Revenir à la rubrique : Faits divers

Un homme était à terre mais le camion de pompiers ne s’est pas arrêté

Ecrit par Eric Lainé – le lundi 1 décembre 2025 à 18H23

Vendredi, un gradé du SDIS a été condamné à huit mois de prison avec sursis pour non-assistance à personne en danger. En juin 2023, il avait donné ordre à son chauffeur de poursuivre sa route alors qu’un homme était potentiellement en danger.

La scène se passe le 15 juin 2023 à un jet de pierre de la caserne des pompiers de Saint-Benoît. Et chaque détail est important pour saisir les tenants et les aboutissants du drame qui va suivre. Il est très exactement 13h48. Le véhicule de secours, qui vient de partir en intervention, est à 280 mètres de la caserne.

Dans l’habitacle, il y a le prévenu, Claude-François B., qui officie en tant que chef d’agrès. Il est à ce titre le patron à bord du véhicule. Un autre chef d’agrès est présent. Lui est au volant. Quatre autres soldats du feu se trouvent à l’arrière.

« Il a donné ordre de poursuivre notre chemin »

A ce moment-là, le chauffeur, qui a les yeux rivés sur la route, voit une silhouette inanimée sur le bitume. A côté de l’homme, manifestement en détresse, se trouve une femme qui fait un geste de la main pour alerter les pompiers. De l’autre, elle serre le téléphone avec lequel elle appelle à l’aide. Elle a le SAMU en ligne. On le saura plus tard mais elle est interloquée de voir le véhicule des pompiers qui ralentit puis qui accélère avant de disparaître dans le flot de la circulation.

Que se passe-t-il dans le camion à ce moment-là ? Le chauffeur explique qu’il a effectivement ralenti et demandé furtivement au chef d’agrès s’il devait s’arrêter pour porter secours à l’homme en détresse. Ce que Claude-François B. a refusé tout net. « Il a donné ordre de poursuivre notre chemin », a expliqué le conducteur qui a signalé l’incident à la hiérarchie.

Parti sur une mission de sécurisation

Au moment des faits, l’équipage part en intervention sur la deux fois deux-voies, entre Beaulieu et Bras-Panon, pour prêter main forte à des collègues, déjà engagés par le Service départemental d’incendie et de secours (SDIS). La mission consiste pour l’essentiel à sécuriser les lieux. Et le prévenu a manifestement la tête dans le guidon, concentré sur la préparation de son intervention.

La victime allongée sur le parking a-t-elle fait un simple malaise ? Court-elle un danger plus sérieux ? Pire, son pronostic vital est-il engagé ? Le chef d’agrès ne s’en préoccupe pas et c’est bien ce qu’on lui reproche.

L’homme au sol décède trois jours plus tard

Claude-François B. ne tarde pas à comprendre qu’il a commis une bévue. Un quart d’heure plus tard, un message radio est diffusé sur les ondes des pompiers. Une autre équipe de secours, qui s’est spécialement rendue sur place, annonce que l’homme allongé au sol a fait un accident cardio-respiratoire. Il est 14h09. Evacué en urgence au CHU de Bellepierre, Jonathan rendra son dernier souffle trois jours plus tard.

Le chauffeur, présent aux côtés de Claude-François B., signale l’incident auprès de la hiérarchie du SDIS qui alerte le parquet de Saint-Denis. Une enquête est ouverte. L’examen du corps du défunt révèle que celui-ci est bien mort des suites d’un arrêt cardio-respiratoire. Jonathan aurait-il pu être sauvé si le premier équipage s’était porté à son chevet ? La question ne sera pas tranchée.

« J’ai pris la décision en quelques secondes »

Une chose est sûre : le défaut d’intervention et le retard qui en a découlé n’ont pu qu’hypothéquer ses chances de survie. Raison pour laquelle Claude-François B. répond de non-assistance à personne en danger devant le tribunal judiciaire de Saint-Denis. A la barre, ce professionnel aguerri, en poste depuis 1991, reconnaît « avoir mal jugé la situation » tout en indiquant n’avoir « pas manqué à son devoir ». « Je suis sapeur-pompier pour servir et protéger, par devoir et par conviction », revendique-t-il.

