Revenir à la rubrique : Outremer | Société

À Mayotte, la débâcle du service public de l’eau

Dans le cadre d'une plainte au pénal déposée par une quarantaine d'habitants de Mayotte qui dénoncent les risques graves, possiblement mortels, que fait peser sur eux la mauvaise qualité de leur eau au robinet, le cabinet parisien d'avocats Vigo a rassemblé les nombreux rapports rendus publics ces dernières années, et restés, pour la plupart, lettre morte.

Ecrit par Thierry Lauret – le samedi 27 janvier 2024 à 07H08

Notoirement engagé dans les luttes de justice sociale et environnementale, le cabinet parisien d’avocats Vigo est notamment connu pour son recours en inaction climatique qui a abouti à la condamnation de l’État dans l’Affaire du siècle. Les avocats Mathilde Lacaze Masmonteil et Emmanuel Daoud ont cette fois choisi de défendre pro bono, c’est-à-dire gratuitement, les plaintes déposées par une quarantaine d’habitants de l’île de Mayotte privés de leur droit à l’accès à une eau potable.

La procédure au pénal, initiée par le collectif Pado à Mayotte, demeure accessible à tous les citoyens qui souhaitent s’y associer, précise Me Emmanuel Daoud (daoud@vigo-avocats.com). Le cabinet a développé trois motifs dans sa plainte au procureur de la République de Mamoudzou datée du 26 décembre dernier : « Délit d’exposition d’autrui à un risque immédiat de mort ou de blessure de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité permanente », « Délit spécifique attaché à la potabilité de l’eau » et « Délit de soumettre autrui à des conditions d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine ».

Pour appuyer sa plainte, le cabinet Vigo cite les conclusions de nombreux rapports et enquêtes, plus édifiantes les unes que les autres, sur l’abandon de responsabilités dont est victime la population de Mayotte. Extraits :

Six piscines olympiques évaporées par jour

La préfecture indique qu’à Mayotte, 25% de l’eau s’échappe en temps normal du réseau d’eau de 760 kilomètres, représentant 15.000 m3 d’eau par jour, soit l’équivalent de six piscines olympiques de deux mètres de profondeur, et ajoute que « ces fuites sont dues à l’usure et au manque d’entretien du réseau par la Smae ». Une étude du CESEM de mai 2017 faisait également état de ce que « le réseau de canalisations est particulièrement obsolète et les fuites sont importantes. »

60% des ménages sans toilettes

« En dehors des quelque 10.000 habitations raccordées, 35% sont équipées de fosses toutes eaux ou de fosses sèches, et près de 45% ne disposeraient d’aucun moyen de traitement de leurs eaux usées. Le faible niveau d’équipement en toilettes (40% des ménages seulement) et l’absence d’accès à l’eau courante sont deux obstacles au développement du raccordement des ménages au réseau de collecte des eaux usées. De plus, la charge financière que l’usager et l’usagère doivent supporter pour se raccorder au réseau reste élevée ce qui exclut des populations fragiles financièrement ». (IEDOM, 2021)

Puits insalubres

« Les habitants du village de Kahani, traversé par un cours d’eau très pollué, s’approvisionnent en eau dans un puits insalubre, or ils sont loin de constituer une exception. De nombreux cours d’eau à Mayotte charrient des détritus. La présence d’habitations au-dessus de puits suppose un risque de contamination par les sols également. Dans certaines écoles, plus d’une centaine d’élèves se partagent deux robinets et ne disposent que de sanitaires insalubres.

Seule une proportion de 18 % de la population mahoraise est connectée à un service d’assainissement collectif. Les autres se contentent d’un assainissement traditionnel, rarement aux normes. » (Commission d’enquête relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences)

Des factures prohibitives

Les habitants qui ont l’eau courante consacrent 17% de leur budget pour honorer leurs factures d’eau. Dans 60% des logements, il manque soit l’eau courante, des toilettes ou une douche. L’eau est absente dans 29% des résidences principales.

Des coupures qui altèrent la qualité de l’eau…

« Après une coupure, à la remise en eau, celle-ci peut être impropre à la consommation. En effet, la remise en suspension de dépôts dans les réseaux et l’infiltration d’eaux sales peuvent altérer la qualité de l’eau. Après une coupure nocturne, un délai de 6h est nécessaire pour retrouver une eau de qualité suffisante au robinet. Après une coupure de 24h, il faut respecter un délai de 12 heures après le retour de l’eau au robinet. Si vous souhaitez consommer l’eau avant ce délai, il faut la faire bouillir. » (Agence régionale de santé)

et favorisent le développement de maladies

« A date, Mayotte est passée en phase post-épidémique pour l’épidémie saisonnière de gastro-entérite aiguë à rotavirus. Cependant, une part importante des pathogènes identifiés dans les prélèvements gastro-entériques ces 5 dernières semaines sont des entérobactéries de type Escherichia Coli, témoignant d’une baisse des mesures d’hygiène de base qui découle du durcissement des mesures de coupure d’eau sur le territoire. » (Santé Publique France)

Présence de métaux lourds

« Dans ces circonstances et dans l’attente des prochains résultats, l’eau n’est pas potable et ne peut en aucun cas être consommée pour les usages suivants : boisson, préparations alimentaires et hygiène bucco-dentaire. Compte tenu de la nature des paramètres détectés, ni l’ébullition, ni l’ajout de chlore ne rendent l’eau potable. » (Communiqué de la préfecture du 5 décembre dernier).

