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Cour criminelle : "C’est une horreur sans nom. Par rapport à la PJJ, j’ai sali, j’ai trahi une éthique"

Ecrit par Eric Lainé – le mardi 27 janvier 2026 à 19H50

Au deuxième jour de son procès, Richard Derand a reconnu des relations sexuelles consenties avec des mineurs placés sous sa responsabilité à la Protection judiciaire de la jeunesse. Par contre, l’ancien éducateur nie envers et contre tout les avoir agressés ou violés à l'exception de celui qui l’a démasqué au moyen d’une vidéo.

“C’était un bon éducateur, il m’a bien aidé et j’avais totalement confiance en lui avant les faits. Mais il m’a détruit, anéanti et ramené vers le bas…” Au deuxième jour du procès de l’ancien fonctionnaire de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) de Saint-Pierre, une troisième victime livre un témoignage poignant devant les magistrats professionnels de la cour criminelle. Comme deux autres jeunes gens entendus lundi, il raconte le calvaire que lui a fait subir Richard Derand, 56 ans.

Lui n’a que 15 ans quand il est placé sous la responsabilité de cet éducateur référent en charge de son orientation et de son suivi judiciaire. Au bout de quelques phrases, le jeune homme, qui est aujourd’hui père de famille, observe un long silence avant de demander à s’asseoir sur une chaise et à boire un peu d’eau, visiblement bouleversé de se retrouver à la barre des témoins. “C’est compliqué d’expliquer ce qu’il m’a fait”, poursuit-il.

“C’était comme si je vivais un film d’horreur”

Prenant son courage à deux mains, il entre d’un trait dans les détails. “La première fois, ça s’est passé dans la voiture de la PJJ, dans le sous-sol d’un immeuble. C’était comme si je vivais un film d’horreur. La deuxième fois, c’était dans les locaux de la PJJ où il y avait des articles de sport. La troisième fois, à Terre Sainte chez sa maman. Il l’avait déposée pour faire des courses et il en a profité pour abuser de moi. La quatrième fois, c’était dans un hôtel du front de mer de Saint-Pierre où j’étais consentant, car il avait abusé de ma faiblesse en me proposant de l’argent contre des relations sexuelles.”

Comme les victimes ayant témoigné la veille, il précise qu’ils ont “pris un bain ensemble” avant que l’éducateur ne passe à l’action. Sur les sévices sexuels à proprement parler, il parle de masturbation réciproque et de fellations. “Il m’a aussi introduit avec un jouet, un gode qu’il avait dans son sac. Ça m’a fait très mal et j’ai pleuré, mais ça ne l’a pas arrêté. Le soir, il y avait du sang sur mon short.”

“Je suis devant vous car je n’aimerais qu’aucun autre enfant ne vive ça”

Le jeune homme évoque les cauchemars qu’il faisait la nuit et de son incapacité “à en parler à maman”. Et de préciser à la cour : “Aujourd’hui, je suis devant vous car je n’aimerais qu’aucun autre enfant ne vive ça.” Reprenant son souffle, la victime qualifie cette période qui s’est étirée sur deux ans comme “des moments très sombres de ma vie que j’ai essayé d’oublier”.

Jusqu’à la révélation de l’affaire et son audition par les gendarmes, il les a enfouis au fond de lui, préférant se dire “que c’était normal”, d’autant qu’il “m’avait dit que c’était ce que les hommes faisaient entre eux”. Il ajoute : “J’étais immature à l’époque et je n’étais pas capable de faire la différence entre le bien et le mal.”

Richard Derand, toujours selon le même mode opératoire, lui a dit que c’était leur secret. Pour l’enfermer dans un silence coupable, il lui donnait 20 euros en espèces ou lui payait à manger, comme cette fois où il lui a offert “un sandwich américain sur le front de mer de Saint-Pierre à la sortie de l’hôtel”.

“Je gagnais de l’argent même si je me sentais dégueulasse”

Contrairement aux autres, la victime parle “de rapports sexuels très violents”. “Vous savez qu’il conteste avoir commis des actes violents”, observe la présidente. “Je l’ai vécu, je peux vous dire qu’il a été violent avec moi”, n’en démord pas le jeune homme, qui indique lui aussi “être devenu bisexuel après avoir été abusé par son éducateur à la PJJ”.

