Oignon : et si La Réunion (re)devenait autonome ?

La Réunion importe près de 9 000 tonnes d'oignons par an, alors que la production locale dépasse à peine le millier de tonnes. Pourtant, producteurs et Chambre d'agriculture en sont convaincus : produire beaucoup plus est possible. Financement, mécanisation, désherbage, stockage, débouchés… Les obstacles sont connus et les solutions identifiées. Reste à les réunir dans un véritable "plan oignon", à s'en donner les moyens et à jouer collectif, des agriculteurs aux consommateurs, en passant par la grande distribution. Avec une urgence : éviter que la production péi, après plusieurs années de progression, ne reparte à la baisse.
Difficile de faire plus indispensable que l'oignon dans la cuisine réunionnaise. Et pourtant, celui qui finit dans la marmite a toutes les chances d'avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres avant d'atterrir dans un carry.
En 2025, La Réunion a importé 8 771 tonnes d'oignons, soit 45 % des 19 260 tonnes de légumes frais arrivées sur l'île. Face à cette montagne d'importations, la production péi fait figure de petit Poucet : elle tourne autour de 1 200 tonnes par an.
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Et la situation pourrait encore se dégrader. Selon Frédéric Amany, conseiller maraîchage à la Chambre d'agriculture, la récolte 2026 pourrait retomber autour de 1 000 tonnes. Un recul qui intervient alors même que le nouveau Plan régional de souveraineté alimentaire affiche l'ambition de reconquérir des parts de marché sur les produits fortement importés.
Une situation qui n'a pourtant rien d'une fatalité, assurent Éric Lucas, responsable de la cellule diversification à la Chambre d'agriculture, et Thierry Silotia, producteur d'oignons péi à Piton Saint-Leu en rappelant que La Réunion a déjà connu une tout autre situation.

En 2025, La Réunion a importé un volume record de 19 260 tonnes de légumes frais, dont 8 771 tonnes d'oignons, qui représentent à eux seuls près de 45 % du total.
Quand La Réunion produisait ses oignons
"Dans les années 85-86, on était autonome en oignon", rappelle Éric Lucas. Les deux hommes se souviennent d'une culture alors largement répandue dans les exploitations, souvent en complément de la canne. Petite-Île, Saint-Joseph et leurs alentours constituaient l'un des principaux bassins de production de l'île.
Ils évoquent quelque 400 producteurs à l'époque et une production ayant atteint jusqu'à 4 500 tonnes certaines années.
Puis la filière a progressivement décliné. Maladies des cultures, difficultés de rotation, bactériose, concurrence croissante des importations indiennes et malgaches : les obstacles se sont accumulés.
Les coûts de production et les difficultés d'organisation ont favorisé les produits importés, souvent issus de pays où la main-d'œuvre est moins chère. Une évolution qui a également touché d'autres cultures historiquement implantées à La Réunion, comme l'ail, la carotte ou la pomme de terre.

"C'est faisable"
Peut-on désormais inverser la tendance ? Pour Éric Lucas et Thierry Silotia, le potentiel de production existe toujours.
Les variétés locales sont là. À côté de la Véronique, appréciée pour sa capacité de conservation, la recherche a permis de développer d'autres variétés adaptées aux conditions réunionnaises comme l'Ernestine. Le savoir-faire n'a pas disparu et des terres pourraient accueillir de nouvelles cultures, notamment dans le cadre de la diversification agricole.
Le foncier ne semble pas non plus constituer un obstacle insurmontable. Quelques centaines d'hectares supplémentaires pourraient permettre à la filière de changer d'échelle. À titre de comparaison, selon la DAAF, près de 5 000 hectares de terres agricoles sont tombés en friche entre 2010 et 2020, dont seulement la moitié a été remise en culture sur cette période.
Encore faut-il donner aux producteurs les moyens de se lancer et de durer. Car si l'île dispose de compétences techniques, de variétés adaptées et d'agriculteurs intéressés, plusieurs obstacles continuent de freiner le développement de la filière.
Produire coûte cher avant même de récolter
Premier obstacle : la trésorerie. Entre le semis et la récolte, il faut compter environ cinq mois. Pendant ce temps, le producteur doit préparer son terrain, acheter ses intrants, irriguer, désherber et payer la main-d'œuvre, sans encore disposer des recettes de sa récolte.
Pour Thierry Silotia, les dispositifs d'aide ne répondent pas toujours à cette réalité. Les subventions sont généralement versées après présentation des dépenses réalisées. Or, souligne-t-il, c'est avant de planter que l'agriculteur a besoin de trésorerie.
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"Aujourd'hui, l'agriculteur, il faut qu'il ait quand même facilement 2 000, 3 000 euros disponibles", explique-t-il en évoquant les premiers frais de mise en culture.
Le producteur saint-leusien connaît ces difficultés. Alors qu'il pouvait produire 30 à 40 tonnes lors de bonnes années, sa production tourne désormais autour de 20 tonnes.

