il serait normal de rabaisser et humilier. Ces mécanismes enferment des groupes de personnes dans des rôles assignés, des cases, en se basant sur leur origine ethnique. L’autre est celui qui décide à notre place, de notre statut dans la société. Nous ne pouvons pas personnellement nous définir, l’autre l’a déjà fait.
Ce racisme est dangereux, car il est normalisé. Il est devenu normal de nous tourner en dérision à cause de nos caractéristiques physiques, nos comportements dont seul l’Occident a été le juge. Des mises en dérision que les concerné·e·s eux-mêmes sont venu·e·s à intérioriser et à trouver normal. Serait-ce devenu acceptable de ridiculiser une culture entière, des personnes entières simplement à cause de leurs origines ?
Ces comportements, je les ai endurés toute ma vie. Petite, on se moquait de moi pour ces yeux bridés, mes chers yeux bridés qui m’ont été donnés à la naissance. On arrivait encore à me faire croire qu’ils étaient anormaux, qu’ils étaient moches parce qu’ils n’étaient pas comme ceux des autres. La génération de mes parents en ont également souffert, puisqu’à la récréation, on leur courrait après en imitant les yeux bridés et en les traitant de « chinetoque ». Les ravages de ces comportements, c’est la déshumanisation des personnes, des traumatismes et une honte de nos origines qui reste ancrée à vie dans notre représentation de nous même. Nous avons tous·tes des origines, des caractéristiques physiques. Et ce n’est pas parce que ceux-ci ne sont pas ceux des standards blancs, qu’ils méritent d’être moqués ou pire encore de ne pas exister[3]. En perpétuant ces pratiques, on ne fait que nier les douleurs de ces personnes. C’est nier leurs traumatismes basés sur l’humiliation de leur origine et c’est persister en se dédommageant par l’humour. Sauf que non, ce n’est non seulement pas drôle, c’est surtout raciste.
Je ne parlerai pas des ravages mortels -oui puisqu’il y a eu des morts liées à ce racisme, je mentionnerai Zhang Chaolin ou Liu Shaoyao morts à cause de leur origine chinoise. Je ne m'étendrai pas non plus les ravages du fétichisme des femmes asiatiques et d’encore pleins d’autres problématiques liées à ce racisme, ma tribune se fait longue… Je souhaite simplement conclure sur l’importance d’être conscient·e de l’existence d’un véritable racisme anti-asiatique. C’est en sensibilisant que l’on peut déconstruire les préjugés. Particulièrement en ces temps de crises, nous devons être encore plus solidaires et prouver que la Réunion est encore cette terre où chacun·e a le droit de se défendre d'une origine tout en étant respecté·e et accepté·e. Nous devons nous battre ensemble pour que ces comportements arrêtent d'être normalisés et excusés. Le racisme n’est pas un virus comme les autres.
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[1] Tag « Corona Virus » sur un restaurant chinois en France
[2] Humoriste célèbre et populaire notamment pour ces sketchs racistes
[3] Situation des femmes asiatiques qui ont recours à la chirurgie esthétique des yeux pour ressembler aux femmes occidentales, elles considérées comme belles.


