Un chez-soi pour les adultes avec un handicap mental : le Grand Raid relaie l’espoir de Ker an Ler

À Sainte-Suzanne, l’association Ker an Ler se bat pour offrir un habitat inclusif aux adultes porteurs d’un handicap mental et rassurer leurs familles sur l’avenir. Le financement des trois maisons, pour environ 5,2 millions d’euros, est acquis, tout comme celui de l’accompagnement. Mais il reste un million d’euros à réunir pour transformer une ancienne bâtisse en espace de rencontres et d’activités ouvert sur le quartier. Sept coureurs du Grand Raid relaient cet appel aux dons.
Bénédicte et sa sœur jumelle Pauline font le bonheur de Christine et Bertrand Caruel, parents de cinq enfants. Mais une inquiétude accompagne le quotidien de cette famille : que deviendront leurs deux filles, autistes et présentant une déficience intellectuelle, lorsque leurs parents ne pourront plus prendre soin d’elles ? À 41 ans, toutes deux vivent toujours au domicile familial.
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“On sait bien que quand on vieillira, on ne pourra plus les accompagner comme il faut, et puis on va disparaître, et qu’est-ce qu’elles vont devenir, on ne sait pas”, confie Christine Caruel.
Cette angoisse, des centaines de familles réunionnaises la connaissent. Comment préparer la séparation ? Où trouver un lieu de vie rassurant qui permette à leur enfant devenu adulte de gagner en autonomie, de nouer des amitiés et de continuer à être accompagné ? Comment éviter que le départ des parents ne provoque, en plus du deuil, un bouleversement de toute son existence ?
Des accompagnements existent, des établissements accueillent des adultes en journée, certains travaillent en ESAT. Mais les possibilités d’hébergement restent limitées. Fin 2023, 2 884 adultes disposaient d’une orientation de la MDPH vers un établissement médico-social, pour 1.235 places, dont 735 avec hébergement. Plus de 1.600 personnes attendaient alors une place, souvent auprès de parents vieillissants.
Entre le domicile familial et l’établissement, Christine et Bertrand Caruel veulent ouvrir une autre voie.
Avec et sans handicap, vivre sous le même toit
L’idée prend forme en 2012, lors d’un séjour dans l’Hexagone. La famille visite, en Charente, une communauté de L’Arche, un réseau associatif qui propose des lieux de vie et d’activité où des adultes avec un handicap mental partagent leur quotidien avec des personnes sans handicap. Christine retient “une bienveillance, une joie” qui l'impressionne.
Au retour, Bénédicte pose une question : “J’aimerais bien vivre à L’Arche. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas une Arche à La Réunion ?”
En 2015, avec des amis et d’autres familles, les Caruel créent l’association Ker An Ler, aujourd’hui présidée par Bertrand. Il faut apprendre, chercher des partenaires, comprendre les dispositifs, construire un projet. “Au début, nous avons beaucoup pataugé parce qu’on ne savait pas où on allait”, raconte Christine, secrétaire de l’association.
L’expérience de L’Arche en France les aide à avancer. Ce modèle de maisonnées, inédit à La Réunion, existe déjà dans l’Hexagone au sein du réseau de L’Arche. Ker An Ler s’appuie sur cette expérience et sur un partenariat signé en 2023 avec L’Arche en France pour l’adapter au territoire réunionnais.
Depuis environ cinq ans, le projet est entré dans sa phase concrète. Les bénévoles ont frappé à toutes les portes pour réunir les conditions de sa réalisation : un terrain, un bailleur, des autorisations, des financements pour construire, mais aussi pour accompagner durablement les habitants. Un parcours du combattant qui a permis de franchir des étapes décisives, même si la mobilisation doit se poursuivre pour boucler le financement.