La bataille contre les mauvaises herbes
L'autre gros caillou dans la chaussure se trouve directement dans les champs : le désherbage. La disparition de certaines molécules et la résistance croissante des mauvaises herbes aux herbicides disponibles compliquent la culture.
Les interventions manuelles demandent davantage de main-d'œuvre et font grimper les coûts, dans une filière déjà confrontée à la concurrence des oignons importés.
La Chambre d'agriculture travaille sur d'autres solutions : désherbage mécanique, bineuses adaptées aux rangs d'oignons, paillage et adaptation du matériel aux particularités des sols réunionnais.
La mécanisation a déjà progressé pour les semis. Du matériel mutualisé permet aujourd'hui de semer directement les graines. La récolte demeure plus complexe, notamment sur les terrains caillouteux où les machines doivent être adaptées pour éviter d'abîmer les bulbes.
Pour les acteurs de la filière, ces difficultés ne sont pas insurmontables. Mais les solutions techniques demandent du temps, des expérimentations et des investissements.

Produire plus, mais où mettre les oignons ?
Reste le verrou principal : le stockage. Même avec seulement un peu plus d'un millier de tonnes produites, les agriculteurs rencontrent déjà des difficultés pour écouler leurs récoltes dans le temps lorsque les oignons arrivent simultanément sur le marché.
"Il faut avoir une unité de stockage et on n'en a pas", résume Thierry Silotia.
Le paradoxe est d'autant plus important que certaines variétés péi se conservent particulièrement bien. Avec des bâtiments adaptés, les producteurs pourraient étaler la commercialisation sur plusieurs mois, plutôt que de devoir vendre l'essentiel de leur récolte sur une courte période.
Mais qui doit investir ? Les agriculteurs individuellement ? Des structures collectives ? Les distributeurs eux-mêmes ? Plusieurs pistes sont envisagées, sans qu'une solution suffisamment développée ait encore émergé.

Les grandes surfaces appelées à jouer le jeu
Autre frein à lever : produire deux ou trois fois plus ne servira à rien si les agriculteurs n'ont aucune certitude de vendre.
Pour Éric Lucas et Thierry Silotia, la grande distribution doit prendre toute sa place dans un éventuel "plan oignon". L'objectif serait de mieux valoriser l'oignon péi dans les rayons pendant sa période de commercialisation, mais aussi de favoriser des engagements sur les volumes et les débouchés.
Certains distributeurs pourraient également contribuer au stockage, afin de permettre une présence plus longue de l'oignon local sur le marché.
La question du prix reste évidemment centrale. Thierry Silotia estime devoir vendre autour de 1,50 euro le kilo au minimum pour être rentable. Une meilleure mécanisation et des volumes plus importants pourraient toutefois contribuer à réduire les coûts.
Au final, c'est aussi le consommateur qui est appelé à privilégier l'oignon péi lorsqu'il est disponible, même si son prix est parfois légèrement supérieur à celui de l'importation mais avec un écart plus faible que rencontré dans d'autres productions.