Le témoignage d’un quatrième jeune garçon, placé sous la responsabilité de la PJJ, est lu par la présidente. Lui aussi a évoqué les douches à l’hôtel avant des séances de masturbation et des fellations en échange d’argent et avec l’engagement “de ne rien dire à son éducatrice”. Des rencontres aussi dans le bureau de l’éducateur à la PJJ le week-end et la proposition de plans à trois. “Je gagnais de l’argent. C’était le seul moyen pour moi d’en avoir…”, a-t-il déclaré aux enquêteurs avant d’ajouter : “Même si je me sentais dégueulasse.” Contrairement aux trois autres victimes, lui n’a pas voulu déposer plainte, “même si ce que j’ai subi n’est pas normal”, a-t-il conclu.

“Je ne reconnais pas les pénétrations, car ça n’était pas dans ma pratique”

Puis vient le tour de Richard Derand de s’exprimer sur son comportement pédocriminel à l’égard de jeunes gens dont il avait pour mission de contribuer à alléger le désarroi en leur offrant un cadre sécurisant et un avenir plus radieux. “Je reconnais des relations sexuelles que je n’aurais absolument pas dû avoir avec ces mineurs, mais pas la totalité de ce qu’ils ont dit. Seulement les caresses, la masturbation et les fellations, mais pas les pénétrations, car ça n’était pas dans ma pratique”, résume-t-il.

Surtout, Richard Derand affirme avoir recueilli “leur consentement” et, par conséquent, il réfute avoir “exercé des pressions ou des contraintes sur eux”. “Leur accord n’était pas silencieux. Il y avait une sorte de désir, de partage de sensibilités réciproques et j’y ai donné la priorité. J’ai le souvenir que nous avons passé des moments agréables”, lâche-t-il sans ciller. Tout comme il nie les avoir “systématiquement rémunérés”, repoussant la notion “de relations sexuelles tarifées” pour prix de leur silence.

“Il n’y a pas eu de stratégie ou de calcul de ma part”

“Votre employeur était le ministère de la Justice. Comment définissiez-vous votre rôle au regard de la loi ?”, lui objecte la présidente. “On peut connaître la loi sans l’incarner”, pinaille l’accusé. “Mais vous avez bien violé la loi…”, enchaîne la magistrate. “Oui, mais pour moi, je n’ai pas agressé ou imposé des relations sexuelles à ces jeunes”, s’entête-t-il. “Pourquoi alors les avoir placés sous le sceau du secret ?”, l’interroge Me Brigitte Hoarau, partie civile. “Il n’y a pas eu de stratégie ou de calcul de ma part. Pas plus que de les placer sous une chape de plomb”, conteste-t-il.

“Nous avons le sentiment que vous les considériez comme des objets sexuels”, insiste la présidente. “Ah non ! Pas du tout. Pas ça… je ne peux pas l’entendre”, s’offusque-t-il. “Comment ces jeunes pouvaient se reconstruire alors que ça se déroulait dans les locaux de la PJJ ?”, poursuit-elle. “C’est une horreur sans nom. Par rapport à la PJJ, j’ai sali, j’ai trahi une éthique”, concède Richard Derand.

“Je n’étais pas dans la dynamique d’abuser d’eux”

“On vous reproche des actes pédophiles. Vous ne contestez d’ailleurs pas qu’ils étaient mineurs au moment des faits”, observe l’avocat général, Antoine Tur. “Je n’étais pas dans la dynamique d’abuser d’eux”, relativise encore l’accusé.

La seule concession que finit par faire Richard Derand à ses dénégations concerne le jeune de 14 ans qui l’a démasqué. “Je me suis effectivement dit : tu l’as agressé sexuellement, tu l’as violé”, avoue-t-il avant tout de même de s’interroger sur sa réelle “intention de le faire…”. Ce mercredi, l’avocat général prendra ses réquisitions dans un procès où l’ancien éducateur de la PJJ risque jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle.

Etiquettes : Cour criminelle

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