Trois maisons pour partager la vie
C’est à Sainte-Suzanne, à proximité immédiate du lycée Cluny et du centre-ville, que l’ensemble doit voir le jour. Un îlot de verdure proche des commerces, des médecins et des transports, proposé à des conditions financières avantageuses par la société Adrien Bellier, propriétaire du terrain.
La SEMAC y construira trois maisonnées, pour un investissement d’environ 5,2 millions d’euros. Le permis de construire est obtenu et le financement de la construction est désormais réuni. Le soutien de l’État, à travers la ligne budgétaire unique (LBU), a constitué un appui essentiel dans un contexte de restrictions budgétaires. L’association espère voir les travaux démarrer en 2027, pour une ouverture prévue début 2028.
Chaque maison comprendra sept logements pour des adultes présentant un handicap mental et cinq pour des personnes sans handicap : deux salariés accompagnants, deux volontaires en service civique et un étudiant. Soit 36 logements au total, dont 21 destinés aux personnes en situation de handicap.
Chacun sera locataire de son espace privatif. Une cuisine, une salle à manger, un salon, une varangue et une buanderie permettront de partager les moments du quotidien. Cette cohabitation constitue le cœur du projet : avoir son chez-soi, tout en vivant avec les autres.
Ces maisonnées s’adressent à des adultes qui ont besoin d’un accompagnement sans nécessiter une prise en charge institutionnelle permanente. Elles doivent leur permettre de gagner en autonomie et de construire une vie sociale, tout en conservant leurs liens familiaux.
Côté fonctionnement, le Département financera l’animation et l’organisation de la vie collective à hauteur de 210 000 euros par an pour les trois maisonnées. Les locataires pourront également bénéficier des APL, ramenant le coût du logement à leur charge à environ une centaine d’euros par mois.

La bâtisse, datant de la fin du XIXe siècle, doit être réhabilitée pour devenir un espace de rencontres et d’activités ouvert aux personnes avec ou sans handicap. Si près de 500 000 euros sont déjà réunis, il reste environ un million d’euros à collecter pour concrétiser cette réhabilitation.

Encore un million d’euros à réunir
À côté des futurs logements, une ancienne maison aujourd’hui dégradée doit retrouver une utilité. Datant de la fin du XIXe siècle, elle accueillait autrefois des régisseurs de propriété, explique Christine. Encore habitée dans les années 1980, cette bâtisse témoigne d’une partie de l’histoire de Sainte-Suzanne.
L’association veut préserver ce patrimoine en y installant un espace de vie, d’animation et de rencontres ouvert sur le quartier, aux personnes avec ou sans handicap mental. Enseignants et élèves du lycée tout proche pourront également y venir.
Pour les adultes restés au domicile familial, cet espace offrira des occasions de sortir, de choisir une activité et de tisser des liens. Une ouverture qui pourrait aussi apporter un peu de répit à leurs proches. Un futur café ouvert au public permettrait à la fois de favoriser les rencontres et de générer des recettes pour l’association.
Sur un budget de réhabilitation d’environ 1,5 million d’euros, près de 500 000 euros sont déjà acquis pour l’investissement. Il reste environ un million d’euros à réunir, d’où l’appel aux dons. Une aide a également été sollicitée auprès de la CAF pour aider à boucler ce budget.
Le financement du fonctionnement du futur espace de rencontres et d’activités reste également à confirmer. L’association espère obtenir une subvention de l’Agence régionale de santé (ARS) pour le groupe d’entraide mutuelle (GEM) qui doit l’animer.
Raison pour laquelle Ker an Ler appelle à la générosité des particuliers et des entreprises. Chaque euro donné fait avancer le projet et rapproche les familles de sa concrétisation.

Sept coureurs et déjà 18 000 euros collectés
Le Grand Raid offre une caisse de résonance à cet appel aux dons. Au-delà du défi sportif, la course porte aussi des élans de solidarité : sept coureurs se mobilisent pour Ker An Ler sous les couleurs de L’Arche.
Vincent Fabre et Arnaud Binetruy portent chacun un dossard solidaire pour L’Arche à La Réunion. Déjà titulaires de leur dossard, Jean-Christophe Jallat, Philippe Landriaud, Dimittri Fillon, Sébastien Lacour et Sylvain Fabregues ont eux aussi choisi d’associer leur participation à la collecte.
Cette mobilisation avait déjà permis de réunir 18 000 euros avant même le départ de la course. La collecte se poursuit et chaque don compte pour faire du projet une réalité.
L’association recherche aussi des mécènes, des adhérents et des bénévoles pour permettre à des adultes avec un handicap mental de construire leur propre quotidien, entourés et accompagnés.
Pour soutenir le projet : renseignements et accès aux démarches de don sur www.keranler.re, ou auprès du secrétariat au 0692 709 652. Les dons ouvrent droit à une réduction d’impôt sur le revenu de 66 % de leur montant, dans la limite de 20 % du revenu imposable, sous les conditions applicables. Un don de 100 euros représente ainsi un coût de 34 euros après réduction pour un donateur pouvant en bénéficier.