Des conséquences sur l’économie de l’île

« Le besoin essentiel que constitue la distribution d’une eau potable et l’impératif d’installations efficaces en matière d’assainissement compte tenu des enjeux sanitaires et environnementaux impliquent des mesures fortes et immédiates. Le fonctionnement actuel du syndicat contrevient en un trop grand nombre de points aux règles de droit applicables aux collectivités territoriales et aux marchés publics. Cette situation présente des risques économiques pour le secteur des travaux publics à Mayotte, des risques juridiques en raison du nombre de commandes et de marchés publics effectués par le SIEAM et de l’enjeu des concessions de services publics, des risques financiers enfin pour les usagers et les organismes de prêt. Les mesures d’accompagnement sont nombreuses. Le syndicat ne peut continuer à ignorer l’impératif d’une nécessaire révision profonde de son fonctionnement interne, de ses processus de décisions et d’une mise à plat transparente de sa situation financière réelle. Les nouvelles recommandations formulées par la chambre s’ajoutent en ce sens à celles précédemment formulées ». (Cour régionale des comptes, 2020).

Une gouvernance de l’eau défaillante

« Enfin, la gouvernance locale de l’eau s’avère défaillante. Les élus peinent à porter des projets dans le domaine de l’accès à l’eau et à l’assainissement, notamment au sein du syndicat mixte d’eau et d’assainissement de Mayotte. Les élus et délégués du Syndicat intercommunal d’eau et d’assainissement de Mayotte (SIEAM) relaient mal les problèmes de leurs administrés.

Les difficultés d’application du droit commun français et de transposition des lois sur ce territoire sans commune mesure économique, sociale, culturelle ou climatique avec la métropole posent enfin des problèmes aux organes de l’État. Les changements incessants de personnel y freinent la capitalisation des savoirs et des savoir-faire ainsi que le développement d’une vision sur le long terme. » (Commission d’enquête relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences)

Enquête en cours du parquet national financier

Le Parquet national financier a ouvert une enquête, toujours en cours, en mars 2020 des chefs de favoritisme, recel de favoritisme, détournement de fonds publics, recel de détournement de fonds publics, corruption active, corruption passive, recel de corruption passive, pantouflage, recel de pantouflage, abus de biens sociaux, et recel d’abus de biens sociaux, lesquels auraient été commis entre 2018 et 2022.

Le Conseil d’Etat rejette le recours du collectif Mayotte a soif

Thèmes : Environnement | Mayotte
Message fin article

Avez-vous aimé cet article ?

Partagez-le sans tarder sur les réseaux sociaux, abonnez-vous à notre Newsletter,
et restez à l'affût de nos dernières actualités en nous suivant sur Google Actualités.

Pour accéder à nos articles en continu, voici notre flux RSS : https://www.zinfos974.com/feed
Une meilleure expérience de lecture !
nous suggérons l'utilisation de Feedly.

S’abonner
Notification pour
8 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Dans la même rubrique

Benoît Saint-Denis en stage « pour démocratiser le MMA à La Réunion »

Le combattant de l’UFC Benoît Saint-Denis va donner un week-end de stage à La Réunion les 8 et 9 juin prochain. Il a répondu à l’invitation de son ami Gaël Grimaud. L’ancien champion du Cage Warriors et de l’Hexagone MMA souhaite ainsi profiter de la star française pour développer la discipline dans l’île, tout en créant une synergie avec les autres arts martiaux.

Air du temps : Coup de chapeau (très) appuyé aux personnels d’un CHU de plus en plus à la ramasse

On pourrait soumettre l’idée au ministère de la Culture : que les personnels hospitaliers puissent concourir chaque année aux Molière. Parce que, sans dèc, je ne connais pas de meilleurs comédiens. La crise des établissements de santé ? C’est quoi ça ? Il y en a plein les journaux télévisés, les colonnes de la presse ? Pures inventions de scribouillards auxquelles syndicalistes et patrons de cliniques se prêtent honteusement. Parce que lorsqu’on entre à l’hosto, par accident ou par pure connerie (je sais de quoi je parle, merci !), où sont les problèmes ? C’est nickel-chrome !!!!!

Léa Churros en duo avec KIM

Chouchou du public réunionnais, la chanteuse Léa Churros, vient de sortir un single avec l’une des artistes zouk phares au niveau national, KIM. Le clip a été dévoilé vendredi soir sur les plateformes de streaming et devrait très rapidement devenir un véritable succès.

CCIR : « Des finances totalement au vert »

À l’occasion de l’assemblée générale de la Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion, son président, Pierrick Robert, s’est félicité de la « bonne santé financière » de la chambre consulaire. « Nous sommes aujourd’hui totalement dans notre ligne de conduite et dans le déploiement de ce que nous avons entrepris pour nos entreprises » assure-t-il.

[Communiqué] Rapport d’enquête sur le Retour au péi

L’association « Réunionnais de retour au péi » a réalisé une enquête sur le retour des Réunionnais dans l’île afin d’apporter des données utiles aux acteurs institutionnels et travailler à la mise en place d’un dispositif d’accompagnement au retour.