Saint-Pierre : le cabinet médical facturait chaque ordonnance à la CGSS comme consultation, plus de 500.000 euros de préjudice

Le tribunal correctionnel de Saint-Pierre a jugé une immense fraude à la CGSS organisée durant des années dans un cabinet médical de Saint-Pierre. L'équipe facturait chaque ordonnance délivrée comme une consultation à part entière, pour un préjudice total de 539.922 euros estimés. Les secrétaires médicales sont aussi poursuivies pour pratique illégale de la médecine. La décision a été renvoyée au mois de janvier.
C'est un dossier peu banal que le tribunal correctionnel de Saint-Pierre a traité ce jeudi 20 novembre 2025. Néanmoins, sur les trois personnes impliquées, une seule prévenue était présente. Et pour cause, le médecin est décédé en octobre 2022, tandis que son épouse a fait le choix de ne pas se présenter à l'audience.
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Tout commence lorsque la CGSS se rend compte que le cabinet du Dr Michel Delage a déclaré plus de 47.000 consultations en 5 ans, alors que la moyenne nationale est de 26.000 sur la même période. En 2020, plus de 11.000 actes ont été déclarés, ce qui représente 45 consultations par jour, soit 8 minutes par patient. Certaines années, le médecin n'a eu officiellement que 7 ou 8 jours de repos. Un chiffre d'autant plus étonnant que le médecin était atteint de la maladie de Charcot et avait perdu l'usage de ses jambes et de ses mains des années avant son décès.
L'explication est simple : le cabinet médical facturait à la CGSS chaque ordonnance délivrée comme une consultation. Certains patients ne consultaient même pas et venaient uniquement chercher leur ordonnance déjà préparée en amont. C'est d'ailleurs pour cela que deux secrétaires médicales, dont l'épouse du docteur, sont également poursuivies pour pratique illégale de la médecine. La Justice les soupçonnant d'avoir édité elles-mêmes les ordonnances et d'avoir pratiqué certains actes médicaux à la place du docteur qui était handicapé.
“On m’a assuré que c’était la procédure”
Seule Sophie* était venue à la barre pour se défendre. Elle explique avoir été embauchée en l'an 2000, sans aucune formation, et que le médecin, mais surtout son épouse, lui avaient toujours assuré que c'était la procédure. Lorsque l'enquête de la CGSS a démarré, elle a exigé un papier du docteur lui ordonnant d'effectuer cette pratique. C'est alors que l'épouse du docteur a commencé à lui mettre la pression et à la menacer. Une version corroborée par une autre secrétaire médicale récemment arrivée et qui avait compris que quelque chose n'allait pas.
Cette dernière explique que les 20.000 euros qu'elle a perçus durant ces années en plus de son salaire étaient des bonus pour son anniversaire ou celui de ses enfants, ainsi que le versement direct d'un 13e mois en compensation du fait qu'elle ne prenait jamais de congé. Elle indique que le docteur était parfaitement au courant de ce système.
“On parle ici de fonds publics. On est sur une question de solidarité nationale à l'heure où l'on a du mal à boucler le budget de la Sécurité sociale. Notre système est sur la sellette et c'est donc une question d'intérêt général contre la fraude”, argue Me Caroline Chane-Meng-Hime qui représente la CGSS. Elle demande donc le remboursement solidaire des sommes perçues par les prévenues, ainsi que 5.000 euros pour le préjudice moral et 3.000 euros pour les frais d'avocats.
La procureure évoque une “coaction” dans le cabinet
Après avoir rappelé les chiffres ahurissants entourant ce dossier, la procureure affirme qu'il y a “une véritable coaction des membres du cabinet” tout en soulignant que l'épouse du docteur “a un rôle d'instigatrice, comme le confirme le témoignage des employées et des patients. Elle l'a avoué elle-même à demi-mot. C'est elle qui en a le plus bénéficié et qui a le plus dépensé.”
Elle demande donc 3 ans de prison avec sursis pour l'épouse du docteur, mais pas d'amende car de nombreux biens lui appartenant ont été saisis. Pour Sophie, elle demande une peine de 18 mois de prison et le remboursement de 20.000 euros. Elle demande également l'interdiction à vie de travailler dans un établissement médical. De plus, elle demande la confiscation de deux voitures et d'une maison, le tout pour une valeur estimée à 353.000 euros.
La défense dénonce un dossier incomplet
Me Florence Journiac, qui défend Sophie, regrette “que les deux principaux protagonistes ne soient pas là”. Concernant sa cliente, elle assure “qu'elle n'a eu aucun signal d'alerte jusqu'au moment où elle s'est retrouvée en garde à vue. La 3e secrétaire confirme qu'elle ne l'a pas fait intentionnellement. Elle n'a jamais bénéficié de la fraude, son patrimoine a d'ailleurs été vérifié. Toute sa carrière, elle aurait fait partie d'une incroyable fraude sans en profiter. Elle n'a même pas été payée ses trois derniers mois et n'a pas reçu son solde tout compte. Elle a donc même perdu de l'argent.”
Me Frédéric Hoarau, qui défend l'épouse du médecin, va lui dénoncer un procès basé sur des lignes de chiffres statistiques sans prendre en compte “le terroir”. “Le docteur est un médecin à l'ancienne comme on en avait à La Réunion. Les familles entières se déplacent avec tous les ayants droit. On s'est contenté d'une ligne statistique dont on interprète comme on peut. Comme le docteur n'est plus là, on se raccroche aux branches comme on peut et on s'en prend aux deux secrétaires médicales.” Concernant le remboursement demandé, il rappelle que la CGSS a fait valoir la dette sur la succession et “qu'on ne peut pas venir demander de l'argent en plus, car ça ferait doublon.”
La décision a été mise en délibéré pour le 29 janvier 2026.
*Prénom d'emprunt