Avant l'autonomie, atteindre 3 000 tonnes
Pour les deux spécialistes, retrouver rapidement une autonomie complète semble utopiste au regard des volumes actuellement importés.
Pour Éric Lucas et Thierry Silotia, une première étape consisterait à porter la production locale autour de 3 000 tonnes. Ce qui représenterait déjà près de 2 000 tonnes supplémentaires par rapport au niveau actuel, avec autant de possibilités de réduire les importations, à condition que les débouchés suivent.
Mais cette progression ne pourra se faire sans redonner confiance aux agriculteurs, insistent les deux hommes. Les difficultés économiques rencontrées en 2025 ont déjà conduit, au contraire, certains producteurs à réduire leurs surfaces cette année.
La filière doit donc à la fois préserver ses producteurs actuels et convaincre de nouveaux agriculteurs de se lancer, notamment dans le cadre de la diversification des exploitations.
Un plan ambitieux dans un contexte de restrictions budgétaires
Le sujet est d'autant plus d'actualité que le Plan régional de souveraineté alimentaire (PRSA), adopté en 2023, a été revu et doit être prochainement présenté dans sa nouvelle version. Avec un horizon désormais fixé à 2036, il prévoit 45 actions et 17 projets structurants pour développer les productions locales et réduire la dépendance aux importations. L'oignon, comme l'ail, la carotte ou la pomme de terre, figure parmi les cultures sur lesquelles la Chambre d'agriculture souhaite concentrer les efforts.
Mais ces ambitions nécessiteront des financements considérables. Les 17 projets représentent à eux seuls plus de 850 millions d'euros d'investissements envisagés sur dix ans, dont une grande partie reste à mobiliser. Parmi les chantiers figurent le développement de l'irrigation, la création d'outils de stockage et de transformation ou encore liés au traitement et à la valorisation des déchets et effluents d'élevage.
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Or, le signal récemment envoyé au monde agricole réunionnais apparaît peu encourageant avec une baisse envisagée de 24 millions d'euros, dont 17 millions concernant la filière canne. Des annonces qui interviennent alors que la Chambre d'agriculture de La Réunion réclame depuis plusieurs années un véritable plan de rattrapage et d'accompagnement, afin de permettre aux exploitants de se diversifier, de moderniser leurs équipements et d'investir dans de nouvelles productions.
Dans ce contexte, la relance de l'oignon péi pourrait constituer un premier test concret de la volonté de passer des ambitions aux actes, juge son président, Olivier Fontaine, en visant le plus emblématique et stratégique des légumes péi. Tout le monde a encore en tête l'explosion de prix provoquée par la rareté de l'oignon générée par la crise du Covid.

Un véritable "plan oignon" pour passer à l'action
Aides accessibles dès la mise en culture, mécanisation, production de semences, bâtiments de stockage, accompagnement technique et engagements commerciaux : les principaux leviers sont connus.
Ce qui manque encore, selon les acteurs interrogés, c'est une stratégie coordonnée et durable pour sécuriser les investissements et les débouchés.
Agriculteurs, Chambre d'agriculture, collectivités, financeurs, distributeurs et consommateurs auraient chacun leur rôle à jouer. Car la reconquête ne pourra pas reposer sur la seule volonté des producteurs.
Avec près de 9 000 tonnes importées chaque année, le chemin vers l'autonomie reste considérable. Mais l'oignon pourrait devenir un premier test concret de la capacité de La Réunion à reconquérir une partie de son alimentation.
"Quand on donne les moyens aux agriculteurs, on sait faire. On peut le faire pour toutes les filières. Mais il faut arrêter de nous mettre des bâtons dans les roues", résumait sur Zinfos Olivier Fontaine lors du dernier Salon de l'agriculture de Paris.
Oignon péi : la production pourrait retomber à 1 000 tonnes en 2026
Après plusieurs années de progression, la production d'oignons péi pourrait repartir à la baisse. Frédéric Amany, conseiller maraîchage de la Chambre d'agriculture chargé du suivi de la filière, estime que la récolte 2026 pourrait avoisiner les 1 000 tonnes, contre environ 1 200 tonnes en 2024 et 2025.
Une cinquantaine de producteurs sont encore présents sur l'île. Mais certains ont réduit leurs surfaces après une année 2025 paradoxale : les résultats techniques avaient été satisfaisants, tandis que la concurrence des importations au moment de la récolte compliquait la commercialisation.
En 2026, les difficultés sont également agronomiques. Le technicien pointe la forte présence du chardon, particulièrement difficile à éliminer, la résistance croissante des mauvaises herbes aux herbicides disponibles et le manque de solutions mécaniques adaptées aux différents sols réunionnais.
S'ajoutent des difficultés d'approvisionnement en semences des variétés Véronique et Ernestine, une dernière variété d'oignon péi développée par le Cirad. Frédéric Amany préconise de renforcer le nombre de multiplicateurs et de mieux rémunérer cette activité, particulièrement exigeante.
Autre problème persistant : les équipements de stockage et de conditionnement. Le technicien regrette que les financements attendus pour les bâtiments de stockage ne soient toujours pas opérationnels. Il souligne également la complexité des démarches administratives, qui décourage certains agriculteurs de solliciter les aides existantes.
Pour lui, la priorité est de redonner de la visibilité aux producteurs : des débouchés garantis sur plusieurs années, des moyens techniques adaptés et des possibilités de conserver les récoltes pour les vendre progressivement.
Car la capacité de production n'est pas, selon lui, le principal obstacle à une reconquête du marché. Interrogé sur la possibilité de retrouver à terme une autonomie en oignons, il répond : "Agronomiquement, c'est faisable. Techniquement, c'est faisable."
Reste à réunir les conditions économiques et commerciales qui permettront aux agriculteurs de prendre ce risque.


