Le billet d'humeur de Mohamed Aït-Aarab : "Hubris, l’ivresse de la démesure"

Les récents événements de par le monde doivent nous conduire à reconsidérer une notion très ancienne qui pourrait, peut-être, expliquer certaines situations et certains comportements actuels. Cette notion que les Grecs appelaient hubris (ou hybris) peut se traduire comme étant la démesure, l’orgueil.
Certains hommes, plus rarement des femmes, qui accèdent à de hautes fonctions, perdent, au fil des temps, le sens commun. Le médecin britannique David Owen connait bien le sujet. À double titre : en tant que praticien, tout d’abord, et pour avoir occupé le poste de ministre des affaires étrangères. Il estimait dans un ouvrage publié en 2012 (The Hubris Syndrome: Bush, Blair and the Intoxication of Power) que l’intoxication au pouvoir produisait arrogance, narcissisme, mégalomanie et absence totale d’empathie. Owen expliquait ainsi le déclenchement de la guerre en Irak : Tony Blair et Georges Bush avaient totalement perdu le contact avec la réalité.
Le psychologue américain Dacher Keltner parle lui du « paradoxe du pouvoir ». Une fois qu’on l’a obtenu, on perd les qualités que l’on a mises en œuvre pour le conquérir.
On ne compte plus les gouvernances jupitériennes qui, au mépris des règles et des lois, imposent leur volonté hégémonique. En 1979 déjà, Raymond Aron rappelait au président Giscard d’Estaing qu’un chef d’État a beau être intelligent et instruit, il échoue dès lors qu’il imagine pouvoir régler tous les conflits en oubliant que l’Histoire lui échappe. Plus proches de nous, les déboires d’Emmanuel Macron, tant sur le plan intérieur que dans le domaine extérieur, tiennent à cette brutale dilatation de l’orgueil, à cette forme de narcissisme contemporain, d’amour démesuré de soi-même.
La politique, hélas, n’est pas le seul domaine où des individus perdent tout sens de la mesure et de la raison. Dans divers domaines de la vie en société, des hommes se trouvent atteints d’hubris, se livrant à la folie de la domination, forts de leur conviction de pouvoir tout régenter par une illusoire maîtrise de toutes les situations. Et lorsque hubris et métis (dissimulation, tromperie, mensonge, songeons à la présidence de Donald Trump) se conjuguent, le pire n’est jamais loin.
Il importe donc, en toutes choses, en toute activité humaine, de faire preuve de modération, d’équité et de justice, de rechercher ce juste milieu auquel aspirait Montaigne au temps des guerres de religions.
Faute d’y parvenir, et les Grecs l’avaient bien compris, l’hubris devient le principe préfigurateur d’un terrible retour de bâton qu’ils nommaient némésis (justice)
Mohamed Aït-Araab