Pour autant, le prévenu ne se dérobe pas. « J’ai effectivement vu le corps mais j’ai dit au conducteur de continuer sa route car j’étais plongé dans la projection de mon intervention à venir... Ça a été très rapide, j’ai pris ma décision en quelques secondes… » Claude-François B. explique qu’il était focus sur sa mission qui consistait à aller « protéger ses collègues déjà en intervention ».

« J’aurais voulu 100 fois m’arrêter »

C’est d’autant plus vrai que le chef d’agrès garde en mémoire le suraccident qui avait coûté la vie à l’un d’eux « décédé quelques années avant » et dont « une caserne porte aujourd’hui le nom ». Il aurait donc vu cet homme allongé au sol furtivement sans vraiment y prêter attention. « Quand nous sommes passés, la dame était au téléphone. Je les vois mais, en même temps, je ne les vois pas. Et puis nous étions à une minute de la caserne. Cette proximité m’a laissé penser qu’il n’y avait pas de problème. »

Claude-François B. se dit encore « désolé ». « Je regrette ce qui s’est passé. Il ne méritait pas de mourir ce jour-là mais malheureusement ça s’est passé comme ça. J’ai donné l’ordre de continuer… J’aurais voulu 100 fois m’arrêter et je n’ai évidemment pas voulu attenter à sa vie », déplore-t-il. Par contre, il en veut au conducteur « chef d’agrès comme moi qui aurait pu s’arrêter et désobéir à mon ordre ». Et de préciser : « Ça m’aurait peut-être sorti de ma léthargie. »

« Je suis un enfant du SDIS et ils ont porté plainte contre moi »

Le prévenu est d’autant plus amer concernant son collègue que celui-ci lui aurait dit en parlant de la victime couchée au sol : « Tout le temps, li fait ça, il a l’habitude… » Il en veut aussi à sa hiérarchie « qui aurait dû m’accompagner dans cette épreuve ». « Je suis un enfant du SDIS et ils ont porté plainte contre moi. J’en ai gros sur le cœur. Ce que je vis aujourd’hui n’est pas normal. »

« Vous n’avez pas l’impression d’avoir commis une erreur… », le reprend la juge. « J’aurais dû m’arrêter si j’en avais vu la nécessité. » « Si vous n’aviez pas le temps de vous arrêter, pourquoi ne pas avoir pris le téléphone pour appeler quelqu’un d’autre ? » « Si j’avais pu juger que la personne était en danger, je me serais arrêté », persiste-t-il.

« Le conducteur avait même le devoir de désobéir »

« Comment ne pas se dire que la personne est en péril quand on voit cette photo », illustre le juge en lui tendant un tirage papier. « Le conducteur connaissait cette personne, il aurait pu s’arrêter. S’il a réellement vu ça, il avait même le devoir de désobéir », se défend le prévenu. « Vous l’avez vu allongé au sol mais vous n’avez pas vu la gravité », persiste la juge. « Comment voulez-vous savoir qu’une personne est en danger de mort si vous ne vous arrêtez pas ne serait-ce qu’une minute », insiste à son tour Me Jean-Jacques Morel, en partie civile. « J’aurais pu porter préjudice à l’intervention en cours », estime Claude-François B.

La vice-procureure requiert un an de prison avec sursis à l’encontre du prévenu tandis que son avocate, Me Léopoldine Settama-Vidon, plaide la relaxe. Finalement, Claude-François B. est condamné à huit mois de prison avec sursis et une exemption d’inscription au bulletin numéro 2 de son casier judiciaire.

Etiquettes : SDIS | Tribunal

Dans la même rubrique

0💬
Tri :