Du sauvetage au tribunal : le "commando" du requin de Manapany visé par une enquête de la Direction de la Mer

Nouveau rebondissement dans l'affaire du jeune requin bouledogue secouru en février dernier dans le bassin de Manapany. Alors que l'intervention visait à remettre le squale à la mer, l'histoire prend une tournure judiciaire inattendue. Bertrand Baillif, président des pêcheurs artisans, est convoqué par la Direction de la Mer pour "pêche sans autorisation" et "usage d'engin interdit". Ses trois coéquipiers, dont le militant Didier Dérand, restent pour l'instant dans l'incertitude quant à d'éventuelles poursuites.
C’est un rebondissement qui suscite l’incompréhension des acteurs de l'environnement et de la pêche locale. Cinq mois après l'intervention menée pour sortir un jeune requin bouledogue bloqué dans le bassin de Manapany à Saint-Joseph, la justice administrative s’empare du dossier. Bertrand Baillif, président de l’Union syndicale des pêcheurs artisans de La Réunion, a reçu lundi 20 juillet une convocation officielle de la Direction de la Mer Sud Océan Indien (DMSOI) pour être entendu le 31 juillet en qualité de suspect.
Pour les trois autres participants à l'opération de sauvetage, le flou reste total. Ce vendredi matin 24 juillet, Didier Dérand, président de l'association Vagues et organisateur de l'intervention, indiquait n'avoir toujours rien reçu : « J'attends de voir si je vais aussi devoir répondre à des questions ». Aucun autre participant n'a reçu d’acte officiel pour le moment.
Un sauvetage bénévole requalifié en infraction
Les faits remontent au 11 février dernier. Épaulée par deux autres pêcheurs, l'équipe avait déployé un filet à capucin aux dimensions réglementaires pour capturer l'animal piégé et le relâcher vivant au large. L'Unité littorale des affaires maritimes retient pourtant aujourd'hui deux infractions principales à l'encontre de Bertrand Baillif : la pêche maritime sans autorisation et l'usage d'un engin de pêche interdit.
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Cette requalification des faits surprend le président des pêcheurs artisans, qui conteste fermement la démarche de l'administration : « Je ne suis pas agacé, mais cela montre un petit peu à quel point notre démocratie est atteinte. Les magistrats ne manquent-ils pas de dossiers ? Je n'ai rien à me reprocher. On croyait faire une bonne action. On m'explique que j'ai utilisé un engin de pêche interdit. Ce qu'on a utilisé, c'est tout simplement un filet à capucin. Comment on peut me dire que cet objet est un engin de pêche interdit ? C'est à n'y rien comprendre. »
Indignation face à une procédure jugée "bancale"
Ce nouveau rebondissement passe d'autant moins auprès de Didier Dérand. C'est d'ailleurs lui qui a annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux. Le militant dénonce l'attitude des services de l'État alors que l'incertitude plane sur d'éventuelles convocations pour le reste du groupe :
« Être traités comme des quasi-criminels pour avoir relâché vivant un requin juvénile totalement inoffensif qui s’était déjà fait tirer dessus dans le bassin, ça ne passe pas ! Il y a de quoi être en pétard ! Ils n’ont donc rien d’autre à faire de leurs journées, les représentants de l’État et de la Justice à La Réunion ? Ils ne seraient pas payés avec nos impôts par hasard ? » - Didier Dérand
Au-delà de l'indignation, les acteurs de ce sauvetage mettent en avant plusieurs incohérences dans la démarche administrative. Bertrand Baillif s'étonne ainsi de se retrouver seul en première ligne, déplorant qu'« aucun PV de gendarmerie, de police municipale ou de représentant de l'État » n'ait été dressé le jour des faits. « Nous étions quatre et je suis le seul à recevoir une convocation, c'est quand même étrange », s'insurge le président des pêcheurs artisans, qui dénonce une situation qui « frôle le harcèlement judiciaire ».
Le syndicaliste conteste d'autant plus la procédure qu'il assure avoir utilisé un matériel parfaitement réglementaire pour sortir le prédateur du bassin. Il insiste : « Ce qu'on a utilisé, c'est tout simplement un filet à capucin. Il fait, comme la loi l'oblige, 8 mètres par 3 avec une maille de 8 millimètres. »
Les mis en cause pointent également du doigt l'absurdité de la situation face à ce qu'ils considèrent comme une justice à deux vitesses. Bertrand Baillif souligne notamment qu'un animal « resemblant étrangement à celui qu'on avait aidé à sortir du bassin a été tué quelques semaines plus tard ». Alors que l'auteur de cet acte « s'en est vanté sur les réseaux sociaux en mettant son nom », le pêcheur déplore d'être le seul visé par les enquêteurs : « C'est moi qu'on vient chercher. »
Face à ce qu'il perçoit comme une impasse, le président des pêcheurs artisans attend désormais d'obtenir de vraies réponses de la part des agents de la DMSOI lors de sa convocation à la fin du mois. « Qu'on m'explique un petit peu, j'espère qu'ils vont pouvoir m'aiguiller », conclut-il, désireux de savoir quelle attitude l'administration attendait des citoyens présents ce jour-là : « Qu'est-ce qu'on aurait dû faire ? Si le prendre et le relâcher c'était pas la bonne solution, qu'on m'explique. »
Attendu à la fin du mois par les affaires maritimes, Bertrand Baillif entend réaffirmer le bon sens de leur démarche face aux enquêteurs, tandis que ses coéquipiers attendent de savoir s'ils devront eux aussi s’en expliquer.


